‹ Œuvres illustrées; de seize dessins originaux de Bida, de portraits de Musset (volume 2)Chapitre 83 sur 130 · LA LOI DE LA PRESSE · texte numérisé non relu

LA LOI DE LA PRESSE

Dans quel temps vivoas-nous, voyons, je vous en prie? Vivons-nous sous Louis quatorzième du nom? Alors portons perruque, allons à Trianon, Soyons des fleurs d'amour et de galanterie; Enfin, décidez-vous, monsieur Thiers, ou sinon, Laissez-nous être au monde et vivre notre vie I

Serait-ce par hasard que ce « goiit » si vanté Passerait à vos yeux pour quelque vieil usage? Ne le croiriez-vous pas de la Grèce apporté? Cela pourrait bien être, et vous pensez, je gage, Que ce goût merveilleux, dont vous faites tapage, Vient de la vénérable et sainte antiquité.

L'an de la quatre-vingt-cinquième olympiade (C'était, vous le savez, le temps d'Alcibiade, Celui de Périclès, et celui de Platon), Certain vieillard vivait, vieillard assez maussade.... Mais vous le connaissez, et vous savez son nom : C'était Aristophane, ennemi de Cléon.

Lisez-le, monsieur Thiers, c'est un rude génie; Il avait peu de grâce, et de goût nullement. On le voyait le soir, devant l'Académie, Poser sa large main sur sa tempe blanchie, A l'ombre du smilax et du peuplier blanc. Le siècle qui l'a vu, s'en est appelé grand.

Quand son regard perçant fixait la face humaine. Pour fouiller la pensée, il allait droit au cœur. Mais il n'en montrait rien qu'un sourire moqueur, Jusqu'au jour oîi lui-même, à la face d'Athène, Tout barbouillé de lie, il montait sur la scène, Attaquait un archonte et revenait vainqueur.

Il nommait par leur nom les choses et les hommes,

Ni le bien, ni le mal, pour lui n'était voilé;

Ses vers, au peuple même au théâtre assemblé,

De dures vérités n'étaient point économes,

Et s'il avait vécu dans le temps où nous sommes,

A propos de la loi peut-être eùl-il parlé.

« Étourdis habitants de la vieille Lutèce, Dirait-il, qu'avez-vous, et quelle étrange ivresse Vous fait dormir debout? Faut-il prendre un bâton? Si vous êtes vivants, à quoi pensez-vous donc? Pendant que vous dormez, on bâillonne la presse, Et la chambre en travail enfante une prison. »

On bannissait jadis, au temps de barbarie;

Si Texil était pire ou mieux que l'échafaud,

Je ne sais; mais du moins, sur les mers de la vie

On laissait l'exilé devenir matelot.

Cela semblait assez de perdre sa patrie.

Maintenant avec l'homme on bannit le cachot.

Dieu juste! nos prisons s'en vont en colonie.

Je ne m'étonne pas qu'on civilise Alger.

Les pauvres musulmans ne savaient qu'égorger,

Mais nous, notre océan porte à Philadelphie

Une rare merveille, une plante inouïe,

Que nous ferons germer sur le sol étranger.

Regardez, regardez, peuples du nouveau monde! N'apercevez-vous rien sur votre mer profonde? Ne vient-il pas à vous du bout de l'horizon, Un cétacé énorme, au triple pavillon?

Vous ne devinez pas ce qui se meut sur l'onde, C'esf *a première fois qu'on lance une prison.

LA LOI DE LA PRESSE 2li

Enfants de l'Amérique, accourez au rivage I

Venez voir débarquer, superbe et pavoisé,

Un supplice nouveau par la mer baptisé.

Vos monstres quelquefois nous arrivent en cage;

Venez, c'est votre tour, et que l'homme sauvage

Fixe ses yeux ardents sur l'homme apprivoisé,

Voyez-vous ces forçats que de cette machine On tire deux à deux pour les descendre à bord? Les voyez-vous, fiévreux, et de fouet sur l'échiné, Glisser sur leur boulet dans les sables du port? Suivez-les, suivez-les, le monde est en ruine; Car le génie humain a fait pis que la mort.

Qu'ont-ils fait, direz-vous, pour un pareil supplice Ont-ils tué leurs rois, ou renversé leurs Dieux? Non. Ils ont comparé deux esclaves entre eux; Ils ont dit que Solon comprenait la justice Autrement qu'à Paris les préfets de police. Et qu'autrefois en Grèce il fut un peuple heureux.

