‹ Œuvres illustrées; de seize dessins originaux de Bida, de portraits de Musset (volume 2)Chapitre 84 sur 130 · LA VISION · texte numérisé non relu

LA VISION

— Ami, notre père est le tien,

Je ne suis ni l'ange gardien,

Ni le mauvais destin des hommes.

Ceux que j'aime, je ne sais pas

De quel côté s'en vont leurs pas

Sur ce peu de fange où nous sommes.

Je ne suis ni dieu ni démon, Et tu m'as nommé par mon nom Quand tu m'as appelé ton frère; Où tu vas, j'y'serai toujours, Jusques au dernier de tes jours.

Où j'irai m'asseoir sur ta pierrft.

Le ciel ma confié ton cœur.

Quand tu seras dans la douleur, Viens à moi sans inquiétude, Je te suivrai sur le chemin ; Mais je ne puis toucher la main, Ami, je suis la solitude.

Lorsque le grand Byron allait quitter Ravenne El chercher sur les mers quelque plage lointaine Où finir en héros son immortel ennui, Comme il était assis aux pieds de sa maîtresse, Pâle, et déjà tourné du côté de la Grèce. Celle qu'il appelait alors sa Guiccioli Ouvrit un soir un livre où l'on parlait de lui.

Avez-vous de ce temps conservé la mémoire,

Lamartine, et ces vers au prince des proscrits.

Vous souvient-il encor qui les avait écrits?

Vous étiez jeune alors, vous, notre chère gloire.

Vous veniez d'essayer pour la première fois

Ce beau luth éploré qui vibre sous vos doigts.

La muse que le ciel vous avait fiancée

Sur votre front rêveur cherchait votre pensée,

Vierge craintive encore, amante des lauriers.

Vous ne connaissiez pas, noble fils de la France,

Vous ne connaissiez pas, sinon par sa souffrance.

Ce sublime orgueilleux à qui vous écriviez.

De quel droit osiez-vous l'aborder et le plaindre?

Quel aigle, Ganymède, à ce Dieu vous portait?

Pressentiez-vous qu'un jour vous le pourriez atteindre,

Celui qui de si haut alors vous écoutait?

Non, vous aviez vingt ans, et le cœur vous battait;

Vous aviez lu Lara, Manfred et le Corsaire,

Et vous aviez écrit sans essuyer vos pleurs;

Le souffle de Byron vous soulevait de terre.

Et vous alliez à lui, porté par ses douleurs.

Vous appeliez de loin cette âme désolée;

Pour grand qu'il vous parût, vous le sentiez ami,

Et, comme le torrent dans la verte vallée,

L'écho de son génie en vous avait gémi.

Et lui, lui dont l'Europe, encore tout armée. Écoutait en tremblant les sauvages concerts; Lui qui dtjpuis dix ans fuyait sa renommée. Et de sa solitude emplissait l'univers; Lui, le grand inspiré de la Mélancolie,

LETTRE A LAMARTINE 28 i

Qui, las d'être envié, se changeait en martyr;

Lui, le dernier amant de la pauvre Italie,

Pour son dernier exil s'apprètant à partir;

Lui, qui rassassié de la grandeur humaine,

Comme un cygne, à son chant sentant sa mort prochaine,

Sur terre autour de lui cherchait pour qui mourir...

Il écouta ces vers que lisait sa maîtresse.

Ce doux salut lointain d'un jeune homme inconnu.

Je ne sais si du style il comprit la richesse;

Il laissa dans ses yeux sourire sa tristesse :

Ce qui venait du cœur lui fut le bienvenu.

Poète, maintenant que ta muse fidèle,

Par ton pudique amour sûre d'être immortelle,

De la verveine en fleur t'a couronné le front,

A ton tour, reçois-moi comme le grand Byron.

De t'égaler jamais je n'ai pas l'espérance;

Ce que tu tiens du ciel, nul ne me l'a promis,

Mais de ton sort au mien plus grande est la distance,

Meilleur en sera Dieu qui peut nous rendre amis.

Je ne t'adresse pas d'inutiles louanges.

