‹ Œuvres illustrées; de seize dessins originaux de Bida, de portraits de Musset (volume 2)Chapitre 81 sur 130 · LA LOI SUR LA PRESSE · texte numérisé non relu

LA LOI SUR LA PRESSE

Je ne fais pas grand cas des hommes politiques; Je ne suis pas Tamant de nos places publiques, On n'y fait que brailler et tourner à tous vents. Ce n'est pas moi qui cherche aux vitres des boutiques Ces placards éhontés, dôbaucheurs de passants, Qui tuaient la pudeur dans les yeux des enfants.

Que les hommes entre eux soient égaux sur la terre, Je n'ai jamais compris que cela pût se faire, Et je ne suis pas né de sang républicain; Je n'ai jamais été, Dieu merci, pamphlétaire; Je ne suis pas de ceux qui font mentir leur faim, Et dans tous les égouts vont s'enfournant du pain.

Pour être d'un parti j'aime trop la paresse. Et dans aucun haras je ne suis étalon. Ma muse, vierge encor, n'a rien d'écrit au front. Je n'ai servi que Dieu, ma mère et ma maîtresse, Et par quelque sentier qu'ait passé ma jeunesse, Aucun gravier fangeux ne lui traîne au talon,

J'ai fléchi le genou sur la dalle sanglante,

Chaude et tremblante encor d'un meurtre surhumain,

Quand de joie et d'horreur la France palpitante

Vit un père et ses fils se tenant par la main,

A travers les éclairs d'une muraille ardente.

Passer en souriant, conduits par le Destin.

J'ai prié, j'ai pleuré, moi, fils d'un siècle impie,

Le jour qu'à Notre-Dame, au pied du Dieu sauveur,

Une reine, une mère, ô fatale grandeur!

Vint, la tête baissée, et par les pleurs maigrie,

Prier pour ses enfants l'ange de la patrie.

Et rendre grâce à Dieu, pâle encor de terreur.

Que la liberté sainte engendre la licence,

C'est un mal, je le sais; et de tous les fléaux

Le pire est qu'un bandit soit bâtard d'un héros.

C'est un ardent soleil que celui de la France,

Son immense clarté projette une ombre immense :

Dieu voulut qu'un grand bien fît toujours de grands maux.

Oui, c'est la vérité, le théâtre et la presse Étalent aujourd'hui des spectacles hideux, Et c'est en pleine rue à se boucher les yeux. Un vil mépris de tout nous travaille sans cesse; La muse, de nos temps, ne se fait plus prêtresse, Mais bacchante : et le monde a dégradé ses dieux.

Oui, c'est la vérité, qu'à peine émancipée, L'intelligence humaine, hier esclave encor, A pris à tire-d'aile un monstrueux essor. Nos hommes ont souillé leur plus vaillante épée, La parole, cette arme au sein de Dieu trempée, Dont notre siècle au flanc porte la lame d'or.

Oui, c'est la vérité, la France déraisonne; Elle donne aux badauds, comme à Lacédémone, Le spectacle efl'rayant d'un esclave enivré. C'est que nous avons bu d'un vin pur et sacré, Et, joyeux vigneron qu'un pampre vert couronne, Nous vendangeons encor d'un pas mal assuré.

Mais, morbleu! c'est un sourd ou c'est une statue, Celui qui ne dit rien de la loi qu'on nous fait! Messieurs les députés ne visent qu'à l'effet. Eh! pour l'amour de Dieu, si votre âme est émue Soyez donc trivial comme on l'est dans la rue ; La Bruyère l'a dit : celui-là s'y connaît.

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