‹ Œuvres illustrées; de seize dessins originaux de Bida, de portraits de Musset (volume 2)Chapitre 71 sur 130 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Ah! l'abîme est si grand! la pente est si glissante 1 Une maîtresse aimée est si près d'une sœur! Elle vient si souvent, plaintive et caressante. Poser, en chuchotant, son cœur sur votre cœur! L'homme est si faible alors! la femme est si puissante Le chemin est si doux du plaisir au bonheur!

Pauvres gens que nous tous! — Et celui qui se livre,

De ce qu'il aura fait doit tôt ou tard gémir!

La coupe est là, brûlante, et celui qui s'enivre

Doit rire de pitié s'il ne veut pas frémir!

Voilà le train du monde, et ceux qui savent vivre

Vous diront à cela qu'il valait mieux dormir.

Oui, dormir — et rêver! Ah! que la vie est belle. Quand un rêve divin fait sur sa nudité Pleuvoir les rayons d'or de son prisme enchanté! Frais comme la rosée, et fils du ciel comme elle! Jeune oiseau de la nuit, qui, sans mouiller son aile, Voltige sur les mers de la réalité!

Ah! si la rêverie était toujours possible! Et si le somnambule, en étendant la main, Ne trouvait pas toujours la nature inflexible Qui lui heurte le front contre un pilier d'airain! Si l'on pouvait se faire une armure insensible 1 Si l'on rassasiait l'amour comme la faiml

Pourquoi Manon Lescaut, dès la première scène, Est-elle si vivante et si vraiment humaine. Qu'il semble qu'on l'a vue, et que c'est un portrait? Et pourquoi l'Héloïse est-elle une ombre vaine Qu'on aime sans y croire, et que nul ne connaît? Ah! rêveurs, ah! rêveurs, que vous avons-nous fait?

Pourquoi promenez-vous ces spectres de lumière Devant le rideau noiT de nos nuits sans sommeil, Puisqu'il faut qu'ici-bas tout songe ait son réveil, Et puisque le désir se sent cloué sur terre, Comme un aigle blessé qui meurt dans la poussière, L'aile ouverte, elles yeux fixés sur le soleil?

Manon ! sphinx étonnant! véritable sirène,

Cœur trois fois féminin, Gléopâtre en paniers

Quoi qu'on dise ou qu'on fasse, et bien qu'à Sainte-Hélène

On ait trouvé ton livre écrit pour des portiers.

Tu n'en es pas moins vraie, infâme, et Cléomène

N'est pas digne, à mon sens, de te baiser les pieds.

Tu m'amuses autant que Tiberge m'ennuie. Comme je crois en toi! que je t'aime et te hais! Quelle perversité ! quelle ardeur inouïe Pour l'or et le plaisir! Comme toute la vie Est dans tes moindres mots ! Ah! folle que tu es, Comme je t'aimerais demain, situ vivais!

En vérité, lecteur, je crois que je radote.

Si tout ce que je dis vient à propos de botte,

Comment goûteras-tu ce que je dis de bon?

J'ai fait un hiatus indigne de pardon;

Je compte là-dessus rédiger une note.

J'en suis donc à te dire.... Où diable en suis-je donc?

M'y voilà. — Je disais qu'Hassan, près d'une femme, Était très expansif, il voulait tout ou rien. Je confesse, pour moi, que je ne sais pas bien Comment on peut donner le corps sans donner l'âme, L'un étant la fumée, et l'autre étant la flamme. Je ne sais pas non plus s'il était bon chrétien;

Je ne sais même pas quelle était sa croyance,

Ni quel secret si tendre il avait confié,

Ni de quelle façon, quand il était en France,

Ses maîtresses d'un jour l'avaient mystifié,

Ni ce qu'il en pensait, — ni quelle extravagance

L'avait fait blasphémer l'amour et l'amitié.

Mais enfin, certain soir qu'il ne savait que faire, Se trouvant mal entrain vis-à-vis de son verre, Pour tuer un quart d'heure il prit monsieur Galland. Dieu voulut qu'il y vit comme quoi le sultan Envoyait tous les jours une sultane en terre, Et ce fut là-dessus qu'il se fît mulsuman.

Tous les premiers du mois un juif aux mains crochues Amenait chez Hassan deux jeunes filles nues. Tous les derniers du mois on leur donnait un bain. Un déjeuner, un voile, un sequin dans la main, Et puis on les priait d'aller courir les rues. Système assurément qui n'a rien d'inhumain.