Et je ne songe point que tu me répondras;

Pour être proposés, ces illustres échanges

Veulent être signés d'un nom que je n'ai pas.

J'ai cru pendant longtemps que j'étais las du monde;

J'ai dit que je niais, croyant avoir douté,

Et j'ai pris, devant moi, pour une nuit profonde

Mou ombre qui passait pleine de vanité.

Poète, je t'écris pour te dire que j'aime.

Qu'un rayon du soleil est tombé jusqu'à moi,

Et qu'en un jour de deuil et de douleur suprême,

Les pleurs que je versais m'ont fait penser à toi.

Qui de nous, Lamartine, et de notre jeunesse. Ne sait par cœur ce chant, des amants adoré. Qu'un soir, au bord d'un lac, tu nous as soupiré? Qui n'a lu mille fois, qui ne relit sans cesse Ces vers mystérieux où parle ta maîtresse, Et qui n'a sangloté sur ces divins sanglots, Profonds comme le ciel et purs comme les flots? Hélas I ces longs regrets des amours mensongères, Ces ruines du temps qu'on trouve à chaque pas, Ces sillons infinis de lueurs éphémères, Qui peut se dire un homme, et ne les connaît pas?

Quiconque aima jamais porte une cicatrice;

Chacun l'a dans le sein, toujours prête à s'ouvrir;

Chacun la garde en soi, cher et secret supplice,

Et mieux il est frappé moins il en veut guérir.

Te le dirai-je à toi, chantre de la souffrance,

Oue ton glorieux mal, je l'ai souffert aussi?

Qu'un instant, comme toi, devant ce ciel immense

J'ai serré dans mes bras la vie et l'espérance,

Et qu'ainsi que le tien, mon rêve s'est enfui?

Te dirai-je qu'un soir dans la brise embaumée,

Endormi, comme toi, dans la paix du bonheur.

Aux célestes accents d'une voix bien-aimée,

J'ai cru sentir le temps s'arrêter dans mon cœur?

Te dirai-je qu'un soir, resté seul sur la terre,

Dévoré, comme toi, d'un affreux souvenir,

Je me suis étonné de ma propre misère,

Et de ce qu'un enfant peut souffrir sans mourir?

Ah! ce que j'ai senti dans cet instant terrible,

Oserais-je m'en plaindre et te le raconter?

Comment exprimerai-je une peine indicible?

Après toi, devant toi, puis-je encor le tenter?

Oui, de ce jour fatal, plein d'horreur et de charmes,

Je veux fidèlement te faire le récit;

Ce ne sont pas des chants, ce ne sont que des larmes,

Et je ne te dii'ai que ce que Dieu m'a dit.

Lorsque le laboureur regagnant sa chaumière Trouve le soir son champ rasé par le tonnerre, Il croit d'abord qu'un rêve a fasciné ses yeux. Et, doutant de lui-même, interroge les cieux. Partout la nuit est sombre, et la terre enflammée; Il cherche autour de lui la place accoutumée Où sa femme l'attend sur le seuil entr'ouvert; Il voit un peu de cendre au milieu d'un désert. Ses enfants demi-nus sortent de la bruyère, Et viennent lui conter comme leur pauvre mère Est morte sous le chaume avec des cris affreux; Mais maintenant au loin tout est silencieux. Le misérable écoute et comprend sa ruine. Il serre, désolé, ses fils sur sa poitrine; Il ne lui reste plus, s'il ne tend pas la main, Que la faim pour ce soir et la mort pour demain. Pas un sanglot ne sort de sa gorge oppressée; Muet et chancelant, sans force et sans pensée,

Il s'assoit à l'écart, les yeux sur l'horizon, Et, regardant s'enfuir sa moisson consumée, Dans les noirs tourbillons de l'épaisse fumée L'ivresse du malheur emporte sa raison.

