‹ Œuvres illustrées; de seize dessins originaux de Bida, de portraits de Musset (volume 2)Chapitre 87 sur 130 · IMITATION · texte numérisé non relu

IMITATION

HORACE

Du temps où tu m'aimais, Lydie, De ses bras nul autre que moi N'entourait ta gorge arrondie ; J'ai vécu plus heureux qu'un roi. •

LYDIE

Du temps où j'étais ta maîtresse, Tu me préférais à Chloé; Je m'endormais à ton côté, Plus heureuse qu'une déesse.

HORACE

Chloé me gouverne à présent, Savante au luth, habile au chant ; La douceur de sa voix m'enivre.

Je suis prêt à cesser de vivre S'il fallait lui donner mon sang.

LYDIE

Je me consume maintenant Pour Calais, mon jeune amant, Qui dans mon cœur â pris ta place.

Je mourrais deux fois, cher Horace, S'il fallait lui donner mon sang.

HORACE

Eh quoi ! si dans notre pensée L'ancien amour se rallumait?

Si ma blonde était délaissée ?

Si demain Vénus offensée A ta porte me ramenait?

LYDIE

Calaïs est jeune et fidèle,

Et toi, poète, ton désir

Est plus léger que l'hirondelle.

Plus inconstant que le zéphyr;

Pourtant, s'il t'en prenait envie,

Avec toi j'aimerais la vie ;

Avec toi je voudrais mourir.

LE POETE

Le mal dont j'ai souffert s'est enfui comme un rêve. Je n'en puis comparer le lointain souvenir Qu'à ces brouillards légers que l'aurore soulève, Et qu'avec la rosée on voit s'évanouir.

LA MUSE

Qu'aviez-vous donc, ô mon poète 1 Et quelle est la peine secrète Qui de moi vous a séparé ? Hélas ! je m'en ressens encore.

Quel est donc ce mal que j'ignore Et dont j'ai si longtemps pleuré ?

LE POÈTE

C'était un mal vulgaire et bien connu des hommes Mais, lorsque nous avons quelque ennui dans le cœur, Nous nous imaginons, pauvres fous que nous sommes, Que personne avant nous n'a senti la douleur.

LA MUSE

Il n'est de vulgaire chagrin Que celui d'une âme vulgaire.

Ami, que ce triste mystère S'échappe aujourd'hui de ton sein.

Crois-moi, parle avec confiance; Le sévère dieu du silence Est un des frères de la Mort; En se plaignant on se console.

Et quelquefois une parole Nous a délivré d'un remord.

LE POÈTE

S'il fallait maintenant parler de ma souffrance, Je ne sais trop quel nom elle devrait porter, Si c'est amour, folie, orgueil, expérience, Ni si personne au monde en pourrait profiter. Je veux bien toutefois t'en raconter l'histoire, Puisque nous voilà seuls, assis près du foyer. Prends cette lyre, approche, et laisse ma mémoire Au son de tes accords doucement s'éveiller.

LA MUSE

Avant de me dire ta peine, 0 poète! en es-tu guéri?

Songe qu'il t'en faut aujourd'hui Parler sans amour et sans haine.

S'il te souvient que j'ai reçu Le doux nom de consolatrice, Ne fais pas de moi la complice Des passions qui t'ont perdu.

LE POÈTE

Je suis si bien guéri de cette maladie,

Que j'en doute parfois lorsque j'y veux songer;

Et quand je pense aux lieux oîi j'ai risqué ma vie.

J'y crois voir à ma place un visage étranger.

Muse, sois donc sans crainte; au souffle qui t'inspire.

Nous pouvons sans péril tous deux nous confier.

Il est doux de pleurer, il est doux de sourire

Au souvenir des maux qu'on pourrait oublier.

LA MUSE

Comme une mère vigilante Au berceau d'un fils bien-aimé, Ainsi je me penche tremblante Sur ce cœur qui m'était fermé.

Parle, ami, — ma lyre attentive D'une note faible et plaintive Suit déjà l'accent de ta voix, Et dans un rayon de lumière, Comme une vision légère, Passent les ombres d'autrefois.

