‹ Œuvres illustrées; de seize dessins originaux de Bida, de portraits de MussetChapitre 19 sur 76 · SCÈNE VII. — LE BARON ET CAMILLE · texte numérisé non relu

SCÈNE VII. — LE BARON ET CAMILLE

LE BARON. — SI cela se fait, je deviendrai fou.

CAMILLE. — Employez votre autorité.

LE BARON. — Je deviendrai fou, et je refuserai mon consentement, voilà qui est certain.

CAMILLE. — Vous devriez lui parler et lui faire entendra raison.

LE BARON. — Cela me jettera dans le désespoir pour tout le carnaval, et je ne paraîtrai pas une fois à la cour. C'est un mariage disproportionné. Jamais on n'a entendu parler d'épouser la sœur de lait de sa cousine; cela passe toute espèce de bornes.

CAMILLE. — Faites-le appeler, et dites-lui nettement que ce mariage vous déplaît. Croyez-moi, c'est une folie, et il ne résistera pas.

LE B.\RON. — Je serai vêtu de noir cet hiver, tenez-le pour assuré.

CAMILLE. — Mais, parlez-lui, au nom du ciel ! C'est un coup de tête qu'il a fait; peut-être n'est-il déjà plus temps; s"il en a parlé, il le fera.

LE BARON. — Je vais m'enfermer pour m'abandonner à ma douleur. Dites-lui, s'il me demande, que je suis enfermé, et que je m'abcindonne à ma douleur de le voir épouser une fille sans nom.

(Il sort.)

CAMILLE. — Ne trouverai-je pas ici un homme de cœur? En vérité, quand on en cherche on est effrayé de sa solitude.

(Entre Perdican.)

^h bien, mon cousin, à quand le mariage?

7i OtLVRE.^ D'ALFRED DE MUSSET

PERDîCAN. — Le plus tôt possible; j'en ai déjà parlé au notaire, au curé, et à tous les paysans.

CAMiixE. — Vous comptez donc réellement que vous épouserez liosette?

PERDiCAX. — Assurément.

CAMILLE. — Qu'en dira votre père?

PERDiCAN. — Tout ce qu'il voudra; il me plaît d'époust» cette fille; c'est une idée que je vous dois, et je m'y tiens. Faut-il vous répéter les lieux communs les plus rebattus sur sa naissance et sur la mienne? Elle est jeune et jolie, et elle m'aime; c'est plus qu'il n'en faut pour être trois fois heureux. Qu'elle ait de l'esprit ou qu'elle n'en ait pas, j'aurais pu trouver pire. On criera, on raillera; je m^en lave les mains.

CAMILLE. — Il n'y a rien là de risible ; vous faites très biev de l'épouser. Mais je suis fâchée pour vous d'une chose c'est qu'on dira que vous /'avez fait par dépit.

PERUiCAX. — Vous êtes fâchée de cela? Oh! que non.

CAMILLE. — Si, j'en suis vraiment fâchée pour vous. Cela fait du tort à un jeune homme, de ne pouvoir résister à un moment de dépit.

PERDICAN. — Soyez-en donc fâchée; quanta moi, cela m'est bien égal.

CAMILLE. — Mais vous n'y pensez pas; c'est une fille de rien.

PERDICAN. — Elle sera donc de quelque chose, lorsqu'elle sera ma femme.

CAMILLE. — Elle vous ennuiera avant que le notaire ait mis son habit neuf et ses souliers pour venir ici; le cœur vous lèvera au repas de noces, et le soir de la fête vous lui ferez couper les mains et les pieds, comme dans tous les contes arabes, parce qu'elle sentira le ragoût.

PERDICAN. — Vous verrez que non. Vous ne me connaissez pas ; quand une femme est douce et sensible, fraîciie, bonne et belle, je suis capable de me contenter de cela, oui, en vérité, jusqu'à ne pas me soucier de savoir si elle parle latin. '

CAMILLE. — Il est à regretter qu'on ait dépensé tant d'argent pour vous l'apprendre; c'est trois irjlle écus de perdus.