Pauvres gens! c'est leur crime; ils aiment leur pensée,

Tous ces pâles rêveurs au langage inconstant.

On ne fera d'eux tous qu'un cadavre vivant.

Passez, Américains, passez, tête baissée;

Et que la liberté, leur triste fiancée,

^hez vous, du moins, au front les baise en arrivant!

•21 Û. POÉSiES NOUVELLES

LE POÈTE

Du temps que j'étais écolier,

Je restais un soir à veiller

Dans notre salle solitaire.

Devant ma table vint s'asseoir

Un pauvre enfant vêtu de noir,

Qui me ressemblait comme un frère.

Son visage était triste et' beau :

A la lueur de mon flambeau, Dans mon livre ouvert il vint lire.

Il pencha son front sur ma main^ Et resta jusqu'au lendemain, Pensif avec un doux sourire.

Comme j'allais avoir quinze ans.

Je marchais un jour, à pas lents, Dans un bois, sur une bruyère.

Au pied d'un arbre vint s'asseoir Un jeune homme vêtu de noir.

Qui me ressemblait comme un frère.

Je lui demandai mon chemin;

Il tenait un luth d'une main.

De l'autre un bouquet d'églantine.

Il me fit un salut d'ami.

Et, se détournant à demi,

Me montra du doigt la colline.

A l'âge oia l'on croit à l'amour,

J'étais seul dans ma chambre un jour,

Pleurant ma première misère.

Au coin de mon feu vint s'asseoir

Un étranger vêtu de noir,

Qui me ressemblait comme un frère.

Il était morne et soucieux; D'une main il montrait les cieux, Et de l'autre il tenait un glaive.

De ma peine il semblait souffrir, Mais il ne poussa qu'un soupir.

Et s'évanouit comme un rêve.

A l'âge où l'on est libertin,

Pour boire un toast en un festin,

Un jour je soulevais mon verre.

En face de moi vint s'asseoir

Un convive vêtu de noir,

Qui me ressemblait comme un frère.

II secouait sous son manteau

Un haillon de pourpre en lambeau,

Sur sa tête un myrte stérile.

Son bras maifjre cherchait le mien,

Et mon verre, en touchant le sien,

Se brisa dans ma main débile.

Un an après, il était nuit,

J'étais à genoux près du lit

Où venait de mourir mon père.

Au chevet du lit vint s'asseoir

Un orphelin vêtu de noir,

Qui me ressemblait comme un frère.

Ses yeux étaient noyés de pleurs; Comme les anges de douleurs, Il était couronné d'épine; Son luth à terre était gisant, Sa pourpre de couleur de sang, Et son glaive dans sa poitrine.

Je m'en suis si bien souvenu, Que je l'ai toujours reconnu A tous les instants de ma vie.

C'est une étrange vision, Et cependant, ange ou démon.

J'ai vu partout cette ombre amie

Lorsque plus tard, las de souffrir, Pour renaître ou pour en finir.

J'ai voulu m'exiler de France; Lorsqu'impatient de marcher, J'ai voulu partir, et chercher Les vestiges d'une espérance ;

A Pise, au pied de l'Apennin; A Cologne, en face du Rhin; A Nice, au penchant des vallées;

A Florence, au fond des pcalais; A Brigues, dans les vieux chalets:

Au sein des Alpes désolées;

A Gênes, sous les citronniers;

A Yevay, sous les verts pommiers.

Au Havre devant l'Atlantique ;

A Venise, à l'affreux LJdo,

Où vient sur l'herbe d'un tombeau

Mourir la pâle Adriatique;

Partout où, sous ces vastes cieux, J'ai lassé mon cœur et mes yeux, Saignant d'une éternelle plaie, Partout où le boiteux ennui, Traînant ma fatigue après lui.

M'a promené sur une claie ;

Partout où, sans cesse altéré

De la soif d'un monde ignoré.

J'ai suivi l'ombre de mes songes;

Partout où, sans avoir vécu,

J'ai revu ce que j'avais vu,

La face humaine et ses mensonges;

Partout où, le long des chemins, J'ai posé mon frçnt dans mes mains, Et sangloté comme une femme ; Partout où j'ai, comme un mouton, Qui laisse sa laine au buisson, Senti se dénuer mon âme ;

Partout où j'ai voulu dormir, Partout où j'ai voulu mourir.