Tel, lorsque abandonné d'une infidèle amante, Pour la première fois j'ai connu la douleur, Transpercé tout à coup d'une flèche sanglante. Seul, je me suis assis dans la nuit de mon cœur. Ce n'était pas au bord d'un lac au flot limpide, Ni sur l'herbe fleurie au penchant des coteaux; Mes yeux noyés de pleurs ne voyaient que le vide, Mes sanglots étouffés n'éveillaient point d'échos. C'était dans une rue obscure et tortueuse De cet immense égout qu'on appelle Paris : Autour de moi criait cette foule railleuse Qui des infortunés n'entend jamais les cris : Sur le pavé noirci les blafardes lanternes Versaient un jour douteux plus triste que la nuit. Et, suivant au hasard ces feux vagues et ternes, L'homme passait dans l'ombre, allant où va le bruit. Partout retentissait comme une joie étrange; C'était en février, au temps du carnaval. Les masques avinés, se croisant dans la fange. S'accostaient d'une injure ou d'un refrain banal. Dans un carrosse ouvert une troupe entassée Paraissait par moments sous le ciel pluvieux, Puis se perdait au loin dans la ville insensée. Hurlant un hymne impur sous la résine en feux. Cependant des vieillards, des enfants et des femmes Se barbouillaient de lie au fond des cabarets, Tandis que de la nuit les prêtresses infâmes Promenaient ça et là leurs spectres inquiets. On eût dit un portrait de la débauche antique. Un de ces soirs fameux chers au peuple romain, Où des temples secrets la Vénus impudique Sortait échevelée une torche à la main. Dieu juste! pleurer seul par une nuit pareille! 0 mon unique amour! que vous avais-je fait? Vous m'aviez pu quitter, vous qui juriez la vei'^ Que vous étiez ma vie et que Dieu le savait? Ah! toi, le savais-tu, froide et cruelle amie. Qu'à travers cette honte et cette obscurité, J'étais là, regardant de ta lampe chérie,

Comme une étoile au ciel, la tremblante clarté? Non, tu n'en savais rien, je n'ai pas vu ton ombre; Ta main n'est pas venue entr'ouvrir ton rideau. Tu n'as pas regardé si le ciel était sombre; Tu ne m'as pas cherché dans cet affreux tombeau!

Lamartine, c'est là, dans cette rue obscure,

Assis sur une borne, au fond d'un carrefour,

Les deux mains sur mon cœur, et serrant ma blessure,

Et sentant y saigner un invincible amour:

C'est là, dans cette nuit d'horreur et de détresse,

Au milieu des transports d'un peuple furieux

Qui semblait en passant. crier à ma jeunesse :

« Toi qui pleures ce soir, n'as-tu pas ri comme eux I »

C'est là, devant ce mur, où j'ai frappé ma tête,

Où j'ai posé deux fois le fer sur mon sein nu;

C'est là, le croiras-tu? chaste et noble poète.

Que de tes chants divins je me suis souvenu.

0 toi qui sais aimer, réponds, amant d'Elvire, Comprends-tu que l'on parte et qu'on se dise adieu? Comprends-tu que ce mot, la main puisse l'écrire, Et le cœur le signer, et les lèvres le dire, Les lèvres, qu'un baiser vient d'unir devant Dieu? Comprends-tu qu'un lien qui, dans l'âme immortelle, Chaque jour plus profond, se forme à notre insu«; Qui déracine en nous la volonté rebelle, Et nous attache au cœur son merveilleux tissu ; Un lien tout-puissant dont les nœuds et la trame Sont plus durs que la roche et que les diamants; Qui ne craint ni le temps, ni le fer, ni la flamme. Ni la mort elle-même, et qui fait des amants Jusque dans le tombeau s'aimer les ossements; Comprends-tu que dix ans ce lien nous enlace. Qu'il ne fasse dix ans qu'un seul être de deux, Puis tout à coup se brise, et perdu dans l'espace. Nous laisse épouvantés d'avoir cru vivre heureux?

0 poète! il est dur que la nature humaine, Qui marche à pas comptés vers une fin certaine, Doive encor s'y traîner en portant une croix, Et qu'il faille id-bas mourir plus d'une fois. Car de quel autre nom peut s'appeler sur terre Cette nécessité de changer de misère.

Qui nous fait, jour et nuit, tout prendre et tout quitter,

Si bien que notre temps se passe à convoiter?

Ne sont-ce pas des morts, et des morts effroyables,

Que tant de changements d'êtres si variables,

Qui se disent toujours fatigués d'espérer.