LE POÈTE

Jours de travail! seuls jours oîi j'ai vécu?

0 trois fois chère solitude !

Dieu soit loué, j'y suis donc revenu,

A ce vieux cabinet d'étude!

Pauvre réduit, murs tant de fois déserts,

Fauteuils poudreux, lampe fidèle, 0 mon palais, mon petit univers,

Et toi, Muse, ô jeune immortelle.

Dieu soit loué, nous allons donc chanter.

Oui, je veux vous ouvrir mon âme.

Vous saurez tout, et je vais vous compter

Le mal que peut faire une femme; Car c'en est une, ô mes pauvres amis

(Hélas! vous le saviez peut-être 1)

C'est une femme à qui je fus soumis,

Comme le chien l'est à son maître.

Joug détesté! c'est par laque mon cœur

Perdit sa force et de sa jeunesse ; — Et cependant, auprès de ma maîtresse,

J'avais entrevu le bonheur.

Près du ruisseau, quand nous marchions ensemble

Le soir, sur le sable argentin.

Quand devant nous le blanc spectre du tremble

De loin nous montrait le chemin ; Je vois encore, aux rayons de la lune,

Ce beau corps plier dans mes bras...

N'en parlons plus... — je ne prévoyais pas

Où me conduisait la Fortune.

Sans doute alors la colère des dieux

Avait besoin d'une victime; Car elle m'a puni comme d'un crime

D'avoir essayé d'être heureux.

LA MUSE

L'image d'un doux souvenir

Vient de s'offrir à ta pensée.

Sur la trace qu'il a laissée

Pourquoi crains-tu de revenir?

Est-ce faire un récit fidèle

Que de renier ses beaux jours?

Si ta fortune fut cruelle,

Jeune homme, fais du moins comme elle,

Souris à tes premiers amours.

LE POÈTE

Nq^^ c'est à mes malheurs que je prétends sourire 1

Muse, je te l'ai dit : je veux, sans passion,

Te conter mes ennuis, mes rêves, mon délire,

Et t'en dire le temps, l'heure et l'occasion.

C'était, il m'en souvient, par une nuit d'automne,

Triste et froide, à peu près semblable à celle-ci;

Le murmure du vent, de son bruit monotone.

Dans mon cervean lassé berçait mon noir souci.

J'étais à la fenêtre, attendant ma maîtresse;

Et, tout en écoutant dans cette obscurité,

Je me sentais dans l'âme une telle détresse,

Qu'il me vint le soupçon d'une infidélité.

La rue où je logeais était sombre et déserte;

Quelques ombres passaient, un falot à la main;

Quand la bise soufflait dans la porte enlr'uuverte

On entendait de loin comme un soupir humain.

Je ne sais, à vrai dire, à quel fâcheux présage

Mon esprit inquiet alors s'abandonna.

Je rappelais en vain un reste de courage,

Et me sentis frémir lorsque l'heure sonna.

Elle ne venait pas. Seul, la tête baissée,

Je regardai longtemps les murs et le chemin, —

Et je ne t'ai pas dit quelle ardeur insensée

Cette inconstante femme allumait en mon sein ;

Je n'aimais qu'elle au monde, et vivre un jour sans elle

Me semblait un destin plus afîreux que la mort.

Je me souviens pourtant qu'en cette nuit cruelle

Pour briser mon lien je fis un long effort.

Je la nommai cent fois perfide et déloyale.

Je comptais tous les maux qu'elle m'avait causés,

Hélas! au souvenir de sa beauté fatale,

Quels maux et quels chagrins n'étaient pas apaisés!

Le jour parut enfin. — Las d'une vaine attente,

Sur le bord du balcon je m'étais assoupi ;

Je rouvris la paupière à l'aurore naissante,

Et je laissai flotter mon regard ébloui.

Tout à coup, au détour d'une étroite ruelle.

J'entends sur le gravier marcher à petit bruit....

