CHANT PREMIER
Une femmo est comme votre oml> courez après, elle vous fuit; fuyez-la, t court après vous.
Le sofa sur lequel Hassan était couché
Était dans son espèce une admirable chose.
Il était de peau d'ours, — mais d'un ours bien léché :
Moelleux comme une chatte, et frais comme une rose.
Hassan avait d'ailleurs une très noble pose,
Il était nu comme Eve à son premier péché.
Quoi! tout nu! dira-t-on, n'avait-il pas de honte? Nu, dès le second mot'. — Que sera-ce à la fin? — Monsieur, excusez-moi, — je commence ce conte Juste quand mon héros vient de sortir du bain. Je demande pour lui l'indulgence, et j'y compte. Hassan était donc nu, — mais nu comme la main, —
Nu comme un plat d'argent, — nu comme un mur d'église,
Nu comme le discours d'un académicien.
Ma lectrice rougit, et je la scandalise.
Mais comment se fait-il, madame, que l'on dise
Que vous avez la jambe et la poitrine bien?
Comment le dirait-on, si l'on n'en savait rient
Madame alléguera qu'elle monte en berline; Qu'elle a passé les ponts quand il faisait du vent; Que, lorsqu'on voit le pied, la jambe se devine; Et tout le monde sait qu'elle aie pied charmant. Mais, moi qui ne suis pas du monde, j'imagine Qu'elle aura trop aimé quelque indiscret amant.
Alfred di Mussn. l 13
Et quel crime est-ce donc de se mettre à son aise,
Quand on est tendrement aimée, — et qu'il fait chaud?
On est si bien tout nu, dans une large chaise!
Croyez-m'en, belle dame, et, ne vous en déplaise,
Si vous m'apparteniez, vous y seriez bientôt.
Vous en crieriez sans doute un peu, — mais pas bien haut .
Dans un objet aimé qu'est-ce donc que l'on aimeî
Est-ce du taffetas ou du papier gommé?
Est-ce un bracelet d'or, un peigne parfumé?
Non, — ce qu'on aime en vous, madame, c'est vous-même.
La parure est une arme, elle bonheur suprême,
Après qu'on a vaincu, c'est d'avoir désarmé.
Tout est nu sur la terre, hormis l'hypocrisie;
Tout est nu dans les cieux, tout est nu dans la vie,
Les tombeaux, les enfants et les divinités,
Tous les cœurs vraiment beaux laissent voir leurs beautés.
Ainsi donc le héros de cette comédie
Restera nu, madame, — et vous y consentei.
Un silence parfait règne dans cette histoire.
Sur les bras du jeune homme et sur ses pieds d'ivoire
La naïade aux yeux verts pleurait en le quittant,
On entendait à peine au fond de la baignoire
Glisser l'eau fugitive, et d'instant en instant
Les robinets d'airain chanter en s'égouttant.
Le soleil se couchait; on était en septembre :
Un triste mois chez nous, — mais un mois sans pareil
Chez ces peuples dorés qu'a bénis le soleil.
Hassan poussa du pied la porte de la chambre.
Heureux homme! — il fumait de l'opium dans de l'ambre,
Et, vivant sans remords, il aimait le sommeil.
Bien qu'il ne s'élevât qu'à quelques pieds de terre, Hassan était peut-être un homme à caractère ;
Il ne le montrait pas, n'en ayant pas besoin. Sa petite médaille annonçait un bon coin. Il était très bien pris : — on eût dit que sa mère L'avait fait tout petit pour le faire avec soin.
Il était indolent, et très opiniâtre;
Bien cambré, bien lavé, le visage olivâtre,
Des mains de patricien, ~ l'aspect fier et nerveux,
La barbe et les sourcils très noirs, — un corps d'alijAlre.
Ce qu'il avait de beau surtout, c'étaient les yeux.
Je ne vous dirai pas un mot de ses cbeveux ;
C'est une vanité qu'on rase en Tartarie. Ce pays-là pourtant n'était pas sa patrie. Il était renégat, — Français de nation, — Riche aujourd'hui, jadis chevalier d'industrie, Il avait dans la mer jeté comme un haillon Son titre, sa famille et sa religion.
