‹ Œuvres illustrées; de seize dessins originaux de Bida, de portraits de Musset (volume 2)Chapitre 29 sur 130 · C.\MARGO · texte numérisé non relu

C.\MARGO

Mon cher abbé, L'étais-je pas ce soir, quand j'ai joué Thisbé Dans l'opéra?

l'abbé.

Madame, au nom du ciel!

camaugo.

Peut-être Qu'en y regardant bien, vous l'aurez. — Ma fenêtre Donne sur la mer.

^EUo sort.

l'abbé.

Mais.... — Elle est partie, ô Dieu I J'ai tué mon ami, j'ai mérité le feu.

J'ai taché mon pourpoint, et l'on me congédie. C'est la moralité de cette comédie.

PORTIA

Qu'est le liasard? C'est le marbre qui reçoit la vio des mains du statuaire. La Pr.'vi lenco donne le hasard.

Schiller.

Les premières clartés du jour avaient rougi F/orient, quand le comte Onorio Luigi Rentra du bal masqué. — Fatigue ou nonchalance, La comtesse à son bras s'appuyait en silence, Et d'une main distraite écartait ses cheveux Qui tombaient en désordre et voilaient ses beaux yeux. Elle s'alla jeter, en entrant dans la chambre, Sur le bord de son lit. — On était en décembre. Et déjà l'air glacé des longs soirs de janvier Soulevait par instants la cendre du foyer. Luigi n'approcha pas toutefois de la flamme Qui l'éclairaît de loin. — Il regardait sa femme ; Une idée incertaine et terrible semblait Flotter dans son esprit que le sommeil troubKiit. Le comte commençait à vieillir. — Son visage Paraissait cependant se ressentir de l'ûge Moins que des passions qui l'avaient agité. C'était un Florentin; jeune il avait été Ce qu'on appelle à Rome un coureur d'aventure. Débauché par ennui, mais triste par nature, Voyant venir le temps, il s'était fliarié ; Si bien qu'ayant tout vu, n'ayant rien uublié, — Pourquoi me pas le dire? il était jaloux. -^ L'homma Qui vit sans jalousie, en ce bas monde, est comme Celui qui dort sans lampe ; il peut sentir le bras Oui vient pour le frapper, mais il ne le voit pas.

Pour le palais Luigi, la porte en était libre. Le comte eût mis en quatre et jeté dans le Tibre Quiconque aurait osé toucher sa femme au pied; Car nul pouvoir humain, quand il avait prié, Ne l'eût fait d'un instant différer ses vengeances. Il avait acheté du ciel ses indulgences; On le disait du moins. — Qui dans Rome eût pensé - Qu'un tel homme put être impunément blessé? Mariée à quinze ans, noble, riche, adorée, àe tous les biens du monde à loisir entourée, N'ayant dès le berceau connu qu'une amitié Sa femme ne l'avait jamais remercié ; Mais quel soupçon pouvait l'atteindre"? Et qu'était-elle, Sinon la plus loyale et la moins infidèle Des épouses?

Luigi s'était levé. Longtemps Il parut réfléchir en marchant à pas lents. Enfin, s'arrètant court : a Portia, vous êtes lasse. Dit-il, car vous dormez tout debout. — Moi, de gràct. Prit-elle en rougissant; oui, j'ai beaucoup dansé. Je me sens défaillir malgré moi. — Je ne sais, Reprit Onorio, quel était ce jeune homme En manteau noir; il est depuis deux jours à Rome. Vous a-t-il adressé la parole"? — De qui Parlez-vous, mon ami? dit Portia. — De celui Qui se tenait debout à souper, ce me semble. Derrière vous; j'ai cru vous voir parler ensemble. Vous a-t-on dit quel est son nom? — Je n'en sais rien Plus que vous, dit Portia. — Je l'ai trouvé très bien. Dit Luigi. n'est-ce pas? et gageons qu'à cette heure Il n'est pas comme vous défaillant, que je meure; Joyeux plutôt. — Joyeux? — Sans doute. — Et d'où vous

[vient, S'il vous plaît, ce dessein d'en parler qui vous lient?

— Et, prit Onorio, d'oii ce dessein contraire, Lorsque j'en viens parler, de vous en vouloir taire? Le propos en est-il étrange? Assurément

Plus d'un méchant parleur le tient en ce moment. Rien n'est plus curieux ni plus gai, sur mon âme. Qu'un manteau noir au bal. — Mon ami, dit la dame. Le soleil va venir tout à l'heure, pourquoi Demeurez-vous ainsi? Venez auprès de moi.