Grand Dieu! préservez-moi! je l'aperçois, c'est elle;

Elle entre. — D'où viens-tu? qu'as-tu fais cette nuit?

Réponds, que me veux-tu? qui t'amène à cette heure?

Ce beau corps, jusqu'au jour, où s'est-il étendu?

Tandis qu'à ce balcon, seul, je veille et je pleure.

En quel lieu, dans quel lit, à qui souriais-tu?

Perfide! audacieuse! est-il encor possible

Que tu viennes offrir ta bouche âmes baisers?

Que demandes-tu donc? par quelle soif horrible

Oses-tu m'attirer dans tes bras épuisés?

Vas-t'en, retire-toi, spectre de ma maîtresse!

Rentre dans ton tombeau, si tu t'en es levé;

Laisse-moi pour toujours oublier ma jeunesse,

Et, quand je pense à toi, croire que j'ai rêvél

LA MUSE

Apaise-toi, je t'en conjure; Tes paroles m'ont fait frémir.

0 mon bien-aimé! ta blessure Est encor prête à se rouvrir.

Hélas! elle est donc bien profonde I Et les misères de ce monde

Sont si lentes h s'effacer I Oublie, enfant, et de ton âme Chasse le nom de cette femme, Que je ne veux pas prononcer.

LE POÈTE

Honte à toi qui la première M'as appris la trahison, Et d'horreur et de colère M'as fait perdre la raison !

Honte à toi, femme à l'œil sombre, Dont les funestes amours Ont enseveli dans l'ombre Mon printemps et mes beaux jours!

C'est ta voix, c'est ton sourire, C'est ton regard corrupteur, Qui m'ont appris à maudire Jusqu'au semblant du bonheur, C'est ta jeunesse et tes charmes Qui m'ont fait désespérer, Et si je doute des larmes, C'est que je t'ai vu pleurer.

Honte à toi, j'étais encore Aussi simple qu'un enfant; Comme une fleur à l'aurore, Mon cœur s'ouvrait en t'aimant.

Certes, ce cœur sans défense Put sans peine être abusé; Mais lui laisser l'innocence 'Était encor plus aisé.

Honte à toi ! tu fus la mère De mes premières douleurs, Et tu fis de ma paupière Jaillir la source des pleurs!

Elle coule, sois-en sûre.

Et rien ne la tarira; Elle sort d'une blessure Qui jamais ne guérira; Mais dans cette source amère Du moins je me laverai, Et j'y laisserai, j'espère, Ton souvenir abhorré!

LA MUSE

Poète, c'est assez. Auprès d'une infidèle, Quand, ton illusion n'aurait duré qu'un jour,

N'outrage pas ce jour lorsque tu parles d'elle;

Si tu veux être aimé, respecte ton amour.

Si l'efTort est trop grand pour la faiblesse humaine

De pardonner les maux qui nous viennent d'autrui,

Épargne-toi du moins le tourment de la haine;

A défaut du pardon, laisse venir l'oubli.

Les morts dorment en paix dans le sein de la terre :

Ainsi doivent dormir nos sentiments éteints.

Ces reliques du cœur ont aussi leur poussière;

Sur leurs restes sacrés ne portons pas les mains.

Pourquoi, dans ce récit d'une vive souffrance,

Ne veux-tu voir qu'un rêve et qu'un amour trompé 1

Est-ce donc sans motif qu'agit la Providence?

Et crois-tu donc distrait le Dieu qui t'a frappé?

Le coup dont tu te plains t'a préservé peut-être,

Enfant; car c'est par là que ton cœur s'est ouvert.

L'homme est un apprenti, la douleur est son maître,

Et nul ne se connaît tant qu'il n'a pas souffert.

C'est une dure loi, mais une loi suprême,

Vieille comme le monde et la fatalité.

Qu'il nous faut du malheur recevoir le baptême,

Et qu'à ce triste prix tout doit être acheté.

Les moissons pour mûrir ont besoin de rosée;

Pour vivre et pour sentir, l'homme a besoin des pleurs;

La joie a pour symbole une plante brisée,

Humide encor de pluie et couverte de fleurs.