Il était très joyeux, et pourtant très maussade, Détestable voisin, — excellent camarade, Extrêmement futile, — et pourtant très posé, Indignement naïf, — et pourtant très blasé. Horriblement sincère, — et pourtant très rusé. Vous souvient-il, lecteur, de cette sérénade
Que don Juan déguisé chante sous un balcon? — Une mélancolique et piteuse chanson.
Respirant la douleur, l'amour et la tristesse. Mais l'accompagnement parle d'un autre ton. Gomme il est vif, joyeux I avec quelle prestesse Il sautille! — On dirait que la chanson caresse
Et couvre de langueur le perfide instrument. Tandis que l'air moqueur de l'accompagnement Tourne en dérision la chanson elle-même, Et semble la railler d'aller si tristement.
Tout cela cependant fait un plaisir extrême. —
C'est que tout en est vrai, — c'est qu'on trompe et qu'on aime
C'est qu'on pleure en riant; — c'est qu'on est innocent
Et coupable à la fois; — c'est qu'on se croit parjure
Lorsqu'on n'est qu'abusé; c'est qu'on verse le sang
Avec des mains sans tache, et que notre nature
A de mal et de bien pétri sa créature :
Tel est le monde, hélas! et tel était Hassan.
C'était un bon enfant dans la force du terme;
Très bon — et ti-ès enfant; — mais quand il avait dit :
« Je veux que cela soit », il était comme un terme.
Il changeait de dessein comme on change d'habit:
Mais il fallait toujours que le dernier se fit,
C'était un océan devenu terre ferme.
Bizarrerie étrange! avec ses goûts changeants, Il ne pouvait souffrir rien d'extraordinaire. Il n'aurait pas marché sur une mouche à terre. Mais s'il l'avait trouvée à dîner dans son verre, Il aurait assommé quatre ou cinq de ses gens. — Parlez après cela des bons et des méchants!
Venez après cela crier d'un ton de maître
Que c'est le cœur humain qu'un auteur doit connaître!
Toujours le cœur humain pour modèle et pour loi
Le cœur humain de qui? le cœur humain de quoi?
Celui de mon voisin a sa manière d'être;
Mais, morbleu! comme lui, j'ai mon cœur humain, moi,
Cette vie est à tous, et celle que je mène, Quand le diable y serait, est une vie humaine. « Alors, me dira-ton, c'est vous que vous peignez : Vous êtes le héros, vous vous mettez en scène. »
— Pas du tout, — cher lecteur, — je prends à l'un le nez,
— A l'autre, le talon, — à l'autre, — devinez.
€ En ce cas, vous créez un monstre, une chimère, Vous faites un enfant qui n'aura point de père. » — Point de père, grand Dieu! quand, comme Trissotin, J'en suis chez mon libraire accouché ce matin 1 D'ailleurs is pater est queni miptix.... j'espère Que vous m'épargnerez de vous parler latin.
Consultez les experts, le moderne et l'antique; On est, dit Brid'oison, toujours fils de quelqu'un. Que l'on fasse, après tout, un enfant blond ou brun, Pulmonique ou bossu, borgne ou paralytique. C'est déjà très joli quand on en a fait un; Et le mien a pour lui qu'il n'est point historique.
Considérez aussi que je n'ai rien volé
A la Bibliothèque; — et bien que cette histoire
Se passe en Orient, je n'en ai point parlé.
Il est vrai que, pour moi, je n'y suis point allé.
Mais c'est si grand, si loin! — Avec de la mémoire
On se tire de tout : — allez voir pour y croire.
Si d'un coup de pinceau je vous avais bâti Quelque ville aux toits bleus, quelque blanche mosquée, Quelque tirade en vers, d'or et d'argent plaquée, Quelque description de minarets flanquée, Avec l'horizon rouge et le ciel assorti, M'auriez-vous répondu : « Vous en avez menti 1 »
Je vous dis tout cela, lecteur, pour qu'en échange
Vous me fassiez aussi quelque concession.
J"ai peur que mon héros ne vous paraisse étrange;
Car l'étrange, à vrai dire, était sa passion.
« Mais madame, après tout, je ne suis pas un ange. %
Et qui l'est ici-bas? — Tartuffe a bien raison.
Hassan était un être impossible à décrire. C'est en vain qu'avec lui je voudrais vous lier. Son cœur est un logis qui n'a plus d'escalier.
Ses intimes amis ne savaient trop qu'en dire. Parler est trop facile, et c'est trop long d'écrire; Ses secrets sentiments restaient sur l'oreiller.
