LES CHASSEURS, FRANK
LE CHŒUR
I*âle comme l'amour, et de pleurs arrosée,
La nuit aux pieds d'argent descend dans la rosée.
Le brouillard monte au ciel, et le soleil s'enfuit;
Éveillons le plaisir, son aurore est la nuit!
Diane a protégé notre course lointaine.
Chargés d'un lourd butin, nous marchons avec peine,
Amis, reposons-nous; — déjà le verre en main,
Nos frères sous ce toit commencent leur festin.
FR.ANK.
Moi, je n'ai rien tué; — la ronce et la bruyère
Ont déchiré mes mains; — mon chien, sur la poussi(''rp,
A léché dans mon sang la trace de mes pas.
LE CHOEUR
Ami, les jours entre eux ne se ressemblent pas. Approche, et viens grossir notre joyeuse troupe. L'amitié, camarade, est semblable à la coupe Qui passe au coin du feu, de la main à la main. L'un y boit son bonheur, et l'autre sa misère; Le ciel a mis l'oubli pour tous au fond du verre ; Je suis heureux ce soir, tu le seras demain.
FRANK
Mes malheurs sont à moi, je ne prends pas les vôtres.
Je ne sais pas encor vivre aux dépens des autres;
J'attendrai pour cela qu'on m'ait coupé les mains.
Je ne ferai jamais qu'un maigre parasite.
Car ce n'est qu'un long jeûne et qu'une faim maudite
Qui me feront courir à l'odeur des festins.
Je tire mieux que vous, et j'ai meilleure vue.
Pourquoi ne vois-je rien? voilà la question.
Suis-je un épouvantail? — ou bien l'occasion,
Cette prostituée, est-elle devenue
Si boiteuse et si chauve, à force de courir,
Qu'on ne puisse à la nuque une fois la saisir?
J'ai cherché comme vous le chevreuil dans la plaine. — Mon voisin l'a tué, mais je ne l'ai pas vu.
LE CHŒUR
Et si c'est ton voisin, pourquoi le maudis-tu? C'est la communauté qui fait la force humaine. Frank, n'irrite pas Dieu, — le roseau doit plier. L'homme sans patience est la lampe sans huile, Et l'orgueil en colère est mauvais conseiller.
FRANK
Votre communauté me soulève la bile.
Je n'en suis pas encore à mendier mon pain.
Mordieu! voilà de l'or, messieurs, j'ai de quoi vivre
S'il plaît à l'ennemi des hommes de me suivre.
Il peut s'attendre encore à faire du chemin.
Il faut être bâtard pour coudre sa misère
Aux misères d'auti'ui. — Suis-je un esclave ou non?
Le pacte social n'est pas de ma façon :
Je ne l'ai pas signé dans le sein de ma mère.
Si les autres ont peu, pourquoi n'aurais-je rien?
Vous qui parlez de Dieu, vous blasphémez le mien.
Tout nous vient de l'orgueil, même la patience.
L'orgueil, c'est la pudeur des femmes, la constance
Du soldat dans le rang, du martyr sur la croix.
Lorgueil, c'est la vertu, l'honneur et le génie;
C'est ce qui reste encor d'un peu beau dans la vie,
La probité du pauvre et la grandeur des rois.
Je voudrais bien savoir, nous tous tant que nous soinin
Et moi tout le premier, à quoi nous sommes bons?
Voyez-vous ce ciel pâle, au delà de ces monts?
Là, du soir au matin, fument autour des hommes
Ces vastes alambics qu'on nomme les cités,
Intrigues, passions, périls et voluptés,
Toute la vie est là, — tout en sort, tout y rentre.
Tout se disperse ailleurs, et là tout se concentre.
L'homme y presse ses jours pour en boire le vin,
Comme le vigneron presse et tord son raisin.
LE CHOEUR
Frank, une ambition terrible te dévore.
Ta pauvreté superbe elle-même s'abhorre; Tu te hais, vagabond, dans ton orgueil de roi Et lu liais ton voisin d'être semblable à toi. Parle, aimes-tu ton père? aimes-tu ta patrie? Au souffle du matin sens-tu ton cœur frémir Et t'agenouilles-tu lorsque tu vas dormir?
De quel sang es-tu fait, pour marcher dans la vie Comme un homme de bronze, et pour que l'amitié, L'amour, la confiance et la douce pitié Viennent toujours glisser sur ton être insensible, Comme des gouttes d'eau sur un marbre poli? Ah! celui-là vit mal qui ne vit que pour lui. L'âme, rayon du ciel, prisonnière invisible, Souffre dans son cachot de sanglantes douleurs. Du fond de son exil elle cherche ses sœurs; Et les pleurs et les chants sont les voix éternelles De ces filles de Dieu qui s'appellent entre elles.
FRANK
Chantez donc, et pleurez, si c'est votre souci. Ma malédiction n'est pas bien redoutable Telle qu'elle est pourtant je vous la donne ici. Nous allons boire un toast, eu nous mettant à table
Et je vais le porter : (Prenant un verre.)
Malheur aux nouveau-nés!
Maudit soit le travail! maudite l'espérance! Malheur au coin de terre où germe la semence, Où tombe la sueur de deux bras décharnés! Maudits soient les liens du sang et de la vie! Maudite la famille et la société!