Ne te disais-tu pas guéri de ta folie?

N'es-tu pas jeune, heureux, partout le bienvenu,

Et ces plaisirs légers qui font aimer la vie.

Si tu n'avais pleuré, quel cas en ferais-tu?

Lorsqu'au déclin du jour, assis sur la bruyère,

Avec un vieil ami tu bois en liberté,

Dis-moi, d'aussi bon cœur lèverais-tu ton verre

Si tu n'avais senti le prix de la gaîté?

Aimerais-tu les fleurs, les prés et la verdure,

Les sonnets de Pétrarque et le chant des oiseaux,

Michel-Ange et les arts, Shakspeare et la nature,

Si tu n'y retrouvais quelques anciens sanglots?

Comprendrais-tu des cieux l'ineffable harmonie,

Le silence des nuits, le murmure des flots.

Si quelque part là-bas la fièvre et l'insomnie

Ne t'avaient fait songer à l'éternel repos?

N'as-tu pas maintenant une belle maîtresse?

Et, lorsqu'en t'endormant tu lui serres la main,

Le lointain souvenir des maux de ta jeunesse

Ne rend-il pas plus doux son sourire divin?

N'allez-vous pas aussi vous promener ensemble

Au fond des bois fleuris, sur le sable argentin?

Et, dans ce vert palais, le blanc spectre du tremble

Ne sait-il plus, le soir, vous montrer le chemin?

Ne vois-tu pas alors, anx rayons de la lune.

Plier comme autrefois un beau corps dans tes bras?

Et, si dans le sentier tu trouvais la Fortune,

Derrière elle, en chantant, ne marcherais-tu pas?

De quoi te plains-tu donc? l'immortelle espérance

S'est retrempée en toi sous la main du malheur.

Pourquoi veux-tu haïr ta jeune expérience,

Et détester un mal qui t'a rendu meilleur?

0 mon enfant! plains-la, cette belle infidèle,

Qui fit couler jadis les larmes de tes yeux;

Plains-lal c'est une femme, et Dieu t'a fait près d'elle

Deviner, en souffrant, le secret des heureux.

Sa tâche fut pénible; elle t'aimait peut-être;

Mais le destin voulait qu'elle brisât ton cœur.

Elle savait la vie, et te l'a fait connaître;

Une autre a recueilli le fruit de ta douleur.

Plains-là! son triste amour a passé comme un songe;

Elle a vu ta blessure et n'a pu la fermer.

Dans ses larmes, crois-moi, tout n'était pas mensonge.

Quand tout l'aurait été, plains-la! tu sais aimer.

Tu dis vrai : la haine est impie,

Et c'est un frisson plein d'horreur

Quand cette vipère assoupie

Se déroule dans notre cœur.

Écoute moi donc, ô déesse!

Et sois témoin de mon serment :

Par les yeux bleus de ma maîtresse,

Et par l'azur du firmament;

Par cette étincelle brillante

Qui de Vénus porte le nom.

Et, comme une perle tremblante,

Scintille au loin sur l'horizon ;

Par la grandeur de la nature,

Par la bonté du Créateur,

Par la clarté tranquille et pure

De l'astre cher au voyageur.

Par les herbes de la prairie,

Par les forêts, par les prés verts,

Par la puissance de la vie,

Par la sève de l'univers,

Je te bannis de ma mémoire,

Reste d'un amour insensé,

Mystérieuse et sombre histoire

Qui dormiras dans le passé!

Et toi qui, jadis, d'une amie

Portas la forme et le doux nom,

L'instant suprême où je t'oublie

Doit être celui du pardon.

Pardonpons-nous; — je romps le charme

Qui nous unissait devant Dieu;

Avec une dernière larme

Reçois un éternel adieu.

— Et maintenant, blonde rêveuse,

Maintenant, Muse, à nos amours!

Dis-moi quelque chanson joyeuse,

Gomme au premier temps des beaux jours.

Déjà la pelouse embaumée

Sent les approches du matin;

Viens éveiller ma bien-aimée,

Et cueillir les fleurs du jardin.