— J'y viens, et c'est le temjis, vrai Dieu, (]ue l'on achève

PORTIA

l'ORTlA 6 1

De quitter son habit (luaiivi le soleil se lève! Dormez si vous voulez, mais tenez pour certain Que Je n'ai pas sommeil quand il est si malin.

— Quoi, me laisser ainsi toute seule? J'espère

Que non, n'ayant rien fait, seigneur, pour vous déplaire.

— Madame, » dit Luigi, «'avançant quatre pas, — Et comme hors du lit pendait un de ses bras,

De môme que l'on voit dune coupe approchée

Se saisir ardemment une lèvre séchée,

Ainsi vous l'auriez vu sur ce bras endormi

Mettre un baiser brûlant, — puis, tremblant à demi :

« Tu ne le connais pas, ô jeune Vénitiene!

Ce poison llorentin qui consume une veine,

[,a dévore, et ne veut qu'un mot pour arracher

D'un cœur d'homme dix ans de joie, et dessécher,

Comme un marais impur ce premier bien de l'àmo,

Qui fait l'amour d'un homme, et l'honneur d'une iVniine!

Mal sans fin, sans remède, alTreux, que j'ai sucé

Dans le lait de ma mère et qui rend insensé.

— Quel mal? dit Portia.

— C'est quaiid on dit d'un homme Qu"il est jaloux. Ceux-là, c'est ainsi qu'on les nomme,

— Maria? dit l'enfant, est-ce de moi, mon Dieu! Que vous seriez jaloux?

— Moi, madame! à quel lieu?

Jaloux? vous l'ai-je dit? sur la foi de mon âme, Aucunement. Jaloux! pourquoi donc? Non madame. Je ne suis pas Jaloux; allez, dormez en paix. »

Comme il s'éloignait d'elle à ce discours, après Qu'il se fut au balcon accoudé d'un air sombre (Et le croissant déjà pâlissait avec l'ombre), En regardant sa femme, il vit qu'elle fermait Ses bras sur sa poitrine, et qu'elle s'endormait.

Qui ne sait que la nuit a des puissances telles. Que les femmes y sont, comme les fleurs, plus belles, Et que tout vent du soir qui les peut eflleuix-r Leur enlève un parfum plus doux à respirer? Ce fut pourquoi, nul bruit ne frappant son ouïe, Luigi, qui l'admirait si fraîche épanouie, )i tranquille, si pure, œil mourant, front penché, Ainsi qu'un jeun<^, faon dans les hauts blés couché, Sentit ceci, — qu'au front d'une femme endormie, Il n'est âme si rude ci si bien affermie

62 PKEMIÈUES POÉSIES

Qui ne trouve de quoi voir son plas dur chagrin Se fondre comme au feu d'une flamme l'airain. Car, à qui s'en fier, mon Dieu! si la nature Nous fait voir à sa face une telle imposture, Qu'il faille séparer la créature en deux, '^t défendre son cœur de l'amour de ses yeux! —

Cependant que» debout dans son antique salle, Le Toscan sous sa lampe inclinait son front pâle, Au pied de son balcon il crut entendre, au long Du mur une voix d'homme, avec un violon. Sur quoi, s'étant sans bruit avancé sous la barre Il vit distinctement deux porteurs de guitare. — L'un inconnu, — pour l'autre, il n'en pouvait douter, C'était son manteau noir, — il le voulut guetter, Pourtant rien ne trahit ce qu'en sentit son àme. Sinon qu'il mit la main lentement h sa lame, Comme pour éprouver, la tirant à demi, Qu'ayant là deux rivaux, il avait un ami. —

Tout se taisait. Il prit le temps de reconnaître Les traits du cavalier; puis fermant sa fenêtre Sans bruit, et sans que rien sur ses traits eût changé Il vit si dans le lit sa femme avait bougé. — Elle était immobile et la nuit défaillante La découvrait au jour plus belle et plus riante. Donc, notre Florentin, ayant dit ses avés Du soir, se mit au lit. — Frère, si vous avez Par le monde jamais vu quelqu'un de Florence, Et de son sang en lui pris quelque expérience, Vous savez que la haine en ce pays n'est pas Un géant comme ici fier et levant le bras; C'est une empoisonneuse en silence accroupie Au revers d'un fossé, qui de loin vous épie. Boiteuse, retenant son souffle avec sa voix. Et crainte de faillir s'y prenant à deux fois.