Et qui sont toujours prêts à se transfigurer?

Quel tombeau que le cœur, et quelle solitudel

Comment la passion devient-elle habitude,

Et comment se fait-il que, sans y trébucher,

Sur ses propres débris l'homme puisse marcher?

11 y marche pourtant; c'est Dieu qui l'y convie.

Il va semant partout et prodiguant sa vie.

Désir, crainte, colère, inquiétude, ennui,

Tout passe et disparaît, tout est fantôme en lui.

Son misérable cœur est fait de telle sorte

Qu'il faut incessamment qu'une ruine en sorte.

Que la mort soit son terme, il ne l'ignore pas;

Et marchant à la mort, il meurt à chaque pas.

Il meurt dans ses amis, dans son fils, dans son père,

Il meurt dans ce qu'il pleure et dans ce qu'il espère ;

Et, sans parler des corps qu'il faut ensevelir.

Qu'est-ce donc qu'oublier, si ce n'est pas mourir?

Ah! c'est plus que mourir; c'est survivre à soi-même.

L'âme remonte au ciel quand on perd ce qu'on aime.

11 ne reste de nous qu'un cadavre vivant;

Le désespoir l'habite, et le néant l'attend.

Eh bien! bon ou mauvais, inflexible ou fragile.

Humble ou fier, triste ou gai, mais toujours gémissant,

Cet homme, tel qu'il est, cet être fait d'argile,

Tu l'as vu, Lamartine, et son sang est ton sang.

Son bonheur est le tien ; sa douleur est la tienne,

Et des maux qu'ici-bas il lui faut endurer,

Pas un qui ne te touche et qui ne t'appartienne;

Puisque tu sais chanter, ami, tu sais pleurer.

Dis-moi, qu'en penses-tu dans tes jours de tristesse?

Que t'a dit le malheur, quand tu l'as consulté?

Trompé par tes amis, trahi par ta maîtresse,

Du ciel et de toi-même as-tu jamais douté?

Non, Alphonse, jamais. La triste expérience

Nous apporte la cendre, et n'éteint pas le feu.

Tu respectes le mal fait par la Providence,

Tu le laisses passer et tu crois à ton Dieu.

Quel qu'il soit, c'est le mien ; il n'est pas deux croyances

286 POÉSIES ^Ul.i ELLES

Je ne sais pas son nom, jai regardé les cieux,

Je sais qu'ils sont à lui, je sais qu'ils sont immenses,

Et que l'immensité ne peut pas être à deux.

J'ai connu, jeune encor, de sévères souffrances;

J'ai vu verdir les bois, et j'ai tenté d'aimer.

Je sais ce que la terre engloutit d'espérances,

Et, pour y recueillir, ce qu'il faut y semer.

Mais ce que j'ai senti, ce que je veux t'écrira,

C'est ce que m'ont appris les anges de douleur;

Je le sais mieux encoi'e et puis mieux te le dire.

Car leur glaive, en enti'ant, l'a gravé dans mon cœur?

Créature d'urf jour qui t'agites une heure.

De quoi viens-tu te plaindre et qui te fait gémir?

Ton âme t'inquiète, et tu crois qu'elle pleure :

Ton âme est immortelle, et tes pleurs vont tarir, '

Tu te sens le cœur pris d'un caprice de femme \

Et tu dis qu'il se brise à force de souffrir. i

Tu demandes à Dieu de soulager ton âme : Ton âme est immortelle, et ton cœur va guérir.

Le regret d'un instant te trouble et te dévore ; Tu dis que le passé te voile l'avenir. Ne te plains pas d'hier; laisse venir l'aurore : Ton âme est immortelle, et le temps va s'enfuir.

Ton corps est abattu du mal de ta pensée; Tu sens ton front peser et tes genoux fléchir. Tombe, agenouille-toi, créature insensée : Ton âme est immortelle, et la mort va venir.

Tes os dans le cercueil vont tomber en poussière, Ta mémoire, ton nom, la gloire, vont périr. Mais non pas ton amour, si ton amour t'est chère : Ton âme est immortelle, et va s'en souvenir.