Malheur à la maison, malheur à la cité. Et malédiction sur la mère patrie!
UN AUTRE CHŒUR, sortant d'une maison.
Qui parle ainsi? qui vient jeter sur notre toit,
A cette heure de nuit, ces clameurs monstrueuses,
Et nous sonner ainsi les trompettes hideuses
Des malédictions? — Frank, réponds, est-ce loi?
Ce n'est pas d'aujourd'hui que je connais ta vie.
Tu n'es qu'un paresseux plein d'orgueil et d'envie.
Mais de quel droit viens-tu troubler des gens de bien?
Tu hais notre métier. Judas! et nous le tien.
Que ne vas-tu courir et tenter la fortune,
Si le toit de ton père est trop bas pour ton front?
Ton orgueil est scellé comme un cercueil de plomb.
Tu crois punir le ciel en lui gardant rancune;
Et tout ce que tu peux,. c'est de roidirtes bras
Pour blasphémer un Dieu qui ne t'aperçoit pas.
Travailles-tu pour vivre et pour t'aider toi-même?
Ne te souviens-tu pas que l'ange du blasphème
Est de tous les déchus le plus audacieux,
St qu'avant de maudire il est tombé des cieux?
TOUS LES CFIASSEURS.
Pourquoi refuses-tu ta place à notre table?
FRANK, à l'un d'eux.
Hélas! noble seigneur, soyez-moi charitable!
Un denier, s'il vous plaît, j'ai bien soif et bien faim.
Rien qu'un pauvre denier pour m'achater du pain.
LE CHŒUR
Te fais-tu le bouffon de ta propre détresse?,
FRANK
Seigneur, si vous avez une belle maîtresse,
Je puis la célébrer, et chanter tour à tour
La médiocrité, l'innocence et l'amour.
C'est bien le moins qu'un pauvre égayé un peu son hôte;
S'il est pauvre, après tout, s'il a faim, c'est sa faute.
Mais croyez-vous qu'il soit prudent et généreux
De jeter des pavés sur l'homme qui se noie?
Il ne faut pas pousser à bout les malheureux.
LE CHCEUR.
A quel sombre démon ton âme est-elle en proie? Tu railles tristement et misérablement.
Car si ces malheureux ont quelque orgueil dans l'âme, S'ils ne sont pas pétris d'une argile de femme. S'ils ont un cœur, s'ils ont des bras, ou seulement S'ils portent par hasard une arme à la ceinture....
LE CHŒUR
Que veut dire ceci! veux-tu nous provoquer?
FRANK
Un poignard peut se tordre, et le coup peut manquer. Mais si, las de lui-même et de sa vie obscure. Le pauvre qu'on insulte allait prendre un tison. Et le porter en feu dans sa propre maison !
(Il prend une bûche embrasée dans le feu allumé sur la place, et la jette dans sa chaumière.)
Sa maison est à lui, — c'est le toit de son père. C'est son toit, — c'est son bien, le tombeau solitaire Des rêves de ses jours, des larmes de ses nuits; Le feu doit y rester, si c'est lui qui l'a mis.
LE CHŒUR
Agis- tu dans la fièvre? Arrête, incendiaire. Veux-tu du même coup brûler la ville entière? Arrête! — où nos enfants dormiront-ils demain?
FRANK
Me voici sur le seuil, mou épée à la main.
Approchez maintenant, fussiez-vous une armée. Quand l'univers devrait s'en aller en fumée, Tonnerre et sang ! je fais un spectre du premier Qui jette un verre d'eau sur un brin de fumier. Ah! vous croyez, messieurs, si je vous importune, Qu'on peut impunément me chasser comme un chien? Ne m'avez-vous pas dit d'aller chercher fortune? J'y vais. — Vous l'avez dit, vous qui n'en feriez rien; Moi, je le fais, — je pars. — J'illumine la ville. J'en aurai le plaisir, en m'en allant ce soir, De la voir de plus loin, s'il me plaît de la voir. Je ne fais pas ici de folie inutile : Ceux qui m'ont accusé de paresse et d'orgueil Ont dit la vérité. — Tant que cette chaumière Demeurera debout, ce sera mon cercueil.
Ce petit toit, messieurs, ces quatre murs de pierre, C'était mon patrimoine, et c'est assez longtemps Pour aimer son fumier, que d'y dormir vingt ans. Je le brûle, et je pars; c'est moi, c'est mon fantôme Que je disperse aux vents avec ce toit de chaume. Maintenant, vents du nord, vous n'avez qu'à souffler; Depuis assez longtemps, dans les nuits de tempête. Vous venez ébranler ma porte et m'appeler. Frères, je viens à vous, — je vous livre ma tête. Je pars, — et désormais que Dieu montre à mes pas Leur route, — ou le hasard, si Dieu n'existe pasi
(Il sort en courant.)
SCÈNE II (Une plaine. — Frank rencontre une Jeune fille.) LA JEUNE FILLE.
Bonsoir Frank, où vas-tu? la plaine est solitaire. Qu'as-tu fait de tes chiens, imprudent montagnard?
FRANK
Bonsoir, Déidamia, qu'as-tu fait de ta mère? Prudente jeune fille, où t'en vas-tu si tard?