L'église était déserte, et les (lambeaux funèbres CroisTient en chancelant leurs foux dans les ténèbres, Quand le jeune étranger s'arréla sur le seuil. Sa main n'écarla pas son long manteau de deuil

PORTIA 6 H

Pour puiser l'eau bénite au bord de l'uine sainte.

Il entra sans respect dans la divine enceinte,

Mais aussi sans mépris. — Quelques religieux

Priaient bas, et le chœur était silencieux.

Les orgues se taisaient, les lampes immobiles

Semblaient dormir en paix sous les voûtes tranquilles;

Un écho prolongé répétait chaque pas.

Solitudes de Dieu! qui ne vous connaît pas?

Dômes mystérieux, solennité sacrée,

Quelle âme, en vous voyant, est jamais demeurée

Sans doute ou sans terreur? — Toutefois devant vous

L'inconnu ne baissa le front ni les genoux.

Il restait en silence et comme dans l'attente.

— L'heure sonna. — Ce fut une femme tremblante

De vieillesse sans doute, ou de froid (car la nuit

Était froide), qui vint à lui. « Le temps s'enfuit,

Dit-il, entendez-vous le coq chanter? La rue

Paraît déserte encor, mais l'ombre diminue;

Marchez donc devant moi. » La vieille répliqua :

€ Voici la clef; allez jusqu'à ce mur, c'est \a .

Qu'on vous attend; allez vile, et faites en sorte

Qu'on vous voie. — Merci, » dit l'étranger. La porte

Retomba lentement derrière lui. « Le ciel

Les garde! » dit la vieille en marchant à l'autel.

Oiàdonc, noble jeune homme, à cette heure oià les ombres Sous les pieds du passant tendent leurs voiles sombres, Où donc vas-tu si vite? et pourquoi ton coursier Fait-il jaillir le feu de l'étrier d'acier? Ta dague bat tes flancs, et ta tempe ruisselle : Jeune homme, où donc vas-tu? qui te pousse ou t'app-jlle? Pourquoi comme un fuyard sur l'arçon te courber? Frère, la terre est grise, et l'on y peut tomber. Pourtant ton servitear lidèle, hors d'haleine. Voit de loin ton panache, et peut le suivre à peine. Que Dieu soit avec toi, frère, si c'est l'amour Qui t'a dans l'ombre ainsi fait devancer le jour? L'amour sait tout franchir, et bienheureux qui laisse La sueur de son front aux pieds de sa maîtresse! Nulle crainte en ton cœur, nulle souci du danger, Va! — Car ce qui l'attend là-bas, jeune étranger, Que ce soit une main à la tienne tendue, Que ce soit un poignard au tournant d'une rue, Qu'importe! — Va toujours, frère, Dieu seul est grand!

0* fîiKMltlŒS FULSIES

Mais, près Je ce palais, pourquoi Ion œil errant Cherche t-il donc à voir et comme à reconnaître Ce kiosque, à la nuit close entro'uvrant sa fenêtre? Tes vœux sont-ils si haut et si loin avancés? Veune homme, songes-y; ce réduit, tu le sais, Se tient plus invisible à l'œil, que la pensée Dans le cœur de son maître, inconnue et glacée. Pourtant au pied du mur, sous les arbres caché. Comme un chasseur, l'oreille au guet, tu t'es penché, D'où parlent ces accents? et quelle voix s'élève Entre ces barreaux, douce et faible comme un rêve?

« Dalti, mon cher trésor, mon amour, est-ce toi? — Porlia! flambeau du ciel! Portia, ta main; c'est mol. «

IVien de plus. — Et déjà sur Téchelle de soie Une main l'attirait, palpitante de joie; Déjà deux bras ardents, de baisers enchaîné, L'avaient comme une proie à l'alcôve traîné.