Viens voir la nature immortelle

Sortir des voiles du sommeil;

Nous allons renaître avec elle

Au premier rayon du soleil 1

Tant que mon faible cœur, encor plein de jeunesse,

A ses illusions n'aura pas dit adieu,

Je voudrais m'en tenir à l'antique sagesse,

Qui du sobre Épicure a fait un demi-dieu.

Je voudrais vivre, aimer, m'accoutumer aux hommes,

Chercher un peu de joie et n'y pas trop compter,

Faire ce qu'on a fait, être ce que nous sommes,

Et regarder le ciel sans m'en inquiéter.

Je ne puis; — malgré moi l'infini me tourmente;

Je n'y saurais songer sans crainte et sans espoir,

Et, quoi qu'on en ait dit, ma raison s'épouvante

De ne pas le comprendre et pourtant de le voir.

Qu'est ce donc que ce monde, et qu'y venons-nous faire,

Si, pour qu'on vive en paix, il faut voiler les ci eux?

Passer comme un troupeau les yeux fixés à terre,

Et renier le reste, est-ce donc être heureux?

Non, c'est cesser d'être homme et dégrader son âme.

Dans la création le hasard m'a jeté;

Heureux ou malheureux, je suis né d'une femme,

Et je ne puis m'enfuir hors de l'humanité.

Que faire donc? « Jouis, dit la raison païenne;

Jouis et meurs! — les dieux ne songent qu'à dormir

— Espère seulement, répond la foi chrétienne;

Le ciel veille sans cesse, et tu ne peux mourir ».

Entre ces deux chemins j'hésite et je m'arrête.

Je voudrais, à l'écart, suivre un plus doux sentier.

Il n'en existe pas, dit une voix secrète;

En présence du ciel, il faut croire ou nier.

Je le pense en effet; les âmes tourmentées

Dans l'un et l'autre excès se jettent tour à tour.

Mais les indifférents ne sont que des athées;

Ils ne dormiraient plus s'ils doutaient un seul jour.

Je me résigne donc, et, puisque la matière Me laisse dans le cœur un désir plein d'effroi, Mes genoux fléchiront; je veux croire et j'espère. Que vais-je devenir, et que veut-on de moi? Me voilà dans les mains d'un Dieu plus redoutable

Que ne sont à la fois tous les maux d'ici -bas;

Me voilà seul, errant, fragile et misérable,

Sous les yeux d'un témoin qui ne me quitte pas.

II m'observe, il me suit. Si mon cœur bat trop vite,

J'offense sa grandeur et sa divinité.

Un gouffre est sous mes pas : si je m'y précipite,

Pour expier une heure il faut l'éternité.

Mon juge est un bourreau qui trompe sa victime.

Pour moi, tout devient piège et tout change de nom;

L'amour est un péché, le bonheur est un crime,

Et l'œuvre des sept jours n'est que tentation.

Je ne garde plus rien de la nature humaine;

Il n'existe pour moi ni vertu ni remord.

J'attends la récompense et j'évite la peine;

Mon seul guide est la peur, et mon seul but la mort.

On me dit cependant qu'une joie infinie

Attend quelques élus. — Oîi sont-ils, ces heureux?

Si vous m'avez trompé, me rendrez-vous la vie?

Si vous m'avez dit vrai, m'ouvrirez-vous les cieux?

Hélas ! ce beau pays dont parlaient vos prophètes,

S'il existe là-haut, ce doit être un désert.

Vous les voulez trop purs, les heureux que vous faites.

Et quand leur joie arrive, ils en ont trop souffert.

Je suis seulement homme, et ne veux pas moins être.

Ni tenter davantage. — A quoi donc m'arrêter?

Puisque je ne puis croire aux promesses du prêtre.

Est-ce l'indifférent que je vais consulter?

Si mon cœur, fatigué du rêve qui l'obsède, A la réalité revient pour s'assouvir.