Partout où j'ai touché la terre.

Sur ma ruine est venu s'asseoir Un malheureux vêtu de noir, Qui me i-essemblait comme un frère

Qui donc es-tu, toi que dans cette vie Je vois toujours sur mon chemin?

Je ne puis croire à ta mélancolie.

Que tu sois mon mauvais Destin.

Ton doux sourire a trop de patience,

Portraits de Paul et d'Alfred de Musset.

(Musée Carnavalet.) D'après II tahltau dt Dujaul, iSiS-

fe.

Tes larmes ont trop de pitié.

En te voyant j'aime la Providence Ta douleur même est sœur de ma souffrance

Elle ressemble à l'Amitié.

Qui donc es-tu? — Tu n'es pas mon bon ange

Jamais tu ne viens m'avertir.

Tu vois mes maux (c'est une chose étrange I)

Et tu me regardes souffrir.

Depuis vingt ans tu marches dans ma voie,

Et je ne saurais t'appele»'.

Qui donc es-tu, si c'est Dieu qui t'envoie Tu me souris sans partager ma joie,

Tu me plains sans me consoler!

Ce soir encor je t'ai vu m'apparaître.

C'était par une triste nuit.

L'aile des vents battait à ma fenêtre

J'étais seul, courbé sur mon lit.

J'y regardais une place onérie.

Tiède encor d'un baiser brûlant; Et je songeais comme la femme oublie.

Et je sentais un lambeau de ma vie

Qui se déchirait lentement.

Je rassemblais des lettres de la veille,

Des cheveux, des débris d'amour.

Tout ce passé me criait à l'oreille

Ses éternels serments d'un jour.

Je contemplais ces reliques sacrées,

Qui me faisaient trembler la main; Larmes du cœur par le cœur dévorées, Et que les yeux qui les avaient pleurées

Ne reconnaîtront plus demain 1

J'enveloppais dans un morceau de bure

Ces ruines des jours heureux.

Je mp disais qu'ici-bas ce qui dure,

C'est une mèche de cheveux.

Comme un plongeur dans une mer profonde,

Je me perdais dans tant d'oubli.

De tous côtés j'y retournais la sonde, Et je pleurais, seul, loin des ywx du monde

Mon pauvre amour ensevel.*.

j'allais poser le sceau de cire noire

Sur ce fragile et cher trésor, J'allais le rendre, et, n'y pouvant pas croire,

En pleurant j'en doutais encor.

Ah! faible femme, orgueilleuse insensée,

Malgré toi, tu t'en souviendras!

Pourquoi, grand Dieu! mentir à sa pensée? Pourquoi ces pleurs, cette gorge oppressée,

Ces sanglots si tu n'aimais pas?

Oui, tu languis, tu souffres et tu pleures;

Mais ta chimère est entre nous.

Eh bien, adieu! Vous compterez les heures

Qui me sépareront de vous.

Partez, partez, et dans ce cœur de glace

Emportez l'orgueil satisfait.

Je sens encor le mien jeune et vivace, Et bien des maux pourront y trouver place

Sur le mal que vous m'avez fait.

Partez, partez! la nature immortelle

N'a pas tout voulu vous donner.

Ah! pauvre enfant, qui voulez être belle.

Et ne savez pas pardonner!

Allez, allez, suivez la destinée!

Qui vous perd n'a pas tout perdu.

Jetez au vent notre amour consumée; — Éternel Dieu! toi que j'ai tant aimée,

Si tu pars, pourquoi m'aimes-tu?

Mais tout à coup j'ai vu dans la nuit sombre

Une forme glisser sans bruit.

Sur mon rideau j'ai vu passer une ombre;

Elle vient s'asseoir sur mon lit.

Qui donc es-tu, morne et pâle visage,

Sombre portrait vêtu de noir?

Que me veux-tu, triste oiseau de passage? Est-ce un vain rêve? est-ce ma propre image

Que j'aperçois dans ce miroir?

Qui donc es-tu, spectre de ma jeunesse.

Pèlerin que rien n'a lassé?

Dis-moi pourquoi je te trouve sans cesse

Assis dans l'ombre où j'ai passé.

Qui donc es-tu, visiteur solitaire,

Hôte assidu de mes douleurs?

Qu'as-tu donc fait pour me suivre sur terre? Qui donc es-tu, qui donc es-tu, mon frère,

Qui n'apparais qu'au jour des pleurs?

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