0 vieillards décrépits! tètes chauves et nues! Cœurs brisés, dont le temps ferme les avenues! Centenaires voûtés, spectres à chef branlant, Qui, pâles au soleil, cheminez d'un pied lent! C'est vous qu'ici j'invoque, et prends en témoignage. Vous n'avez pas toujours été sans vie, et l'âge N'a pas toujours plié de ses mains de géant Votre front à la terre, et votre âme au néant! Vous avez eu des yeux, des bras et des entrailles! Dites-nous donc, avant que de vos funérailles 1,'heure vous vienne prendre, ô vieillards, dites-nous Comme un cœur à vingt ans bondit au rendez-vous!

« Amour, disait l'enfant, après que, demi-nue, Elle s'était, mourante, à ses pieds étendue. Vois-tu comme tout dort? Que ce silence est doux! Dieu n'a dans l'univers laissé vivre que nous. » Puis elle l'admirait avec un doux sourire. Comme elles font toujours. Quelle femme n'admire Ce qu'elle aime et quel front peut-elle préférer A celui que ses yeux ne peuvent rencontrer Sans se voiler de pleurs? « Voyons, lui disait-elle. T'es-tu fait beau pour moi, qui me suis faite belle? Pour qui ce collier d'or, pour qui ces fins bijoux? Ce beau panache noir? Était-ce un peu pour nous? >»

Et puis elle ajouta : « Mon amour! que personne Ne vous ait vu venir surtout, car j'en frissonne. «

Mais le jeune Dalti ne lui répondait pas; Aux rayons de la lune, il avait de ses bras Entouré doucement sa pâle bien-airaée ; Elle laissait tomber sa tête parfumée Sur son épaule, et lui, regardait, incliné. Son beau front, d'espérance et de paix couronné I

« Portia, murmura-t-il, cette glace dans l'ombre Jette un reflet trop pur à cette alcôve sombre; Ces fleurs ont trop d'éclat, tes yeux trop de langueurs; Que ne m'accables-tu, Portia, de tes rigueurs! Peut-être, Dieu m'aidant, j'eusse trouvé des armes. Mais quand tu m'as noyé de baisers et de larmes, Dis, qui m'en peut défendre, ou qui m'en guérira? Tu m'as fait trop heureux; ton amour me tuera! »

Et comme sur le bord de la longue ottomane, Elle attachée à lui comme un lierre au platane, Il s'était renversé tremblant à ce discours, Elle le vit pâlir : t 0 mes seules amours, Dit-il, en toute chose il est une barrière Ou pour grand qu'on se sente, on se jette en arrière; De quelque fol amour qu'on ait rempli son cœur. Le désir est parfois moins grand que le bonheur; Le ciel, ô ma beauté, ressemble à l'âme humaine : Il s'y trouve une sphère oîi l'aigle perd haleine, Où le vertige prend, oîi l'air devient le feu. Et l'homme doit mourir où commence le Dieu. »

La lune se voilait; la nuit était profonde. Et nul témoin des cieux ne veillait sur le monde. La lampe tout à coup s'éteignit. « Reste-là, Dit Portia, Je m'en vais l'allumer. » Elle alla Se baisser au foyer. La cendre à demi morte Couvrait à peine encore une étincelle, en sorte Qu'elle resta longtemps. — Mais lorsque la clarté Eut enfin autour d'eux chassé l'obscurité : « Ciel et terre, Dalti ! Nous sommes tro.s, dit-elle.

— Trois, » répéta près d'eux une voix à laquelle Répondirent au loin les voûtes du château. Immobile, caché sous les plis d'un manteau, Comme au seuil d'une porte une antique statue, Onorio, debout, avait frappé leur vue.

— D'où venait-il ainsi? Les a%fait-il guettés

,\.LFRED DE MuSSET. I. 5

Eu silence longtemps, et longtemps écoutés l

De qui savait-il l'heure, et quelle patience

L'avait fait une nuit épier la vengeance?

Cependant son visage était calme et serein.

Son tidèle poignard n'était pas dans sa main,

Son regard ne marquait ni colère, ni haine;

Mais ses cheveux, plus noirs, la veille, que l'ébène,

Chose étrange à penser, étaient devenus blancs.

Les amants regai'daient, sous les rayons tremblants

De la lampe déjà par l'aurore obscurcie.

Ce vieillard d'une nuit, cette tête blanchie,

Avec ses longs cheveux plus pâles que son front.

« Portia, dit-il, d'un ton de voix lent et profond.

Quand ton père, en mourant, joignit nos mains, la mienne

Resta pourtant ouverte, en retirer la tienne

Était aisé. Pourquoi l'as-tu donc fait si tard?

