‹ Œuvres illustrées; de seize dessins originaux de Bida, de portraits de Musset (volume 2)Chapitre 43 sur 130 · LA JEUNE FILLE · texte numérisé non relu

LA JEUNE FILLE

J'ai cueilli sur ma route un bouquet d'églantine; Mais la neige et les vents l'ont fané sur mon cœur. Le voilà, si tu veux, pour te porter bonheur.

(Elle lui jette son bouquet.)

128 PREMIÈRES POÉSiis

FRANK, seul, ramassant le bouquet.

Gomme elle court gaîment! Sa mère est, ma voisine; J'ai vu cet enfant-là grandir et se former. Pauvre, innocente fille! elle aurait pu m'aimer.

(Exit.)

SCÈNE III (XJn chemin creux dans une forêt. — La pointe du jour.) FRANK, assis sur l'herbe.

Et quand tout sera dit, — quand la triste demeure De ce malheureux Frank, de ce vil mendiant, Sera tombée en poudre et dispersée au vent. Lui, que deviendra-t-il? — Il sera temps qu'il meure Et s'il est jeune encor, s'il ne veut pas mourir? Ah! massacre et malheur! que vais-je devenir?

(Il s'endort )

UNE VOIX, dans un songe.

Il est deux routes dans la vie :

L'une, solitaire et fleurie,

Qui descend sa pente chérie

Sans se plaindre et sans soupirer.

Le passant la remarque à peine,

Comme le ruisseau de la plaine,

Que le sable de la fontaine

Ne fait pas même murmurer.

L'autre, comme un torrent sans digue,

Dans une éternelle fatigue.

Sous les pieds de l'enfant prodigue

Roule la pierre d'Ixion.

L'une est bornée, et l'autre immense;

L'une meurt où l'autre commence;

La première est la patience,

La seconde est l'ambition.

FRANK, rêvant.

Esprits! si vous venez m'annoncer ma ruine.

Pourquoi le Dieu qui me créa Fit-il, en m'animant, tomber sur ma poitrine

L'étincelle divine

Qui me consumera?

Pourquoi suis-je le feu qu'un salamandre habite? Pourquoi sens-je mon cœur se plaindre et s'étonner, Ne pouvant contenir ce rayon qui s'agite, Et qui, venu du ciel, y voudrait retourner?

LA COUPE ET LES LÈVRES \-l'.)

LA VOLX.

Ceux dont l'ambition a dévoré la vie,

Et qui sur cette terre ont cherché la grandeur,

Ceux-là, dans leur orgueil, se sont fait un honneur

De mépriser l'amour et sa douce folie.

Ceux qui, loin des regards, sans plainte et sans désir.

Sont morts silencieux sur le corps d'une femme,

0 jeune montagnard I ceux-là, du fond de l'âme,

Ont méprisé la gloire et ses tristes plaisirs.

FRANK

Vous parlez de grandeur, et vous parlez de gloire. Aurai-je des trésors? l'homme dans sa mémoire

Gardera-t-il mon souvenir?

Répondez, répondez, avant que je m'éveille.

Déroulez-moi ce qui sommeille

Dans l'océan de l'avenir.

LA VOIX

Voici l'heure où, le cœur libre d'inquiétude, Tu te levais jadis pour reprendre l'étude, Tes pensers de la veille et tes travaux du jour. Seul, poursuivant tout bas tes chimères d'amour, Tu gagnais lentement la maison solitaire Où ta Déidamia veillait près de sa mère. Frank, tu venais t'asseoir au paisible foyer, Raconter tes chagrins, sinon les oublier. Tous deux sans espérance, et dans la solitude. Enfants, vous vous aimiez, et bientôt l'habitude Tous les jours, malgré toi, t'enseigna ce chemin; Car l'habitude est tout au pauvre cœur humain.

FRANK

Esprits, il est trop tard, j'ai brûlé ma chaumière

LA VOIX

Repens-toi! Repens-toi!

Repens-toi ! Repens-toi !

Non! Non! j'ai tout perdu.

LA VOÏK.

FRANK

Non! j'ai maudit mon père

LA VOIX

Alors, lève-toi donc, car ton jour est venu.

(Le soloil paraît; Frank s'éveille; Stranio, jeune palatic, maltresse, Monna Bolcolore, passent à chevaL) STRANIO.

Holàl dérange toi, manant, pour que je passe.

Alfred de Musset. I. 0

FRANK

AUends que je me lève, et prends garde à tes pas.

STRAMO.

Chien, lève-toi plus vite ou reste sur la place.

FRANK

Tout beau, l'homme à cheval, tu ne passeras pas. Dégaine-moi ton sabre, ou c'est fait de ta vie. Allons, pare ceci.

(Ils se battent. Stranio tombe.) BELCOLORE.

Comment t'appelles-tu?

Charles Frank.

BELCOLORE.

Tu me plais et tu t'es bien battu.

Ton pays?

FRANK

Le Tyrol.

BELCOLORE.

Me trouves-tu jolie?

FRANK

Délie comme un soleil.

BELCOLORE.

J'ai dix-huit ans, — et toi?

FRANK

Vingt ans.

BELCOLORE.

Monte à cheval, et viens souper chez moi.

Exeunt.

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