LA Mr<E.

Depuis que le soleil, dans l'horizon immense, A franchi le Cancer sur son axe enllammé, Le bonheur m'a quittée, et j'attends en silence L'heure où m'appellera mon ami bien-aimé. Hélas! depuis longtemps sa demeure est déserte; Des beaux jours d'autrefois rien n'y semble vivant. Seule, je viens encor, de mon voile couverte. Poser mon front brûlant sur sa porte entr'ouverte, Comme une veuve en pleurs au tombeau d'un enfant

LE POÈTE

Salut à ma fidèle amie!

Salut, ma gloire et mon amour!

La meilleure et la plus chérie

Est celle qu'on trouve au retour.

L'opinion et l'avarice

Viennent un temps de m'emporter.

Salut, ma mère et ma nourice!

Salut, salut, consolatrice!

Ouvre tes bras, je viens chanter.

LA MUSE

Pourquoi, cœur altéré, cœur lassé d'espérance,

T'enfuis-tu si souvent pour revenir si tard?

Que t'en vas-tu chercher, sinon quelque hasard?

Et que rapportes-tu, sinon quelque souffrance?

Que fais-tu loin de moi, quand j'attends jusqu'au jour?

Tu suis un pâle éclair dans une nuit profonde.

Il ne te restera de tes plaisirs du monde

Qu'un impuissant mépris pour notre honnête amour.

Ton cabinet d'étude est vide quand j'arrive;

Tandis qu'à ce balcon inquiète et pensive.

Je regarde en rêvant les murs de ton jardin,

Tu te livres dans l'ombre à ton mauvais destin.

Quelque fière beauté te retient dans sa chaîne,

Et tu laisses mourir cette pauvre verveine

Dont les derniers rameaux, en des temps plus heureux,

Devaient être arrosés des larmes de te« yeux.

Cette triste verdure est mon vivant symbole;

Ami, de ton oubli nous mourrons toutes deux.

Et son parfum léger, comme l'oiseau qui vole,

Avec mon souvenir s'enfuira dans les cieux.

LE POÈTE

Quand j'ai passé par la prairie, J'ai vu, ce soir, dans le sentier, Une fleur tremblante et flétrie, Une pâle fleur d'églantier.

Un bourgeon vert à côté d'elle Se balançait sur l'arbrisseau; J'y vis poindre une fleur nouvelle; La plus jeune était la plus belle :

L'homme est ainsi, toujours nouveau.

LA MUSE

Hélas! toujours un homme, hélas! toujours des larmesl Toujours les pieds poudreux et la sueur au front! Toujours d'affreux combats et de sanglantes armes; La cœur a beau mentir, la blessure est au fond. Hélas! par tous pays, toujours la même vie : Convoiter, regretter, prendre et tendre la main; Toujours mêmes acteurs et même comédie, Et, quoi qu'ait inventé l'humaine hypocrisie, Rien de vi-ai là-dessous que le squelette humain. Hélas! mon bien-aimé, vous n'êtes plus poète. Rien ne réveille plus votre lyre muette; Vous vous noyez le cœur dans un rêve inconstant; Et vous ne savez pas que l'amour de la femme Change et dissipe en pleurs les trésors de votre âme. Et que Dieu compte plus les larmes que le sang.

LE POÈTE

Quand j'ai traversé la vallée, Un oiseau chantait sur son nid, Ses petits, sa chère couvée.

Venaient de mourir dans la nuit.

Cependant il chantait l'aurore; 0 ma Muse! ne pleurez pas; A qui perd tout. Dieu reste encore, Dieu là-haut, l'espoir ici-bas.

LA MUSE

Et que trouveras-tu, le jour où la misère

Te ramènera seul au paternel foyer?

Quand tes tremblantes mains essuieront la poussière

De ce pauvre réduit que tu crois oublier,

De quel front viendras-tu, dans ta propre demeure,

Chercher un peu de calme et d'hospitalité?

Al FnEll DU MU'=SET I.

Une voix sera là pour crier à toute heure

Qu'as-tu fait de ta vie et de la liberté?