Il n'avait ni parents, ni guenon, ni maîtresse.
Rien d'ordinaire en lui, — rien qui le rattachât
Au commun des martyrs, — pas un chien, pas un clic
Il faut cependant bien que je vous intéresse
A mon pauvre héros. — Dire qu'il est pacha,
C'est un moyen usé, c'est une maladresse.
Dire qu'il est grognon, sombre et mystérieux,
Ce n'est pas vrai d'abord, et c'est encor plus vieux
Dire qu'il me plaît fort, cela n'importe guère.
C'est tout simple d'ailleurs, puisque je suis son père.
Dire qu'il est gentil comme un cœur, c'est vulgaire.
J'ai déjà dit là-haut qu'il avait de beaux yeux.
Dire qu'il n'avait peur ni de Dieu ni du diable, C'est chanceux d'une part, et de l'autre immoral. Dire qu'il vous plaira, ce n'est pas vraisemblable. Ne rien dire du tout, cela vous est égal. Je me contente donc du seul terme passable Qui puisse l'excuser; — c'est un original.
Plût à Dieu, qui peut tout, que cela pût suffire
A le justifier de ce que j'en vais dire !
Il le faut cependant, — le vrai seul est ma loi.
Au fait, s'il agit mal, on pourrait rêver pire. —
Ma foi, tant pis pour lui : — je ne vois pas pourquoi
Les sottises d'Hassan i-etomberaient sur moi.
D'ailleurs on verra bien, si peu qu'on me connaisse,
Que mon héros de moi diffère entièrement.
J'ai des prétentions à la délicatesse;
Quand il m'est arrivé d'avoir une maîtresse,
Je me suis comporté très pacifiquement.
En honneur devant Dieu, je ne sais pas comment,
J'ai pu, xel que je suis, entamer cette histoire, Pleine, telle qu'elle est, d'une atrocité noire. C'est au point maintenant que je me sens tenté De l'abandonner là pour ma plus grande gloire, Et que je brûlerais mon œuvre, en vérité, Si ce n'était respect pour la postérité.
Je disais donc qu'Hassan était natif de France, Mais je ne disais pas par quelle extravagance Il en était venu jusqu'à croire, à vingt ans, Qu'une femme ici-bas n'était qu'un passe-temps. Quand il en rencontrait une à sa convenance. S'il la gardait huit jours, c'était déjà beaucoup.
On sent l'absurdité d'un semblable système, Puisqu'il est avéré que, lorsqu'on dit qu'on aime, On dit en même temps qu'on aimera toujours, — Et qu'on n'a jamais vu ni rois ni troubadours Jurer à leurs beautés de les aimer huit jours. Mais cet enfant gâté ne vivait que de crème.
« Je sais bien, disait-il un jour qu'on en parlait,
Que les trois quarts du temps ma crème a le goût d'aigre;
Nous avons sur ce point un siècle de vinaigre,
Oii c'est déjà beaucoup que de trouver du lait.
Mais toute servitude en amour me déplaît;
J'aimerais mieux, je crois, être le chien d'un nègre,
Ou mourir sous le fouet comme un cheval rétif. Que de craindre une jupe, et d'avoir pour maîtresse Un de ces beaux geôliers, au regard attentif. Qui, d'un pas mesuré marchant sur la souplesse, Du haut de leurs yeux bleus vous promènent en laisse. Un bâton de noyer, au moins, c'est positif.
On connaît son affaire, — on sait à quoi s'attendre,
On se frotte le dos, — on s'y fait par degré.
Mais vivre ensorcelé sous un ruban doré 1
Boire du lait sucré dans un maillot vert tendre!
N'avoir à son cachot qu'un mur si délabré,
Qu'on ne s'y saurait même accrocher pour s'y pendre!
Ajoutez à cela que, pour comble d'horreur, La femme la plus sèche et la moins malhonnête Au bout de mes huit jours trouvera dans sa tête, Ou dans quelque recoin oublié de son cœur, Un amant qui jadis lui faisait plus d'honneur, Un cœur plus expansif, une jambe mieux faite,
Plus de douceur dans l'âme ou de nerfs dans les bras. >
— Je rappelle au lecteur qu'ici comme là-bas
C'est mon héros qui parle, et je mourrais de honte
S'il croyait un instant que ce que je raconte,
Ici plus que jamais ne me révolte pas.
