SCÈNE I (nn salon). — CLAVAROCHE, devant une glace
En conscience, ces belles dames, si on les aimait tout de bon, ce serait une pauvre aflaire. et le métier des
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bonnes foriuues est, à tout prendre, un ruineux travail. Tantôt c'est au plus bel endroit qu'un valet qui gratte à la porte vous oblige à vous esquiver. La femme qui se perd pour vous ne se livre que d'une oreille et au milieu du plus doux transport on vous pousse dans une armoire. Tantôt c'est lorsqu'on est chez soi, étendu sur un canapé et fatigué de la manœuvre, qu'un messager envoyé à la hâte vient nous faire ressouvenir qu'on vous adore à une lieue de distance. Vite, un barbier, le valet de chambre! On court, on vole; il n'est plus temps, le mari est rentré; la pluie tombe : il faut faire le pied de grue une heure durant. Avisez-vous d'être malade ou seulement de mauvaise humeur! Point; le soleil, le froid, la tempête, l'incertitude, le danger, cela est fait pour rendre gaillard. La difficulté est en possession, depuis qu'il y a des proverbes, du privilège d'augmenter le plaisir, et le vent de bise se fâcherait si, en vous coupant le visage, il ne croyait vous donner du cœur. En vérité, on représente l'amour avec des ailes et un carquois; on ferait mieux de nous le peindre comme un chasseur de canards sauvages, avec une veste imperméable et une perruque de laine frisée pour lui garantir l'occiput.. Quelles sottes bêtes que les hommes, de se refuser leurs franches lippées pour courir après quoi, de grâce? Après l'ombre de leur orgueil! Mais la garnison dure six mois; on ne peut pas toujours aller au café; les comédiens de province ennuient, on se regarde dans un miroir, et on ne veut pas être beau pour rien. Jacqueline a la taille fine; c'est ainsi qu'on prend patience, et qu'on s'accommode de tout sans trop faire le difficile.
(Entre Jacqueline.)
Eh bien! ma chère, qu'avez-vous fait? Avez- vous suivi mes conseils, et sommes-nous hors de danger?
JACQUELINE. — Oui.
CLAVAROCHE. — Comment vous y êtes-vous prise? vous allez me conter cela. Est-ce un des clercs de maître André qui s'est chargé de notre salut?
JACQUELINE. — Oui,
CLAVAROCHE. — Vous êtes une femme incomparable, et on n'a pas plus d'esprit que vous. Vous avez fait venir, n'est-ce pas, le bon jeune homme à votre boudoir? Je le vois d'ici, les mains jointes, tournant son chapeau dans ses doigts. Mais quel conte lui avez-vous fait pour réussir en si peu de temps?
JACQUELINE. — Le premier venu; je n'en sais rien.
Alfred de Musset. II. 7
CLAVAROCHE. — Voyez un peu ce que c'est que de nous, et quels pauvres diables nous sommes, quand il vous plaît de nous endiabler! Et notre mari, comment voit-il la chose! La foudre qui nous menaçait sent-elle déjà l'aiguille aimantée? commence-t-elle à se détourner?
JACQUELINE. — Oui.
CLAVAROCHE. — Parbleu! nous nous divertirons, et je me fais une vraie fête d'examiner cette comédie, d'en observer les ressorts et les gestes, et d'y jouer moi-même mon rôle. Et l'humble esclave, je vous prie, depuis que je vous ai quittée, est-il déjà amoureux de vous? Je parierais que je l'ai rencontré comme je montais : un visage affairé et une encolure à cela. Est-il déjà installé dans sa charge? s'acquitte-t-il des soins indispensables avec quelque facilité? porte-t-il déjà vos couleurs? met-il l'écran devant le feu? a-t-il hasardé quelques mots d'amour ci'ainlif et de respectueuse tendresse? ètes-vous contente de lui?
JACQUELINE. — Oui.
CLAVAROCHE — Et, coinme acompte sur ses futurs services, ces beaux yeux pleins d'une flamme noire lui ont-ils déjà laissé deviner qu'il est permis de soupirer pour eux? a-t-il déjà obtenu quelque grâce? Voyons, franchement, où en êtesvous? Avez-vous croisé le regard? avezvous engagé le fer? C'est bien le moins qu'on l'encourage pour le service qu'il nous rend.
JACQUELINE. — Oui.
CLAVAROCHE. — Qu'avez-vous donc? Vous êtes rêveuse et vous répondez à demi.
JACQUELINE. — J'ai fait ce oue vous m'avez dit. CLAVAROCHE. — En avez-vous quelque regret?
JACQUELINE. — Non.
CLAVAROCHE. — Mais VOUS avez l'air soucieux, et quelque chose vous inquiète.
JACQUELINE. — Non.
CLAVAROCHE. — Verriez-vous quelque sérieux dans une pareille plaisanterie? Laissez donc, tout cela n'est rien.
JACQUELINE. — Si l'on savait ce qui s'est passé, pourquoi le monde me donnerait-il tort, et à vous peut-être raison?
CLAVAROCHE. — Bon! c'est un jeu, c'est une misère; ne m'aimez-vous pas, Jacqueline?