Crois-tu donc qu'on oublie autant qu'on le souhaite?

Crois-tu qu'en te cherchant tu te retrouveras?

De ton cœur ou de toi lequel est le poète?

C'est ton cœur, et ton cœur ne te répondra pas.

L'amour l'aura brisé; les passions funestes

L'auront rendu de pierre au contact des méchants;

Tu n'en sentiras plus que d'effroyables restes,

Qui remueront encor, comme ceux des serpents.

0 ciel! qui t'aidera? que ferai-je moi-même,

Quand celui qui peut tout défendra que je t'aime,

Et quand mes ailes d'or, frémissant malgré moi,

M'emporteront à lui pour me sauver de toi?

Pauvre enfant! nos amours n'étaient pas menacées.

Quand dans les bois d'Auteuil, perdu dans tes pensées,

Sous les verts marronniers et les peupliers blancs.

Je t'agaçais le soir en détours nonchalants.

Ah! j'étais jeune alors et nymphe, et les dryades

Entrouvraient pour me voir l'écorce des bouleaux,

Et les pleurs qui coulaient durant nos promenades

Tombaient, purs comme l'or, dans le cristal des eaux.

Qu'as -tu fait, mon amant, des jours de ta jeunesse?

Qui m'a cueilli mon fruit sur mon arbre enchanté?

Hélas! ta joue en fleur plaisait à la déesse

Qui porte dans ses mains la force et la santé.

De tes yeux insensés les larmes l'ont pâlie;

Ainsi que ta beauté, tu perdras ta vertu,

Et moi qui t'aimerai comme une unique amie,

Quand les dieux irrités m'ôteront ton génie.

Si je tombe des cieux, que me répondras-tu?

LE POÈTE

Puisque l'oiseau des bois voltige et chante encore Sur la branche où ses œufs sont brisés dans le nid ; Puisque la fleur des champs entr'ouverte à l'aurore Voyant sur la pelouse une autre fleur éclore S'incline sans murmure et tombe avec la nuit :

Puisqu'au fond des forêts, sous les toits de verdure, On entend le bois mort craquer dans le sentier, Et puisqu'en traversant l'immortelle nature. L'homme n'a su trouver de science qui dure. Que de marcher toujours et toujours oublier;

Puisque, jusqu'aux rochers, tout se change en poussière; Puisque tout meurt ce soir pour revivre demain; Puisque c'est un engrais que le meurtre et la guerre; Puisque sur une tombe on voit sortir de terre Le brin d'herbe sacré qui nous donne le pain;

0 Muse! que m'importe ou la mort ou la vie? J'aime, et je veux pâlir; j'aime et je veux souffrir; J'aime, et pour un baiser je donne mon génie; J'aime, et je veux sentir sur ma joue amaigrie Ruisseler une source impossible à tarir.

J'aime, et je veux chanter la joie et la paresse, Ma folle expérience et mes soucis d'un jour, Et je veux raconter et répéter sans cesse Qu'après avoir juré de vivre sans maîtresse. J'ai fait serment de vivre et de mourir d'amour.

Dépouille devant tous l'orgueil qui te dévore, Cœar gonflé d'amertune et qui t'es cru fermé. Aime, et tu renaîtras; fais-loi fleur pour éclore. Après avoir souffert, il faut souffrir encore; Il faut aimer sans cesse, après avoir aimé.

Sans doute il est trop tard pour parler encor d'elle; Depuis qu'elle n'est plus quinze jours sont passés, Et dans ce pays-ci quinze jours, je le sais. Font d'une mort récente une vieille nouvelle. De quelque nom d'ailleurs que le regret s'appelle, L'homme, par tout pays, en a bien vite assez.

0 Maria-Félicia I le peintre et le poète Laissent, en expirant, d'immortels héritiers; Jamais l'affreuse nuit ne les prend tout entiers. A défaut d'action, leur grand âme inquiète De la mort et du temps entreprend la conquête. Et, frappés dans la lutte, ils tombent en guerriers.

Celui-là sur l'airain a gravé sa pensée ; Dans un rhythme doré l'autre l'a cadencée; Du moment qu'on l'écoute, on lui devient ami. Sur sa toile, en mourant, Raphaël l'a laissée; Et, pour que le néant ne touche point à lui. C'est assez d'un enfant sur sa mère endormi.