Mais le jeune Dalti s'était levé. « 'Vieillard, Ne perdons pas de temps. Vous voulez cette femme! En garde! Qu'un de nous la rende avec son âme.

— Je le veux, » dit le comte; et deux lames déjà Brillaient en se heurtant. — Vainement la Portia Setraînait à leurs pieds, tremblante, échevelée. Qui peut sous le soleil tromper sa destinée? Quand des jours et des nuits qu'on nous compte ici-bas Le terme est arrivé, la terre sous nos pas S'entr'ouvrirait plutôt : que sert qu'on s'en défende? Lorsque la fosse attend, il faut qu'on y descende.

Le comte ne poussa qu'un soupir, et tomba.

Dalti n'hésita pas. « Viens, dit-il à Portia, Soiton^ » Mais elle était sans parole et mourante. Il prit donc d'une main le cadavre, l'amante De l'auti-e et s'éloigna. La nuit ne permit pas De voir de quel côlé se dirigeaient ses pas.

Une heure esta Venise, — heure des sérénades, Lorsqu'autour de Saint-Marc, sous les sombres arcades, Les pieds dans la rosée et son masque à la main, l'ne nuit de printemps joue avec le matin. Nul bruit ne trouble plus, dans les palais antiques, La majesté des saints debout sous les portiques.

PORTIA 67

La ville est assoupie, et les flots prisonniers

S'endorment sur le bord de ses blancs escaliers.

C'est alors que de loin, au détour d'une allée,

Se di'tache en silence une barque isolée,

Sans voile, pour tout guide ayant son matelot,

Avec son pavillon flottant sous son falot.

Telle, au sein de la nuit, et par l'onde bercée,

Glissait, par le zéphir lentement balancée,

La légère chaloupe où le jeune Dalti

Agitait en ramant le flot appesanti.

Longtemps, au double écho de la vague plaintive,

On le vit s'bioigner, en voguant, de la rive ;

Mais lorsque la cité, qui semblait s'abaisser

Et lentement au loin dans les flots s'enfoncer,

Eut, en se dérobant, laissé l'horizon vide.

Semblable à l'Alcyon qui, dans son cours rapide.

S'arrête tout à coup, la chaloupe écarta

Ses rames sur l'azur des mers, et s'arrêta.

« Portia, dit l'éti-anger, un vent plus doux commence

A se faire sentir. — Chante-moi ta romance. )>

Peut-être que le seuil du vieux palais Luigi Du pur sang de son maître était encor rougi; Que tous les serviteurs sur les draps funéraires N'avaient pas achevé leurs dernières prières, Peut-être qu'alentour des sinistres apprêts Les moines s'agitant comme de noirs cyprès. Et mêlant leurs soupirs aux cantiques des vierges, N'avaient pas sur la tombe encore éteint les cierges, Peut-être de la veille avait-on retrouvé Le cadavre perdu, le front sous un pavé ; Son chien pleurait sans doute et le cherchait encore. Mais quand Dalti parla, Portia prit sa mandore. Mêlant sa douce voix, que l'écho répétait, Au murmure moqueur du flot qui l'emportait. — - Quel homme fut jamais si grand, qu'il se pût croire Certain, ayant vécu, d'avoir une mémoire Où son souvenir, jeune et bravant le trépas. Pût revivre une vie, et ne s'éteindre pas? Les larmes d'ici-bas ne sont qu'une rosée Dont un malin au plus la terre est arrosée, Que la brise secoue, et que boit le soleil; Puis l'oubli vient au cœur, comme aux yeux le sommeil

Dalti, le front baissé, tantôt sur son amante

Promenait ses regards, tantôt sur l'eau dormante. Ainsi muet, penchant sa tête sur sa main, 11 sembla quelque temps demeurer incertain. n Porlia, dit-il enfin, ce que vous pouviez faire. Vous l'avez fait; c'est bien. Parlez-moi sans mystère Vous en repentez-vous? — Moi, dit-elle, de quoi?

— D'avoir, dit l'étranger, abandonné pour moi Vos biens, votre maison et votre renommée

^11 fixa de ses yeux perçants sa bien-aimée. Et puis il ajouta d'un ton dur), — votre époux. » Elle lui répondit : « J'ai fait cela pour vous; Je ne m'en repens pas.