« Or donc, disait Hassan, plus la rupture est prompte,
Plus mes petits talents gardent de leur fraîcheur. C'est la satiété qui calcule et qui pense. Tant qu'un grain d'amitié reste dans la balance, Le souvenir souffrant s'attache à l'espérance. Comme un enfant malade aux lèvres de sa sœur. L'esprit n'y voit pas clair avec les yeux du cœur.
Le dégoût c'est la haine ; — et quel motif de haine Pourrais-je soulever? — Pourquoi m'en voudrait-on? Une femme dira qu'elle pleure : — et moi donc ! Je pleure hox'riblement; je me soutiens à peine, Que dis-je malheureux! il faut qu'on me soutienne. Je n'ose même pas demander mon pardon.
Je me prive du corps, mais je conserve l'âme. Il est vrai, dira-t-on, qu'il est plus d'une femme
Près ae qui l'on ne fait, avec un tel moyen Que se priver de tout et ne conserver rien. Mais c'est un pur mensonge, un calembour infâme Qui ne mordra jamais sur un homme de bien. »
Voilà ce que disait Hassan pour sa défense. Bien entendu qu'alors tout se passait en France, Du temps que sur l'oreille il avait ce bonnet Qui fit à son départ une si belle danse Par-dessus les moulins. Du reste, s'il tenait A son raisonnement, c'est qu'il le comprenait.
Bien qu'il traitât l'amour d'après un catéchisme, Et qu'il mît tous ses soins à dorer son sophisme, Hassan avait des nerfs qu'il ne pouvait railler. Chez lui la jouissance était un paroxysme Vraiment inconcevable, et fait pour effrayer : Non pas qu'on l'entendît ni pleurer ni crier. —
Un léger tremblement, — une pâleur extrême, — Une convulsion de la gorge, — un blasphème, — Quelques mots sans raison balbutiés tout bas. C'est tout ce qu'on voyait; — sa maîtresse elle-même N'en sentait rien, sinon qu'il restait dans ses bras Sans haleine et sans force, et ne répondait pas.
Mais à cette bizarre et ridicule ivresse Succédait d'ordinaire un tel enchantement Qu'il commençait d'abord par faire à sa maîtresse Mille et un madrigaux, le tout très lourdement. 11 devenait tout miel, tout sucre et tout caresse. Il eût communié dans un pareil moment.
Il n'existait alors secret ni confidence Qui pût y résister. — Tout partait, tout roulait; Tous les épanchements du monde entraient en danse, [llusions, soucis, gloii-e, amour, espérance ;
Jamais confessionnal ne vit de chapelet Comparable en longueur à ceux qu'il défilait.
Ahl c'est un grand malheur, quand on a le cœur tendre,
Que ce lien de fer que la nature a mis
Entre l'âme et le corps, ces frères ennemis!
Ce qui m'étonne, moi, c'est que Dieu l'ait permis.
Voilà le nœud gordien qu'il fallait qu'Alexandre
Rompît de son épée, et réduisit en cendre.
L'âme et le corps, hélas! ils iront deux à deux.
Tant que le monde ira, — pas à pas, — côte à côte, —
Comme s'en vont les vers classiques et les bœufs.
L'un disant : « Tu fais mal ! » et l'autre : « C'est ta faute ! >*
Ah! misérable hôtesse, et plus misérable hôte!
Ce n'est vraiment pas vrai que tout soit pour le mieux.
Et la preuve, lecteur, la preuve irrécusable
Que ce monde est mauvais, c'est que pour y rester
II a fallu s'en faire un autre, et l'inventer.
Un autre ! — monde étrange, absurde, inhabitable,
Et qui, pour valoir mieux que le seul véritable,
N'a pas même un instant eu besoin d'exister.
Oui, oui, n'en doutez pas, c'est un plaisir perfide
Que d'enivrer son âme avec le vin des sens;
Que de baiser au front la volupté timide.
Et de laisser tomber, comme la jeune Elfride,
La clef d'or de son cœur dans les eaux des torrents.
Heureux celui qui met, dans de pareils moments,
LU
Comme ce vieux vizir qui gardait sa sultane, La lame de son son sabre entre une femme et luil Heureux l'autel impur qui n'a pas de profane ! Heureux l'homme indolent pour qui tout est fini Quand le plaisir s'émousse, et que la courtisane N'a jamais vu pleurer après qu'il avait ri!