Au fond des vains plaisirs que j'appelle à mon aide Je trouve un tel dégoût, que je me sens mourir. Aux jours même où parfois la pensée est impie, Où l'on voudrait nier pour cesser de douter. Quand je posséderais tout ce qu'en cette vie Dans ses vastes désirs l'homme peut convoiter; Donnez-moi le pouvoir, la santé, la richesse. L'amour même, l'amour, le seul bien d'ici-bas 1 Que la blonde Astarté, qu'idolâtrait la Grèce, De ses îles d'azur sorte en m'ouvrant les bras; Quand je pourrais saisir dans le sein de la terre Les secrets éléments de sa fécondité, Transformer à mon gré la vivace matière. Et créer pour moi seul une unique beauté;

Quand Horace, Lucrèce et le vieil Épicure,

Assis à mes côtés, m'appelleraient heureux,

Et quand ces grands amants de l'antique nature

Me chanteraient la joie et le mépris des dieux.

Je leur dirais à tous : « Quoi que nous puissions faire,

Je souffre, il est trop tard : le monde s'est fait vieux.

Une immense espérance a traversé la terre;

Malgré nous vers le ciel il faut lever les yeux! »

Que me reste-t-il donc? Ma raison révoltée

Essaye en vain de croire et mon cœur de douter;

Le chrétien m'épouvante, et ce que dit l'athée,

En dépit de mes sens je ne puis l'écouter.

Les vrais religieux me trouveront impie.

Et les indifférents me croiront insensé.

A qui m'adresserai-je, et quelle voix ami©

Consolera ce cœur que le doute a blessé ?

Il existe, dit-on, une philosophie

Qui nous explique tout sans révélation,

Et qui peut nous guider à travers cette vie

Entre l'indifférence et la religion.

J'y consens. — Où sont-ils, ces faiseurs de systèmes.

Qui savent, sans la foi, trouver la vérité,

Sophistes impuissants qui ne croient qu'en eux-mêmes?

Quels sont leurs arguments et leur autorité?

L'un me montre ici-bas deux principes en guerre,

Qui, vaincus tour à tour, sont tous deux immortels ;

L'autre découvre au loin, dans le ciel solitaire,

Un inutile Dieu qui ne veut pas d'autels.

Je vois rêver Platon et penser Aristote;

J'écoute, j'applaudis, et poursuis mon chemin.

Sous les rois absolus je trouve un Dieu despote;

On nous parle aujourd'hui d'un Dieu républicain.

Pythagore et Leibnilz transfigurent mon être.

Descartes m'abandonne au sein des tourbillons.

Montaigne s'examine, et ne peut se connaître.

Pascal fuit en tremblant ses propres visions.

Pyrrhon me rend aveugle, et Zenon insensible.

Voltaire jette à bas tout ce qu'il voit debout.

Spinosa, fatigué de tenter l'impossible,

Cherchant en vain son Dieu, croit le trouver partout.

Pour le sophiste anglais l'homme est une machine.

Enfin sort des brouillards un rhéteur allemand

Qui, du philosophisme achevant la ruine.

Déclare le ciel vide, et conclut au néant.

Voilà donc les débris de l'humaine science!

Et, depuis cinq mille ans qu'on a toujours douté,

Après tant de fatigue et de persévérance,

C'est là le dernier mot qui nous en est resté!

Ah! pauvres insensés, misérables cervelles.

Qui de tant de façons avez tout expliqué.

Pour aller jusqu'aux cieux il vous fallait des ailes,

Vous aviez le désir, la foi vous a manqué.

Je vous plains; votre orgueil part d'une âme blessée.

Vous sentiez les tourments dont mon cœur est rempli,

Et vous la connaissiez, cette amère pensée

Qui fait frissonner l'homme en voyant l'infini.

Eh bien ! prions ensemble, — abjurons la misère

De vos calculs d'enfants, de tant de vains travaux.

Maintenant que vos corps sont réduits en poussière,

J'irai m'agenouiller pour vous sur vos tombeaux.

Venez, rhéteurs païens, maîtres de la science.

Chrétiens des temps passés et rêveurs d'aujourd'hui,

Croyez-moi, la prière est un cri d'espérance!