— 0 nature, nature!

Murmura l'étranger, vois cette créature :

Sous les cieux les plus doux qui la pouvaient nourrir. Cette fleur avait mis dix-huit ans à s'ouvrir. A-t-elle pu tomber et se faner si vite. Pour avoir une nuit touché ma main maudite? C'est bien, poursuivit-il, c'est bien, elle est à moi. Viens, dit-il à Portia, viens, et relève-toi. T'est-il jamais venu dans l'esprit de connaître Qui j'étais! qui je suis?

— Eh! qui pouvez-vous être, Mon ami, si ce n'est un riche et beau seigneur!

Nul ne vous parle ici, qui ne vous rende honneur.

— As-tu, dit le jeune homme, autour des promenades. Rencontré quelquefois, le soir, sous les arcades.

De ces filles de joie errant en carnaval, Qui traînent dans la boue une robe de bal? Elles n'ont pas toujours au bout de leur journée Du pain pour leur souper. Telle est leur destinée. Car souvent de besoin ces spectres consumés Prodiguent aux passants des baisers alTamés. Elles vivent ainsi. C'est un sort misérable. N'est-il pas vrai? Le mien cependant est semblable.

— Semblable à celui-là! dit l'enfant. Je vois bien, Dalti, que vous voulez rire, et qu'il n'en est rien.

— Silence! dit Dalti, la vérité tardive

Doit se montrer à vous ici, quoi qu'il arrive. Je suis fils d'un pêcheur.

— - Maria! Maria!

Prenez pitié de nous, si c'est vrai, dit Portia.

— C'est vrai, dit l'étranger Écoutez mon histoire Mon père était pêcheur; mais je n'ai pas mémoire

Du jour où pour partir le destin l'appela,

Me laissant pour tout bien la barque où nous voilà.

J'avais quinze ans, je crois; je n'aimais que mon père.

Ma venue en ce monde ayant tué ma mère.

Mon véritable nom est Daniel Zoppieri.

Pendant les premiers temps mon travail m'a nourri.

Je suivais le métier qu'avait pris ma famille;

L'astre mystérieux qui sur nos têtes brille

Voyait seul quelquefois tomber mes pleurs amers

Au sein des flots sans borne et des profondes mers;

Mais c'était tout. D'ailleurs je vivais seul, tranquille,

Couchant où je pouvais, rarement à la ville.

Mon père cependant, qui, pour un batelier.

Était fier, m'avait fait d'abord étudier;

Je savais le toscan, et j'allais à l'église;

Ainsi dès ce temps-là je connaissais Venise.

Un soir, un grand seigneur, Michel Gianinetto, Pour donner un concert me loua mon bateau. Sa maîtresse (c'était, je crois, la Muranèse) Y vint seule avec lui; la mer était mauvaise; Au bout d'une heure au plus un orage éclata. Elle, comme un enfant qu'elle était, se jeta Dans mes bras, effrayée, et me serra contre elle. Vous savez son histoire, et comme elle était belle; Je n'avais jusqu'alors rien rêvé de pareil. Et de cette nuit-là je perdis le sommeil. »

L'étranger, à ces mots, parut reprendre haleine; Puis, Portia l'écoutant et respirant à peine, 11 poursuivit :

« Venise! ô perfide cité, A qui le ciel donna la fatale beauté.

Je respirai cet air dont l'âme est amollie. Et dont ton souffle impur empesta l'Italie! Pauvre et pieds nus, la nuit, j'errais sous tes palais Je regardais tes grands, qu'un peuple de valets Entoure, et rend pareils à des paralytiques. Tes nobles arrogants, et tous tes magnifiques Dont l'ombre est saluée, et dont aucun ne dort Que sous un toit de marbre et. sur un pavé d'or.

Je n'étais cependant qu'un pêcheur; mais aux fêtes,

Quand j'allais au théâtre écouter les poètes,

Je revenais le cœur plein de haine et navré.

Je lisais, je cherchais, c'est ainsi, par degré,

Que je chassai, Portia, comme une ombre légère

i/amour de l'Océan, ma richesse première.

ie vous vis, — je vendis ma barque et mes filets

Je ne sais pas pourquoi, ni ce que je voulais.

Pourtant je les vendis. C'était ce que sur terre

J'avais pour tout trésor, ou pour toute misère.