JACQUELINE. — Oul.
CLAVAROCHE. — Eh bien doncl qui peut vous fâcher? N'est-ce doue pas pour sauver notre amour que vous avez fait tout cela?
JACQUELINE. — Oui.
CLAVAROCHE. — Je VOUS assure que cela m'amuse et que je n'y regarde pas de si près.
JACQUELINE. — Silence! l'heure du dîner approche, et voici maître André qui vient.
CLAVAROCHE. — Est-cc notre homme qui est avec lui?
JACQUELINE. — C'est lui. Mon mari l'a prié, et il reste ce soir ici.
(Entrent maître André et Fortunio.)
MAITRE ANDRÉ. — Non! je ne veux pas d'aujourd'hui entendre parler d'une affaire. Je veux qu'on s'évertue à danser et qu'il ne soit question que de rire. Je suis ravi, je nage dans la joie, et je n'entends qu'à bien dîner.
CLAVAROCHE. — Peste 1 vous êtes en belle humeur, maître André, à ce que je vois.
MAITRE ANDRÉ. — Il faut que je vous dise à tous ce qui m'est arrivé hier. J'ai soupçonné injustement ma femme; j'ai fait mettre le piège à loup devant la porte de mon jardin, j'y ai trouvé mon chat ce malin; c'est bien fait, je l'ai mérité. Mais je veux rendre justice à Jacqueline, et que vous appreniez de moi que notre paix est faite, et qu'elle m'a pardonné.
JACQUELINE. — C'est bon, je n'ai pas de rancune; obligezmoi de n'en plus parler.
MAITRE ANDRÉ. — Non, je veux que tout le monde le sache. Je l'ai dit partout dans la ville, et j'ai rapporté daas ma poche un petit Napoléon en sucre; je veux le mettre sur ma cheminée en signe de réconciliation, et toutes les fois que je le regarderai, j'en aimerai cent fois plus ma femme. Ce sera pour me garantir de toute défiance à l'avenir.
CLAVAROCHE. — Voilà agir en digne mari; je reconnais là maître André.
MAITRE ANDRÉ.' — Capitaine, je vous salue. Voulez-vous dîner avec nous? Nous avons aujourd'hui au logis une façon de petite fête, et vous êtes le bienvenu.
CLAVAROCHE. — C'est trop d'honneur que vous me faites.
MAITRE ANDRÉ. — Je VOUS présente un nouvel hôte; c'est un de mes clercs, capitaine. Hé! hé! cédant arma togse. Ce n'est pas pour vous faire injure ; le petit drôle a de l'esprit; il vient faire la cour à ma femme.
CLAVAROCHE. — Monsieur, peut-on vous demander votre nom? Je suis ravi de faire votre connaissance.
(Fortunio salue.)
MAITRE ANDRÉ. — Fortunio. C'est un nom heureux. A vous dire vrai, voilà tantôt un an qu'il travaillait à mon étude, et je ne m'étais pas aperçu de tout le mérite qu'il a. Je ccois même que, sans Jacqueline, je n'y aurais jamais songé. Son écriture n'est pas très nette; et il me fait des accolades qui ne sont pas exemptes de reproche; mais ma femme a besoin de lui pour quelques petites affaires, et elle se loue fort de son zèle. C'est leur secret; nous autres maris nous ne mettons point le nez là. Un hôte aimable, dans une petite ville, n'est pas une chose de peu de prix; aussi Dieu veuille qu'il s'y plaise ! nous le recevrons de notre mieux.
FORTUNIO. — Je ferai tout pour m'en rendre digne.
MAITRE ANDRÉ, à ciavaroche. — Mon travail, conime vous le savez, me retient chez moi la semaine. Je ne suis pas fâché que Jacqueline s'amuse sans moi comme elle l'entend. Il lui fallait quelquefois un bras pour se promener par la ville; le médecin veut qu'elle marche, et le grand air lui fait du bien. Ce garçon-là sait les nouvelles, il lit fort bien à haute voix; il est, d'ailleurs, de bonne famille, et ses parents l'ont bien élevé; c'est un cavalier pour ma femme, et je vous demande votre amitié pour lui.
CI.AVAROCHE. — Mon amitié, digne maître André, est tout entière à son service; c'est une chose qui vous est act^uise et dont vous pouvez disposer.
FORTUNIO. — Monsieur le capitaine est bien honnête; et je ne sais comment le remercier.
CLAVAROCHE. — Touchez la! L'honneur est pour moi si vous me comptez pour un ami.
MAITRE ANDRÉ. — Allous! voilà quï est à merveille. Vive la joie! La nappe nous attend; donnez la main à Jacqueline, et venez goûter de mon vin.
CLAVAROCHE, bas à Jacqueline. — Maître André ne me paraît pas envisager tout à fait les choses comme je m'y attendais.
JACQUELINE, bas. — Sa confiance et sa jalousie dépendent d'un mot et du vent qui souffle.
CLAVAROCHE, de même. — Mais ce n'est pas cela qu'il nous ifaut. Si cela prend cette tournure, nous n'avons que faire de votre clerc.
JACQUELINE, de même. — J'ai fait ce aue vous m'avez dit.
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