‹ Œuvres illustrées; de seize dessins originaux de Bida, de portraits de Musset (volume 2)Chapitre 28 sur 130 · R.\F.\EL · texte numérisé non relu

R.\F.\EL

Peste soit des barreaux! Hé, rendez-moi ma veste, I\Ion camarade! Où donc vous sauvez-vous si preste? Eh bien! et vos amours, — que font-ils?

Le voilà!

RAFAËL

On me poursuit, mon cher. — Je vous dirai cela; Mais rendez-moi l'habit.

l'abbé.

On crie. — On vous appelle !

Têtebleu! qu'est-ce donc?

RAFAËL

Bon ! une bagatelle.

Je crois que j'ai tué quelqu'un là-bas. l'abbé.

Vraiment!

RAFAËL

Je vous dirai cela; mais l'habit seulement.

l'abbé.

L'habit! non de par Dieu ! je ne veux pas du vôtre Les sergents me prendraient pour vous.

RAFAËL

Le bon apôtre?

(Pliisicur gens traversent le lh(5âtre.)

Attendez. — Donnez-moi ce manteau. — Bon. — Je vais Dire à ces gredins-là deux petits mots. l'abbé.

Jamais Je n'oserai tuer cet homme.

'Il s'asseoit sur une pierre.)

LE SERGENT

Holà! je cherche Le seigneur RafaeL

l'IlL.MlF.ULS POÉSIES

KAKAEL.

A moins qu'il ne se perche Sur quelque cheminée en manière d'oiseau, Qu'il n'entre dans la terre, ou qu'il ne saute à l'eau, Vous l'aurez à coup sûr. Le connaissez vous?

LE SERGENT

Certe, J'ai son signalement. — C'est une plume verte Avec des has orange.

RAFAËL

En vérité! — Parbleu!

Vous n'aurez point de peine, et vous jouez beau jeu. L. mbien vous donne-l-on?

LE SERGENT

Hai?

RAFAËL

Trouvez-vous qu'en somnu Votre prévôt vous ait assez i)ayé votre homme? Le bon sire est-il doux ou dur sur les écus?

LE SERGENT

ISlaisil n'en mourrait ])as pour donner un peu plus. Mais je n'y pense pas. — l>e ventre à la besogne, Et non le dos. — Mieux vaut la hart que la vergogne. Et puis, J'homme pendu, nous avons le pourpoint.

Sans compter les revers, s'il met l'épée au poing,

LE SERGENT

4'ai de bons pistolets.

RAFAËL

Voyons. — Et puis?

LE SERGENT

Ma canne De sergent.

RAFAËL

Bon. — Et puis?

LE SERGENT

Ce poignard de Toscane.

RAFAËL

l'rès excellent. — Et puis?

LE SERGENT

J'ai cette épée.

RAFAËL

Et puis?

LE SEKGENT.

Et puis! je n'ai plus rien.

RAFAËL le rossant.

Tiens, voilà pour tes cris, Et pour tes pistolets.

LE SERGENT

Aïe! aïe!

RAFAËL

Et pour ta canne Et pour ton fin poignard en acier de Toscane.

LE SERGENT

Aïe! aïe! je suis mort!

RAFAËL

Le seigneur Garuci Est sans doute au logis. — On y va parJci.

(Il \o chasse.)

C'est du don Juan, ceci.

(Revenant.)

Que dis-tu du bonhomme?

Sauvons-nous maintenant. — Moi, je retourne à Rome,

(l^'abbé va à lui, et lui met son poignard dans la gorge.)

Étes-vous fou, l'abbé? — L'abbé?

(II tombe.)

Je n'y suis pas.

Ail ! malédiction! Mais tu me le paieras,

(Il veut se relever.)

Mon coup de grâce, abbé! Je suffoque! Ah! misère! Mon coup, mon dernier coup, mon cher abbé. La terr'" Se roule autour de moi; — miserere! — Le ciel Tourne. Ah, chien d'abbé, va! par le Père éternel, Qu'attend.s-lu donc là, toi fantôme, qui demeures Avec ces yeux ouverts?

