‹ Œuvres illustrées; de seize dessins originaux de Bida, de portraits de Musset (volume 2)Chapitre 49 sur 130 · ACTE QUATRIEME · texte numérisé non relu

ACTE QUATRIEME

SCÈNE I (Devant le palais de Frank. La porte est tendue on noir. On dresse un catafalque.)

FRANK, vêtu en moine et masqué, DEUX SERVITEURS.

FRANK

Que l'on apporte ici les cierges et la bière. Souvenez-vous surtout que c'est moi qu'on enterre, Moi, capitaine Frank, mort hier dans un duel. Pas un mot, — ni regard ni haussement d'épaules; Pas un seul mouvement qui sorte de vos rôles. Songez-y. Je le veux.

(Les serviteurs s'en vont.)

Eh bien! juge éternel.

Je viens t'interroger. Les transports de la fièvre N'agitent pas mon sein. Je ne viens ni railler Ni profaner la mort. — J'agis sans conseiller. Regarde, et réponds-moi. Je fais comme l'orfèvre Qui frappe sur le marbre une pièce d'argent. Il reconnaît au son la pure fonderie; Et moi, je viens savoir quel son rendra ma vie, Quand je la frapperai sur ce froid monument. Déjà le jour paraît; — le soldat sort des tentes. Maintenant le bois vert chante dans le foyer; Les rames du pêcheur et du contrebandier Se lèvent, de terreur et d'espoir palpitantes.

Quelle agitation, quel bruil dans la cité ! Quel monsire remuant que cette humanité! Sous ces dix mille toits, que de corps, que d'entrailles/ Que de sueurs sans but, que de sang, que de fiel! Sais-tu pourquoi tu dors et pourquoi tu travailles, Vieux monstre aux mille pieds, qui te crois éternel? Cet honnête cercueil a quelques pieds, je pense, De plus que mon berceau. — Voilà leur différence. Ah! pourquoi mon esprit va-t-il toujours devant, Lorsque mon corps agit! Pourquoi dans ma poitrine Ai-je un ver travailleur, qui toujours creuse et mine. Si bien que sous mes pieds tout manque en arrivant?

(Entre le chœur des soldats et du peuple.) LE CHŒUR.

On dit que Frank est mort. Quand donc? Gomment s'appelle

Celui qui l'a tué?— Quelle était la querelle?

On parle d'un combat. — Quand se sont-ils battus?

FRANK, masqué.

A qui parlez-vous donc? il ne vous entend plus.

(Il leur montre la bière.) LE CHŒUR, s'inclinant.

S'il est un meilleur monde au-dessus de nos têtes, 0 Frank! si du séjour des vents et des tempêtes Ton âme sur ces monts plane et voltige encor; Si ces rideaux de pourpre et ces ardents nuages, Que chasse dans l'éther le souffle des orages, Sont des guerriers couchés dans leurs armures d'or, Penche-toi, noble cœur, sur ces vertes collines. Et vois tes compagnons briser leurs javelines Sur cette froide terre où ton corps est resté!

GUNTHER, accourant.

Quoi! si brave et si jeune et sitôt emporté!

Mon Frank! est-ce bien vrai, messieurs? Ah! mort funeste 1

Moi qui ne demandais qu'à vivre assez longtemps

Pour te voir accomplir ta mission céleste!

Me voilà seul au monde avec mes cheveux blancs!

Moi qui n'avais de jeune encor que ta jeunesse 1

Moi qui n'aimais que toi! Misérable vieillesse!

Je ne te verrai plus, mon Frank! On t'a tué.

FRANK à part.

Ce pauvre vieux Gunlher, je l'avais oublié.

LE CHŒUR

Qu'on voile les tambours, que le prêtre s'avance. A genoux, compagnons, tête nue et silence.

Qu'on dise devant nous la prière des morts. Nous voulons au tombeau porter le capitaine. Il est mort en soldat, sur la terre chrétienne. L'âme appartient à Dieu; l'armée aura le corps.

TROIS MOINES, s'avançant.

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