PERDICAN. — Oui; on aurait mieux fait de les donner aux pauvres.

CAMILLE. — Ce sera vous qui vous en chargerez, du moiq$r pour les pauvres d'esprit.

PERDiCAN. - Et ils me donneront en échange le royaume ,1e s cieux, car il est à eux. . ■ o

CAMILI.E. - Combien de temps durera cette plaisanterie?

PERDICAN. — Quelle plaisan.terie'?

CAMILLE. - Votre mariage avec Rosette.

PERDICAN. - Bien peu de temps; Dieu n a pas fait de l'homme une œuvre de durée : trente ou quarante ans,

tout au plus, , ,

CAMILLE. - Je suis curieuse de danser a vos noces!

PERDICAN. - Ecoutez-moi, Camille, voila un ton de persiflage qui est hors de propos.

CAMILLE. - Il me plaît trop pour que je le quitte. ^

PERDICAN. - Je vous quitte donc vous-même, car j en ai tout à l'heure assez. , , ,

CAMILLE. — Allez-vous chez votre épousée I

PERDICAN. - Oui, j'y vais de ce pas.

CAMILLE. - Donnez-moi donc le bras; 3 y vais aussi.

(Entre Rosette.) .

PERDICAN. - Te voilà, mon enfant! Viens, je veux te présenter à mon père.

^ ROSETTE, se mettant à genoux. - Monseigneur je viens vous demander une grâce. Tous les gens du village a qu, i'ai parlé ce matin m'ont dit que vous aimiez votre cousine, et que vous ne m'avez fait la cour que pour vous divertir fous deux; on se moque de moi quand je passe, et je ne pourrai plus trouver de mari dans le pays, après avoir servi de risée à tout le monde. Permettez-moi de vous rendre le collier que vous m'avez donné, et de vivre en nnix chez ma mère.

r\MiLLE - Tu es- une bonne fille, Rosette; garde ce collier, c'est moi qui te le donne, et mon cousin prendra le mien à la place. Quant à un mari, n'en sois pas embarra«c;,ip ie me charge de t'en trouver un.

PERDiJvN - Cela n'est pas difficile, en effet. Allons, Rosette, viens, que je te mène à mon père. CAMiiLE — Pourquoi? Cela est inutile.

PERiHCAN - Oui, vous avcz raison, mon père nous recevrait mal : il fautlaiser passer le premier moment de surprise qu'il a éprouvée. Viens avec moi nous retournerons sur la place. Je trouve plaisant qu on dise que je ne t'aime pas quand je t'épouse. Pardieu! nous les ierons bien taire.

m sort avec Rosette.)

CAMILLE. - Que se passe-t-il donc en moi? îl 1 emmena

d'un air bien tranquille. Cela est singulier : il me s&mble que la tête me tourne. Est-ce qu'ill'épouserait tout de bon? Holà! dame Pluche, damePluche! N'y a-t-il donc personne ici?

(Entre un valet.)

Courez après le seigneur Perdican; dites-lui vite qu'il remonte ici, j'ai à lui parler.

(Le valet sort.)

Mais qu'est-ce donc que tout cela? Je n'en puis plus, mes pieds refusent de me soutenir.

(Rentre Perdican).

PERDICAN. — Vous m'avez demandé, Camille? CAMILLE. — Non, — non.

PL.uiCAN. — En vérité, vous voilà pâle; qu'avez-vous à me dire? Vous m'avez fait rappeler pour me parler? CAMILLE. — Non, non! — 0 Seigneur Dieu!

(Elle sort.)

SCÈ.XE VIII (nn oratoire). — Entre CAMILLE, elle se jette au pied de l'autel.