C'était ainsi qu'Hassan, quatre fois par semaine, Abandonnait son âme au doux plaisir d'aimer. Ne sachant pas le turc, il se livrait sans peine : A son aise en français il pouvait se pâmer. Le lendemain, bonsoir. — Une vieille Égyptienne Venait ouvrir la porte au maître et la fermer.

Ceci pourra sembler fort extraordinaire, Et j'en sais qui riront d'un système pareil. Mais il paraît qu'Hassan se croyait, au contraire. L'homme le plus heureux qui fût sous le soleil. Ainsi donc, pour l'instant, lecteur, laissons-le faire. Le voilà, tel qu'il est, attendant le sommeil.

â06 PREMIÈRES POESIES

Le sommeil ne vint pas, — mais cette douce ivresse Qui semble être sa sœur, ou plutôt sa maîtresse; Qui, sans fermer les yeux, ouvre l'âme à l'oubli, Cette ivresse du cœur, si douce à la paresse Que, lorsqu'elle vous quitte, on croit qu'on a dormi; Pâle comme Morphée, et plus belle que lui.

C'est le sommeil de l'âme, et non du corps. — On fume, On se remue, on baille, et cependant on dort. On se sent très bien vivre, et pourtant on est mort. On ne parlerait pas d'amour, mais je présume Que l'on serait capable, avec un peu d'effort.... Je crois qu'une sottise est au bout de ma plume.

Avez-vous jamais vu, dans le creux d'un ravin, Un bon gros vieux faisan, qui se frotte le ventre, S'arrondir au soleil, et ronfler comme un chantre? Tous les points de sa boule aspirent vers le centre. On dirait qu'il rumine, ou qu'il cuve du vin. Enfin, quoi qu'il eu soit, c'est un état divin.

Lecteur, si tu t'en vas jamais en Terre sainte,

Regarde sous tes pieds : tu verras des heureux.

Ce sont de vieux fumeurs qui dorment dans l'enceinte

Où s'élevait jadis la cité des Hébreux.

Ces gens-là savent seuls vivre et mourir sans plainte :

Ce sont des mendiants qu'on prendrait pour des dieux.

Ils parlent rarement, ils sont assis parterre. Nus, ou déguenillés, le front sur une pierre. N'ayant ni sou ni poche, et ne pensant à rien. Ne les réveille pas : ils t'appelleraient chien. Ne les écrase pas : ils te laisseraient faire. Ne les méprise pas : car ils t» valent bien.

C'est le point capital du mahométanisme De mettre le bonheur dans la stupidité.

NAMOONA 20?

Que n'en est-il ainsi dans le christianisme!

J'en citerais plus d'un qui l'aurait mérité,

Et qui mourrait heureux sans s'en être douté !

Diable ! j'ai du malheur. — encore un barbarisme I

On dit mahoraétisme, et j'en suis bien fâché. Il fallait me lever pour prendre un dictionnaire Et j'avais fais mon vers avant d'avoir cherché. Je me suis retourné, ma plume était par terre. J'avais marché dessus, j'ai soufflé de colère Ma bougie et ma verve, et je me suis couché.

Tu vois, ami lecteur, jusqu'où va ma franchise.

Mon héros est tout nu, — moi je suis en chemise.

Je pousse la candeur jusqu'à t'entretenir

D'un chagrin domestique. — Où voulàis-je en venir?

Je ne sais vraiment pas comment je vais finir.

Je suis comme Énéas portant son père Anchise.

Énéas s'essoufflait, et marchait à grands pas, Sa femme à chaque instant demeurait en arrière. « Creuse, disait-il, pourquoi ne viens-tu pas? » Creuse répondait : « Je mets ma jarretière. — Mets-la donc, et suis nous, répondait Énéas. Je vais, si tu ne viens, laisser tomber mon père. »

Lecteur, nous allons voir si tu comprends ceci, Anchise est mon poème; et, ma femme Creuse Qui va toujours traînant en chemin, c'est ma muse. Elle s'en va là-bas quand je la crois ici. Une pierre l'arrête, un papillon l'amuse. Quand arriverons-nous, si nous marchons ainsi?

Énéas, d'une part, a besoin de sa femme.

Sans elle, à dire vrai, ce n'est qu'un corps sans âme.

Anchise, d'autre part, est horriblement lourd.

Le troisième péril, c'est que Troie est en flamme; Mais, dès qu'Ancliise grogne ou que sa femme court, Énéas est forcé de s'arrêter tout court.

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