Comme dans une lampe une flamme fidèle,

Au fond du Parthénon le marbre inhabité

Garde de Phidias la mémoire éternelle;

Et la jeune Vénus, fille de Praxitèle,

Sourit encor, debout dans sa divinité,

Aux siècles impuissants qu'a vaincus sa beauté.

Recevant d'âge en âge une nouvelle vie. Ainsi s'en vont à Dieu les gloires d'autrefois; Ainsi le vaste écho de la voix du génie.

Devient du genre humain l'universelle voix.,..

Et de toi, morte hier, de toi, pauvre Marie,

Au l'ond d'une chapelle il nous reste une croix!

Une croix! et l'oubli, la nuit et le silence! Écoutez! c'est le vent, c'est l'Océan immense; C'est un pêcheur qui chante au bord du grand chemin. Et de tant de beauté, de gloire et d'espérance. De tant d'accords si doux d'un instrument divin, Pas un faible soupir, pas un écho lointain!

Une croix, et ton nom écrit sur une pierre, Non pas même le tien, mais celui d'un époux, Voilà ce qu'après toi tu laisses sur la terre : Et ceux qui t'iront voir à ta maison dernière. N'y trouvant pas ce nom qui fut aimé de nous, Ne sauront pour prier où poser les genoux.

0 Ninette! où sont-ils, belle muse adorée,

Ces accents pleins d'amour, de charme et de terreur,

Qui voltigeaient le soir sur ta lèvre inspirée.

Comme un parfum léger sur l'auhépine en fleur?

Où vibre maintenant cette voix éplorée,

Cette harpe vivante attachée à Ion cœur?

N'était-ce pas hier, fille joyeuse et folle,

Que ta verve railleuse animait Corilla,

Et que tu nous lançais avec la Rosina

La roulade amoureuse et l'œillade espagnole ?

Ces pleurs sur tes bras nus, quand tu chantais le Saule,

N'était-ce pas hier, pâle Desdemona?

N'était-ce pas hier qu'à la fleur de ton âge Tu traversais l'Europe, une lyre à la main; Dans la mer, en riant, te jetant à la nage, Chantant la tarentelle au ciel napolitain, Cœur d'ange et de lion, libre oiseau de passage, Espiègle enfant ce soir, sainte artiste demain?

N'était-ce pas hier qu'enivrée et bénie Tu traînais à ton char un peuple transporté, Et que Londre et Madrid, la France et l'Italie, Apportaient à tes pieds cet or tant convoité, Cet or deux fois sacré qui payait ton génie, Et qu'à tes pieds souvent laissa ta charité?

Qu'as-tu fait pour mourir, ô noble créature, Belle image de Dieu, qui donnais en chemin Au riche un peu de joie, au malheureux du pain? Ah! qui donc frappe ainsi dans la mère nature, Et quel faucheur aveugle, affamé de pâture. Sur les meilleurs de nous ose porter la main?

Ne suffit-il donc pas à l'ange de ténèbres Qu'à peine de ce temps il nous reste un grand nom, Que Géricault, Guvier, Schiller, Goethe et Byron Soient endormis d'hier sous les dalles funèbres. Et que nous ayons vu tant d'autres morts célèbres, Dans l'abime entrouvert suivre Napoléon?

Nous faut-il perdre encor nos têtes les plus chères, Et venir en pleurant leur fermer les paupières. Dès qu'un rayon d'espoir a brillé dans leurs yeux? Le ciel de ses élus devient-il envieux? Que faut-il croire, hélas! ce que disaient nos pères, Oue lorsqu'on meurt si jeune on est aimé des dieux?

«thl combien, depuis peu, sont partis pleins de viel

Sous les cyprès anciens que de saules nouveaux!

La cendre de Robert à peine refroidie,

Bellini tombe et meurt! — Une lente agonie

Traîne Carrel sanglant à l'éternel repos.

Le seuil de notre siècle est pavé de tombeaux.