Je me mis à courir, emportant en chemin

Tout mon bien qui tenait dans le creux de ma main.

Las de marcher bientôt, je m'assis triste et morne.

Au fond d'un caiTcfour, sur le coin d'une borne.

J'avais vu par hasard, auprès d'un mauvais lieu

De la place Saint-Marc, une maison de jeu.

J'y courus. Je vidai ma main sur une table.

Puis muet, attendant l'arrêt inévitable,

Je demeurai debout. Ayant gagné d'abord,

Je résolus de suivre et de tenter le sort.

Mais pourquoi vous parler de cette nuit terrible.

Toute une nuit, Portia,' le démon invincible

Me cloua sur la place, et je vis devant moi

Pièce à pièce tomber la fortune d'un roi.

Ainsi je demeurai, songeant au fond de l'âme.

Chaque fois qu'en criant tournait la roue infâme

Que la mer était proche, et qu à me recevoir

Serait toujours tout prêt ce lit profond et noir.

Le banquier cependant, voyant son coffre vide,

Me dit que c'était tout. Chacun d'un œil avide

Suivait mes mouvements; je tendis mon manteau.

On me jeta dedans la valeur d'un château.

Et la corruption de trente courtisanes.

^e sortis. — Je restai trois jours sous les platanes

Oîi je vous avais vue, ayant pour tout espoir,

Quand vous y passeriez, d'attendre, et de vous voir

Tout le reste est connu de vous.

— Bonté divine!

Dit l'enfant, est-ce là tout ce qui vous chagrine? Quoi! De n'être pas noble? Est-ce que vous croyez Que je vous aimerais plus quand vous le seriez?

Silence ! dit Dalti, vous n'êtes que la femme Du pêcheur Zoppieri; non, sur ma foi, madame,

Rien de plus.

— Et quoi rien, mon amour?

— Rien de plus, Vous dis-je; ils sont partis comme ils étaient venus, Ces biens. Ce fut hier la dernière journée Où j'ai (pour vous du moins) tenté la destinée. J'ai perdu; voyez donc ce que vous décidez.

— Vous avez tout perdu?

— Tout sur trois coups de dés, Tout, jusqu'à mon palais, cette barque exceptée Que j'ai depuis longtemps en secret rachetée. Maudissez-moi, Portia; mais je ne ferai pas, Sur mon âme, un effort pour retenir vos pas. Pourquoi je vous ai prise, et sans remords menée Au point de partager ainsi ma destinée, Ne le demandez pas. Je l'ai fait; c'est assez. Vous pouvez me quitter et partir; choisissez. »

Portia, dès le berceau, d'amour environnée. Avait vécu comtesse ainsi qu'elle était née. Jeune, passant sa vie au milieu des plaisirs. Elle avait de bonne heure épuisé les désirs, Ignorant le besoin, et jamais sur la terre, Sinon pour l'adoucir, n'ayant vu de misère. Son père déjà vieux, riche et noble seigneur, Quoique avare, l'aimait, et n'avait de bonheur Qu'à la voir admirer, et quand on disait d'elle Qu'étant la plus heureuse, elle était la plus belle. Car tout lui souriait, et même son époux, Onorio, n'avait plié les deux genoux Que devant elle et Dieu. Cependant, en silence, Comme Dalti parlait, sur l'Océan immense Longtemps elle sembla porter ses yeux errants. L'horizon était vide, et les flots transparents i\e reflétaient au loin, sur leur abîme sombre, Que l'astre au pâle front qui s'y mirait dans l'ombre. Dalti la regardait, mais sans dire un seul mot.

— Avait-elle hésité? — Je ne sais; — mais bientôt, Comme une tendre fleur que le vent déracine. Faible, et qui lentement sur sa tige s'iucUue,

Telle elle détourna la tête, et lentement

S'inclina tout en pleurs jusqu'à son jeune amant.

« Songez bien, dit Dalti, que je ne suis, comtesse,

Qu'un pêcheur; que demain, qu'après, et que sans cesse

Je serai ce pêcheur. Songez bien que tous deux

Avant qu'il soit longtemps nous allons être vieux;

Que je mourrai peut-être avant vous.

— Dieu rassemble Les amants, dit Portia; nous partirons ensemble, Ton ange en t'eraportant me prendra dans ses bras. » Mais le pêcheur se tut, car il ne croyait pas.

Page 1