SCENE VI (La chambre de CamUle). — Entrent CAMILLE ET DAME PLUCHE
CAMILLE. — Il a pris ma lettre,- dites-vous? D.\ME PLUCHE. — Oui, mou enfant; il s'est chargé de la mettre à la poste.
CAMILLE. — Allez au salon, dame Pluche, et faites-moi le plaisir de dire à Perdican que je l'attends ici.
(Dame Pluche sort.)
- Il a lu ma lettre, cela est certain ; sa scène du bois est une vengeance comme son amour pour Rosette. Il a voulu me prouver qu'il en aimait une autre que moi, et jouer l'indifférent malgré son dépit. Est-ce qu'il m'aimerait, par hasard?
(Elle lève la tapisserie.)
Es-tu là, "Rosette?
ROSETTE, entrant. — Oui, puis-je entrer?
CAMILLE. — Écoute-moi, mon enfant; le seigneur Perdican ne te fait-il pas la cour?
ROSETTE. — Hélas! oui.
CAMILLE. — Que penses-tu de ce qu'il t'a dit ce matin?
ROSETTE. — Ce matin? Oiidonc?
CAMILLE. — Ne fais pas l'hypocrite. — Ce matin à la fontaine, dans le petit bois.
ROSETTE. — Vous m'avez donc vue?
CAMILLE. — Pauvre innocente! Non, je ne t'ai pas vue. II t'a fait de beaux discours, n'est-ce pas? Gageons qu'il t'a, promis de t'épouser.
ROSETTE. — Comment le savez-vous?
CAMILLE. — Qu'importe comment? je le sais. Crois-tu à ses promesses, Rosette?
ROSETTE. — Comment n'y croirais-je pas? il me tromperait donc? Pourquoi faire?
CAMILLE. — Perdican ne t'épousei'a pas, mon enfant.
ROSETTE. — Hélas! je n'en sais rien.
CAMILLE. — Tu l'aimes, pauvre fille; il ne t'épousera pas, et la preuve, je vais te la donner; renire derrière ce rideau, tu n'auras qu'à prêter l'oreille et à venir quand je t'appellerai.
(Rosette sort.)
CAMILLE, seule. — IMoi qui croyais faire un acte de vengeance, ferais-je un acte d'humanité? La pauvre fille a le cu'ur pris.
(Kntre Perdican.)
Bonjour, cousin, asseyez-vous.
PERDICAN. — Quelle toilette, Camille! A qui en voulezvous?
CAMILLE. — Avons, pcut-ôtre; je suis fâchée de n'avoir pu me rendre au rendez-vous que vous m'avez demaudé; vous ■iviez quoique chose à me dire?
lEUbiGAN, à part. — Voilà, sur ma vie. un petit mensonge
assez gros, pour un agneau sans tache; je l'ai vue derrière un arbre écouter la conversation.
(Haut.)
Je n'ai rien à vous dire qu'un adieu, Camille; jfr croyiis que vous partiez; cependant votre cheval est à l'écurie, et vous n'avez pas l'air d'être en robe de voyage.
CAMILLE. — J'aime la discussion ; je ne suis pas bien sûre de ne pas avoir eu envie de me quereller encore avec vous.
PERDiCAN. — A quoi sert de se quereller, quand le raccommodement est impossible? Le plaisir des disputes, c'est de faire la paix.
CAMILLE. — Étes-vous convaincu que je ne veuille pas la faire?
PBRDiCAN. — Ne raillez pas; je ne suis pas de force à vous répondre.
CAMILLE. — Je voudrais qu'on me fit la cour; je ne sais si c'est que j'ai une robe neuve, mais j'ai envie de m'amuser. Vous m'avez proposé d'aller au village, allons-y, je veux bien, mettons-nous en bateau; j'ai envie d'aller dîner sur l'herbe, ou de faire une promenade dans la forêt. Fera-t-il clair de lune, ce soir? Cela est singulier, vous n'avez plus au doigt la bague que je vous ai donnée.
PERDICAN. — Je l'ai perdue.
CAMILLE. — C'est donc pour cela que je l'ai trouvée ; tenez, Perdican, la voilà.
PERDICAN. — Est-ce possible? Où l'avez-vous trouvée?
CAMILLE. — Vous regardez si mes mains sont mouillées, n'est-ce pas? En vérité, j'ai gâté ma robe de couvent pour retirer ce petit hochet d'enfant de la fontaine. Voilà pourquoi j'en ai mis une autre, et je vous dis, cela m'a changée ; mettez donc cela à votre doigt.