Pour que Dieu nous réponde, adressons-nous à lui.

Il est juste, il est bon; sans doute il vous pardonne.

Tous vous avez souiïert, le reste est oublié.

Si le ciel est désert, nous n'offensons personne;

Si quelqu'un nous entend, qu'il nous prenne en pitiél

0 toi que nul n'a pu connaître, Et n'a renié sans mentir.

Réponds-moi, toi qui m'a^ fait naître, Et demain me feras mourir!

Puisque tu te laisses comprendre, Pourquoi fais-tu douter de toi?

Quel triste plaisir peux-tu prendre A tenter notre bonne foi?

Dès que l'homme lève la tête, Il croit t'entrevoir dans les cieux; La création, sa conquête.

N'est qu'un vaste temple à ses yeux.

Dès qu'il redescend en lui-même, Il t'y trouve; tu vis en lui.

S'il souffre, s'il pleure, s'il aime.

C'est son Dieu qui le veut ainsi.

De la plus noble intelligence La plus sublime ambition Est de prouver ton existence, Et de faire épeler ton nom.

De quelque façon qu'on t'appelle, Brahma, Jupiter ou Jésus, Vérité, Justice éternelle, Vers toi tous les bras sont tendus.

Le dernier des fils de la terre Te rend grâces du fond du cœur, Dès qu'il se mêle à sa misère Une apparence de bonheur.

Le monde entier te glorifie; L'oiseau te chante sur son nid?

Et pour une goutte de pluie Des milliers d'êtres t'ont béni.

Tu n'as rien fait qu'on ne l'admire; Rien de toi n'est perdu pour nous; Tout prie, et tu ne peux sourire.

Que nous ne tombions à genoux.

Pourquoi donc, ô Maître suprême, As-tu créé le mal si grand, Que la raison, la vertu même.

S'épouvantent en le voyant?

Lorsque tant de choses sur terre Proclament la Divinité, Et semblent attester d'un père L'amour, la force et la bonté,

•Comment, sous la sainte lumière, Voit-on des actes si hideux, Qu'ils font expirer la prière Sur les lèvres du malheureux?

Pourquoi, dans ton œuvre céleste, Tant d'éléments si peu daccord?

A quoi bon le crime et la peste?

0 Dieu juste! pourquoi la mort!

Ta pitié dut être profonde Lorsqu'avec ses biens et ses maux Cet admirable et pauvre monde, Sortit en pleurant du chaos 1

Puisque tu voulais le soumettre Aux douleurs dont il est rempli, Tu n'aurais pas dû lui permettre De t'entrevoir dans l'infini.

Pourquoi laisser notre misère Rêver et deviner un Dieu?

Le doute a désolé la terre; Nous en voyons trop ou trop peu.

Si ta chétive créature Est indigne de t'approcher, Il fallait laisser la nature T'envelopper et te cacher.

Il te resterait ta puissance, Et nous en sentirions les coups; Mais le repos et l'ignorance Auraient rendu nos maux plus doux.

Si la souffrance et la prière N'atteignent pas ta majesté, Garde la grandeur solitaire, Ferme à jamais l'immensité.

Mais si nos angoisses mortelles, Jusqu'à toi peuvent parvenir; Si, dans les plaines éternelles, Parfois tu nous entends gémir,

Brise cette voûte profonde Qui couvre la création; Soulève les voiles du monde.

Et montre-toi, Dieu juste et bon!

Tu n'apercevras sur la terre Qu'un ardent amour de la foi, Et l'humanité tout entière Se prosternera devant toi.

Les larmes qui l'ont épuisée Et qui ruissellent de ses yeux, Comme une légère rosée S'évanouiront dans les cieui.

Tu n'entendras que tes louanges, Qu'un concert de joie et d'amour, Pareil à celui dont tes anges Remplissent l'éternel séjour,

Et, dans cet hosanna suprême, Tu verras, au bruit de nos chants, S'enfuir le doute et le blasphème.

Tandis que la Mort elle-même Y joindra ses derniers accents.

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