M'avez-vous abandonnée, ô mon Dieu? Vous le savez, lorsque je suis venue, j'avais juré de vous être fidèle; quand j"ai refusé de devenir l'épouse d'un autre que vous j'ai cru parler sincèrement devant vous et ma conscience, vous le savez, mon père; ne voulez-vous donc plus de moi? Oh! pourquoi failes-vousmentir la vérité elle-même? Pourquoi suis-je si faible? Ah! malheureuse, je ne puis plus prier!

(Entre Perdican.)

PERDICAN. — Orgueil , le plus fatal des conseillers bumains, qu'es-tu venu faire entre cette fille et moi? La voilà pâle et effrayée, qui presse sur les dalles insensibles son cœur et son visage. Elle aurait pu m'aimer, et nous étions nés l'un pour l'autre; qu'es-tu venu faire sur nos lèvres, orgueil, lorsque nos mains allaient se joindre?

CAMILLE. — Qui m'a 'suivie? Qui parle sous cette voûte? Est-ce toi, Perdican?

PERDICAN. — Insensés que nous sommes! nous nous aimons. Quel songe avons -nous fait, Camille? Quelles vaines paroles, quelles misérables folies ont passé comme un vent funeste entre nous deux? Hélas! cette vie est ellemême un si pénible rêve! pourquoi encore y mêler les nôtres? 0 mon Dieu! le bonheur est une perle si rare dans çpt océan d'ici-bas! Ju nous l'avais donné, pêcheur célesj,e

in r-iviis tiré pour nous des profondeurs de l'abîme, cet

nelumabl'yau; et nous, comme ^es enfants^at^s que

Ecr U é^ren^urdJ buissons si fleuris, il se perdait dans un si tranquille horizon ! Il a bien fallu que la vamte, le bav^rda-e et la colère vinssent jeter leurs rocher, informes sur cette route céleste, qui nous aurait conduits a to dTns un baiser! Il a bien fallu que nous û^sions du mal car nous sommes des hommes. 0 insensés! nous nous

aimons.

CA^ur^turnVu:ruUimons,Perdican;laisse-moi le sentir sur ton cœur. Ce Dieu qui nous regarde ne s en offensera pas; il veut bien que je t'aime; il y a qumze ans

quil le sait. , .,

PERDiCAN. - Chère créature, tu es a moi!

(Il rembrasse; on entend un cri derrière 1 au el.)

rwiLLE - C'est la voix de ma sœur de lait. . ,

PERDic.N. - Comment est-elle ici? Je l'avais laissée daîis re^calier, lorsque tu m'as fait rappeler. Il faut donc Qu'elle m'ait suivi sans que je m'en sois aperçu. ^ camilS - Entrons dans cette galerie; c'est la qu on a

*"' PERDICAN. - Je ne sais ce que j'éprouve; il me semble nue me mains sont couvertes de sang. .

^cZIle. - La pauvre enfant nous a sans doute épies elle s" st encore évanouie ; viens, portons-lui secours ; helas 1

^'fERtc\f - Non, en vérité, je n'entrerai pas ; je sens un froTd mortel qui m^-paralyse. Vas-y, Camille, et tache de la ramener.

Je virën su;;iie, mon Dieul ne faites pas de moi un meurtrier! Vous voyez ce qui se passe; nous sommes deux Sts insensés, el nous avons joué avec la vie et la n"o t- mais notre cœur est pur; ne tuez pas Rosette Dieu nste'Je lui trouverai un mari, je réparerai ma faute elh i. ieune elle sera heureuse; ne faites pas cela, oD.^u Tous pCezbénir encore quatre de vos enfants. Eh bienl Camille, qu'y a-t-il?

(Camille rentre.) i-„„„,

CAMILLE. - Elle est morte. Adieu, Perdicanl

COMÉDIE EN 3 ACTES, PUBLIÉE EN 1835, REPRÉSENTÉE EN Uki

PERSONNAGES

MAITRE ANDRÉ, notaire.

JACQUELINE, sa femme.

CLAVAROGHE, officier de dragons.

FORTUNIO, clerc.

GUILLAUME, idem.

LANDRY, idem.

Une Servante.

Un Jahdinier.

Une petite ville.

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