PERDICAN. — Tu as retiré cette bague de l'eau,* Camille, au risque de te précipiter? Est-ce un songe? La voilà; c'est toi qui me la mets au doigt! Ah! Camille, pourquoi me le rends-tu, ce triste gage d'un bonheur qui n'est plus? Parle, coquette et imprudente fille, pourquoi pars-tu? pourquoi rostes-tu? Pourquoi, d'une heure à l'autre, changes-tu d'apparence et de couleur comme la pierre de cette bague à cbaque rayon du soleil?
CAMILLE. — Connaissez-vous le cœur des femmes, Perdican? Etes-vous sûr de leur inconstance, et savez-vous si elles changent réellement de pensée en changeant quelquefois de langage? Il y en a qui disent que non. Sans doute, il nous faut souvent jouer un rôle, souvent mentir j vous
voyez que je suis franche; mais êtes-vous sûr que tout mente dans une femme, lorsque sa langue ment? Avez-vous bien réfléchi à la nature de cet être faible et violent, à la rigueur avec laquelle on le juge, aux principes qu'on lui impose? El qui suit si, forcée à tromper par le monde, la tête de ce petit être sans cervelle ne peut pas y prendre plaisir, et mentir quelquefois par passe-temps, par folie, comme elle ment par nécessité.
PERDiCAN. — Je n'entçnds rien à tout cela, et je ne mens jamais. Je t'aime, Camille, voilà tout ce que je sais.
CAMILLE. — Vous dites que vous m'aimez, et vous ne mentez jamais?
PERDICAN. — Jamais.
CAMILLE. — En voilà une qui dit pourtant que cela vous arrive quelquefois.
(Elle lève la tapisserie; Rosette paraît dans le fond, évanouie sur une chaise)
Que répondrez-vous à cette enfant, Perdican, lorsqu'elle vous demandera compte de vos paroles? Si vous ne mentez jamais, d'oiî vient donc qu'elle s'est évanouie en vous entendant me dire que vous m'aimez? Je vous laisse avec elle ; tâchez de la faire revenir.
(Elle veut sortir.)
PERDICAN. — Un instant, Camille, écoutez-moi.
CAMILLE. — Que voulez-vous me dire? c'est à Rosette qu'il faut parler. Je ne vous aime pas, moi; je n'ai pas été chercher par dépit cette malheureuse enfant au fond de sa chaumière, pour en faire un appât, un jouet; je n'ai pas répété imprudemment devant elle des paroles brûlantes adressées à une autre; je n'ai pas feint de jeter au vent pour elle le souvenir d'une amitié chérie; je ne lui ai pas mis ma chaîne au cou, je ne lui ai pas dit que je l'épouserais.
PERDICAN. — Ecoutez-moi, écoutez-moi!
CAMILLE. — N'as-tu pas souri tout à l'heure quand je t'ai dit que je n'avais pu aller à la fontaine Eh bien! oui, j'y étais et j'ai tout entendu; mais. Dieu m'en est témoin, je ne voudrais pas y avoir parlé comme toi. Que feras-tu de cette fille-là, maintenant, quand elle viendra, avec tes baisers ardents sur les lèvres, te montrer en pleurant la blessure que tu lui as faite? Tu as voulu te venger de moi, n'est-ce pas, et me punir d'une lettre écrite à mon couvent? tu as voulu me lancer à tout prix quelque trait qui pût m'atteindre, et lu comptais pour rien que ta flèche empoisonnée traversât cette enfant, pourvu qu'elle me frappât (Jpfnère elle. Je m'étais vantée de l'avoir inspiré quelcjue
amour, de te laisser quelque regret. Cela t'a blessé dans ton noble orgueil? Eh bien ! apprends-le de moi, tu m'aimes, entends-tu; mais tu épouseras cette fille ou tu n'es qu'un lâche!
PERDiCAN. — Oui, je l'épouserai.
CAMILLE. — Et tu feras bien.
PERDICAN. — Très bien, et beaucoup mieux qu'en t'épousant toi-même. Qu'y a-t-il, Camille, qui téchauffe si fort? Cette enfant s'est évanouie; nous la ferons bien revenir, il ne faut pour cela qu'un flacon de vinaigre; tu as voulu me prouver que j'avais menti une fois dans ma vie; cela est possible, mais je te trouve hardie de décider à quel instant. Viens, aide-moi à secourir Rosette.
(Ils sortent.)