296 *^OÉSIES NOUVELLES

Que nous restera-t-il si l'ombre insatiable, Dès que nous bâtissons, vient tout ensevelir? Nous qui sentons déjà le sol si variable, Et, sur tant de débris, marchons vers l'avenir, Si le vent, sous nos pas, balaye ainsi le sable. De quel deuil le Seigneur veut-il donc nous vêtir î

Hélas ! Marietta, tu nous restais encore. Lorsque, sur le sillon, l'oiseau chante à l'aurore, Le laboureur s'arrête, et, le front en sueur, Aspire dans l'air pur un souffle de bonheur. Ainsi nous consolait ta voix fraîche et sonore, Et tes chants dans les cieux emportaient la douleur.

Ce qu'il nous faut pleurer sur ta tombe hâtive, Ce n'est pas l'art divin, ni ses savants secrets : Quelque autre étudiera cet art que tu créais ; C'est ton âme, Ninette, et ta grandeur naïve, C'est cette voix du cœur qui seule au cœur arrive, Que nul autre, après toi, ne nous rendra jamais.

Ah! tu vivrais encorsans cette âme indomptable.

Ce fut là ton seul mal, et le secret fardeau

Sous lequel ton beau corps plia comme un roseau.

Il en soutint longtemps la lutte inexorable :

C'est le Dieu tout-puissant, c'est la Muse implacable

Qui dans ses bras en feu t'a portée au tombeau.

Que ne l'étouffais-tu, cette flamme brûlante Que ton sein palpitant ne pouvait contenir! Tu vivrais, tu verrais te suivre et t'appluudir De ce public blasé la foule indifférente. Qui prodigue aujourd'hui sa faveur inconstante A des gens dont pas un, certes, n'en doit mourir.

Connaissais-tu si peu l'ingratitude humaine? Quel rêve as-tu donc fait de te tuer pour eux I Quelques bouquets de fleurs te rendaient-ils si vaine, Pour venir nous verser de vrais pleurs sur la scène, Lorsque tant d'histrions et d'artistes fameux, Couronnés mille fois, n'en ont pas dans les yeux?

Que ne détournais-tu la tête pour sourire, Comme on en use ici quand on feint d'être ému ? Hélas ! on t'aimait tant, qu'on n'en aurait rien vu. Quand tu chantais le Saule, au lieu de ce délire, Que ne t'occupais-tu de bien porter ta lyre? La Pasta fait ainsi : que ne l'imitais-tu?

Ne savais-tu donc pas, comédienne imprudente, Que ces cris insensés qui te sortaient du cœur De ta joue amaigrie augmentaient la pâleur? Ne savais-tu donc pas que, sur ta tempe ardente Ta main de jour en jour se posait plus tremblante, Et que c'est tenter Dieu que d'aimer la douleur?

Ne sentais-tu donc pas que ta belle jeunesse De tes yeux fatigués s'écoulait en ruisseaux, Et de ton noble cœur s'exhalait en sanglots? Quand de ceux qui t'aimaient tu voyais la tristesse, Ne sentais-tu donc pas qu'une fatale ivresse Berçait ta vie errante à ses derniers rameaux?

Oui, oui, tu le savais, qu'au sortir du théâtre. Un soir dans ton linceul il faudrait te coucher. Lorsqu'on te rapportait plus froide <iue l'albâtre, Lorsque le médecin, de ta veine bleuâtre, Regardait goutte à goutte un sang noir s'épancher, Tu savais quelle main venait de te toucher.

Oui, oui, lu le savais, et que, dans cette vie,

Rien n'est bon que d'aimer, n'est vrai que de souffrir.

Chaque soir dans tes chants tu te sentais pâlir.

Tu connaissais le monde, et la foule et l'envie,

Et, dans ce corps brisé concentrant ton génie

Tu regardais aussi la Malibran mourir.

Meurs donc ! ta mort est douce et ta tâche est remplie. Ce que l'homme ici-bas appelle le génie, C'est le besoin d'aimer; hors de là tout est vain. Et, puisque tôt ou tard l'amour humain s'oublie, Il est d'une grande âme et d"un heureux destin D'expirer comme toi pour un amour divin 1

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