:/abbé.

Moi? j'attends que tu meures.

RAFAËL

Damnation! Tu vas me laisser là, crever. Comme un païen, gredin, et ne pas m'achever? Je ne te forai rien ; viens m'achever. — Un verre D'eau, pour l'amour de Dieu ! — Tu diras à ma mère Que je donne mes biens à mon bouffon Pippo.

(Il meurt.)

l'abbé.

Va, la mort est ma vie, insensé! — Ton tombeau Est le lit nuptial où va ma fiancée S'étendre sous le dais de cette nuit glacée?

54 PREMIF.RES POÉSIES

Maintenant le hibou tourne autour des falots, [/esturgeon monstrueux soulève de sou dos Le manteau bleu des mers, et regarde en silence Passer l'astre des nuits sur leur miroir immense. La sorcière, accroupie et murmurant tout bas Des paroles de sang, lave pour les sabbats La jeune fille nue; Hécate aux trois visages Froisse sa robe blanche aux joncs des marécages; Écoutez. — L'heure sonne! et par elle est compté Chaque pas que le temps fait vers l'éternité. Va dormir dans la mer, cendre! et que ta mémoire. S'enfonce avec ta vie au cœur de cette eau noire 1

(Il jette le cadavre dans la mer.)

Vous, nuages, crevez! essuyez ce chemin!

Que le pied sans glisser, puisse y passer demain.

Chez la Camargo. — La Camargo est à son clavecin, en silence; on entem

frapper à petits coups.

CAMARGO

Entrez.

(L'abbé entre. Il lui présente son poignard. La Camargo le considère quelque temps, puis se lève.)

A-t-il souiïert beaucoup?

l'abbé.

Non! c'est l'affaire D'un moment.

camargo.

Qu'a-t-il dit?

l'abbé.

Il a dit que la terre Tournait.

camargo.

Quoi ! rien de plus!

l'abbé.

Ah! qu'il donnait son bien A son boufTon Pippo.

camargo.

Quoi! rien de plus?

l'abbé.

Non rien.

camargo.

Il porte au petit doigt un diamant. De grâce, Allez me le chercher.

l'abbé.

Je ne le puis.

CAMARGu.

La place Où vuxis l'avez laissé n'est pas si l'in. l'aiuse.

iNoD, mais Je ne le puis.

CAMAROO.

Abbé, tout ce que je promets, Je le tiens.

l'abbé.

Pas ce soir.

CAMARGO

Pourquoi?

l'abbé.

Mais....

CANLVRGO.

Misérable l Tu ne l'as pas tué.

l'abiîé.

Moi? que le ciel m'accable Si je ne l'ai pas fait, madame, en vérité!

CAMARGO

En ce cas, pourquoi non?

l'abbé.

Ma foi! je l'ai jeté Dans la mer.

Quoi! ce soir dans la mer?

l'abbé.

Oui, madame.

CAMARGO

Alors, c'est un malheur pour vous; car, sur mon àme, Je voulais cet anneau.

l'abbé.

Si vous me l'aviez dit.

Au moins....

CAMARGO

Et sur quoi donc, t'en croirais-je, maudit? Sur quel honneur vas-tu me jurer? Sur laquelle De tes deux mains de sang? Où la marque en est-elle? La chose n'est pas sûre, et tu te peux vanter. — 11 fallait lui couper la main et l'apporter.

56 premières poésies

l'abbé.

Madame, il faisait nuil.... La mer était prochaine Je l'ai jeté dedans.

a\MAKGO.

Je n'en suis pas certaine.

l'abbé.

Mais, madame, ce fer est chaud, et saigne encor.

CAMARGO

Ni le sang, ni le feu ne sont rares.

l'abbé.

Son corps N'est pas si loin, madame, il se peut qu'on se charge...

CA.MAP.GÛ.

La nuit est trop épaisse, et l'Océan trop large.

l'abbé.

Mais je suis pâle, moi! tenez.

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