‹ Œuvres illustrées; de seize dessins originaux de Bida, de portraits de Musset (volume 2)Chapitre 50 sur 130 · CHANT · texte numérisé non relu

CHANT

Le Seigneur sur l'ombre éternelle.

Suspend son ardente prunelle, Et, glorieuse sentinelle, Attend les bons et les damnés.

11 sait qui tombe dans sa voie; Lorsqu'il jette au néant sa proie, Il dit aux maux qu'il nous envoie :

« Comptez les morts que vous prenez. » LE CHŒUR, à genoux.

Seigneur, j'ai plus péché que vous ne pardonnez.

LES MOINES

Il dit aux épaisses batailles :

• Comptez vos chefs sans funérailles, Qui pour cercueil ont les entrailles De la panthère et du lion; Que le juste triomphe ou fuie, Comptez, quand le glaive s'essuie, Les morts tombés comme la pluie Sur la montagne et le sillon. »

LE CHOEUR

Seigneur, préservez-moi de la tentation.

LES MOINES

« Car un jour de pitié profonde, Ma parole, en terreur féconde, Sur le pôle arrêtant le monde, Les trépassés se lèveront; Et des mains vides de l'abîme Tombera la frêle victime, Qui criera : Grâce! — et de son crime Trouvera la tache à son front. »

LE CHCEUR.

Et mes dents grinceront! mes os se sécheront!

LES MOINES

Qu'il vienne d'en bas ou du faîte, Selon le dire du prophète, Justice à chacun sera faite.

Ainsi qu'il aura mérité.

Or donc, gloire à Dieu notre Père Si l'impie a vécu prospère, Que le juste en son âme espèrel Gloire à la sainte Trinité!

FRANK, à part.

C'est une jonglerie atroce, en vérité!

0 toi, qui les entends, suprême intelligence,

Quelle pagode ils font de leur Dieu de vengeance

Quel bourreau rancunier, brûlant à petit feu !

Toujours la peur du feu. — C'est bien l'esprit de Rome;

Ils vous diront après que leur Dieu s'est fait homme.

J'y reconnais plutôt l'homme qui s'est fait Dieu.

LE CUCEUR.

Notre tâche, messieurs, n'est pas encore remplie. Nous avons pour son âme imploré le pardon. Si l'un de nous connaît l'histoire de sa vie, Qu'il s'avance et qu'il parle.

FRANK, à part.

Ah ! nous y voilà donc.

UN OFFICIER, sortant des rangs.

Soldats et chevaliers, braves compagnons d'armes, Si jamais homme au monde a mérité vos larmes, C'est celui qui n'est plus. — Charle était mon an;:. J'ai le droit d'être fier lorsqu'il s'agit de lui. — Né dans un bourg obscur, au fond d'une chaumière, Frank chez des montagnards vécut longtemps en frère, En fils, chéri de tous, et de tous bienvenu.

FRANK, s'avançant.

Vous vous trompez, monsieur, vous l'avez mal connu, Frank était détesté de tout le voisinage. Est-il ici quelqu'un qui soit de son village? Demandez si c'est vrai. — Moi, j'en étais aussi.

LE PEUPLE

Moine, n'interromps pas. — Cet homme est son ami.

LES SOLDATS

C'est vrai que le cher homme avait l'âme un peu fièrc; S'il aimait ses voisins, il n'y paraissait guère. Un certain jour surtout qu'il brûla sa maison, Je n'en ai jamais su, quant à moi, la raison.

l'officier.

Si Charle eut des défauts, ne troublons pa< sa cendre. Sont-ce de tels témoins qu'il nous convient d'entendre? Soldats, Frank se sentait une autre mission. Qui jamais s'est montré plus vif dans l'action, Plus fort dans le conseil? Qui jamais mieux que Charle, Prouva son éloquence à l'heure où le bras parle? Vous le savez, soldats, j'ai combattu sous lui ; Je puis dire à mon tour : Moi, j'en étais aussi.

Une ardeur sans égale, un courage indomptable, Un homme encor meilleur qu'il n'était redoutable, Une âme de héros, — voilà ce que j'ai vu,

FRANK

Vous vous trompez, monsieur, vous l'avez mal connu. Frank n'a jamais été qu'un coureur d'aventure, Qu'un fou, risquant sa vie et celle des soldats, Pour briguer des honneurs qu'il ne méritait pas. Né sans titres, sans bien, parti d'une masure. Il faisait, au combat, ce qu'on fait aux brelans, Il jouait tout ou rien, — la mort ou la fortune. Ces gens-là bravent tout, — l'espèce en est communô, Ils inondent les ports, l'armée et les couvents. Croyez-vous que ce Frank valut sa renommée? Qu'il respectât les lois, qu'il aimât l'empereur? Il a vécu huit jours, avant d'être à l'armée. Avec la Belcolor, comme un entremetteur. Est-il ici quelqu'un qui dise le contraire?

LES SOLDATS

Ma foi ! depuis le jour qu'il a quitté son père. C'est vrai que ledit Frank a fait plus d'un métier. Nous la connaissons bien, nous Monna Belcolore. Elle couchait chez lui, — nous l'avons vue hier.

LE PEUPLE

Laissez parler le moine! —

FRANK

Il a fait pis encore.

11 a réduit son père à la mendicité.

11 avait besoin d'or pour cette courtisane; Le peu qu'il possédait, c'est là qu'il Ta porté. Soldats, que faites-vous à celui qui profane La cendre d'un bon flls et d'un homme de bien? J'ai mérité la mort, si ce crime est le mien.

LE PEUPLE

Dis-nous la vérité, moine, et parle sans crainte.

FRANK

Mais si les Tyroliens qui sont dans cette enceinte Trouvent que j'ai raison, s'ils sont prêts au besoin A faire comme moi, qui prends Dieu pour témoin....

Page 1