V.^LENTIN. -- Il le faut, mon oncle; c'est indispensable
VAN BUCK. — Eh bien! soit, je te le promets.
VALENTIN. — Si vous voulez que j'épouse Mlle de Mantes, il n'y a pour cela qu'un moyen : c'est de me donner la certitude qu'elle ne me mettra jamais aux mains la paire de gant dont nous parlions.
VAN BUCK. — Et que veux-tu que j'en sache?
VALENTIN. — Il y <i pour Cela des probabilités qu'on peut calculer aisément. Convenez-vous que, si j'avais l'assurance qu'on peut la séduire en huit jours, j'aurais grand tort de l'épouser?
VAN BUCK. — Certainement. Quelle apparence
VALENTiN. — Je ne vous demande pas un plus long délai. La baronne ne m'a jamais vu, non plus que sa fille; vous allez faire atteler, et vous irez leur faire visite. Vous leur direz qu'à votre grand regret, votre neveu reste garçon :. j'arriverai au château une heure après vous, et vous aurez soin de ne pas me reconnaître; voilà tout ce que je vous demande; le reste ne regarde que moi.
VAN BUCK. — Mais tu m'effrayes. Qu'est-ce que tu veux faire? à quel titre te présenter?
VALENTiN. — C'est mon affaire; ne me reconnaissez pas, voilà tout ce dont je vous charge. Je passerai huit jours au château; j'ai besoin d'air, et cela me fera du bien. Vous y resterez si vous voulez.
VAN BUCK. — Deviens-tu fou? et que prétends-tu faire? Séduire une jeune fille en huit jours? Faire le galant sous un nom supposé? La belle trouvaille! Il n'y a pas de conte de fées où ces niaiseries ne soient rebattues. Me prends-tu pour un oncle du Gymnase?
VALENTiN. — Il est deux heures, allez-vous-en chez vous.
(Ils sortent.) SCÈNE II (Au château). — LA BARONNE, CÉCILE, UN abbé,
UN MAITRE DE DANSE. La baronne, assise, cause avec l'abbé en faisant de la tapisserie. Cécile prend sa leçon de danse.
LA BARONNE. — C'est une chose assez singulière que je ne trouve pas mon peloton bleu.
l'abbé. — Vous le teniez il y a un quart d'heure; il aura roulé quelque part,
LE MAITRE DE DANSE. — Si mademoiselle veut encore faire la poule, nous nous reposerons après cela.
CÉCILE. — Je veux apprendre la valse à deux temps.
LE MAITRE DE DANSE. — Mme la baronne s'y oppose. Ayez la bonté de tourner la tête, et de me faire des oppositions.
l'abbé. — Que pensez-vous, madame, du dernier sermon? ne l'avez-vous pas entendu?
LA BARONNE. — C'est vert et rose, sur fond noir, pareil au petit meuble d'en haut.
l'abbé. — Plaît-il?
LA BARONNE. — Ah! pardou, je n'y étais pas.
l'abbé. — J'ai cru vous y apercevoir.
LA baronne. — Oij donc?
l'abbé. — A Saint-Roch, dimanche dernier.
LA BARONNE. — Mais oui, très bien. Tout le monde
n4 ŒUVRES D'ALFRED DE MUSSET
pleurait; le baron ne faisait que se moucher. Je m'en suis allée à la moitié, parce que ma voisine avait des odeurs, et que je suis en ce moment-ci entre les bras des homœopathes.
LïT MAITRE DE DANSE. — Mademoiselle, j'ai beau vous le dire, vous ne faites pas d'oppositions. Détournez donc légèrement la tête, et arrondissez-moi les bras.
CÉCILE. — Mais, monsieur, quand on ne veut pas tomber, il faut bien regarder devant soi.
LE MAITRE DE DANSE. — Fi donc! c'est uue chose horrible. Tenez, voyez; y a-t-il rien de plus simple? Regardez-moi; est-ce que je tombe? Vous allez à droite, vous regardez à gauche; vous allez à gauche, vous regardez à droite; ii n'y a rien de plus naturel.
LA B.^RONNE. — C'est une chose inconcevable que je ne trouve plus mon peloton bleu. »
CÉCILE. — Maman, pourquoi ne voulez-vous donc pas que j'apprenne la valse à deux temps?
LA B.\RONNE. — Parce que c'est indécent. — Avez-vous lu Jocelyn ?
l'.\bbé. — Oui, madame; il y a de beaux vers; mais le fond, je vous l'avouerai
LA BARONNE. — Le fond est noir; tout le pet meuble l'est; vous verrez cela sur du palissandre.
CÉCILE. — Mais, maman, miss Clary valse bien, et Mlles de Raimbaut aussi.
L\ BARONNE. — Miss Clary est Anglaise, mademoiselle. Je suis sûre, l'abbé, que vous êtes assis dessus.
l'abbé. — Moi, madame, sur miss Clary?
LA BARONNE. — Eh! c'est mon peloton, le voilà. Non, c'est du rouge, où est-il passé?
l'abbé. — Je trouve la scène de l'évêque fort belle; il y a certainement du génie, beaucoup de talent et de lu facilité.
CÉCILE. — Mais, maman, de ce qu'on est Anglaise, pourquoi est-ce décent de valser?
LA BARONNE. — H y a aussi un roman que j'ai lu, qu'on m'a envoyé de chez Mongie. Je ne sais plus le nom, ni de qui c'était. L'avez-vous lu? C'est assez bien écrit.
l'abbé. — Oui, madame. Il semble qu'on ouvre la grille. Attendez-vous quelque visite?
LA BARONNE. — Ah! c'est vrai ; Cécile, écoutez.
LE MAITRE DE DANSE. — Madame la baronne veut vous parler, mademoiselle.
l'abbé. — Je ne vois pas entrer de voitures; ce sont des chevaux qui vont sortir.
CÉCILE, s'approchant. — Vous m'avez appelée, maman?
LA BARONNE. — Non. Ah! oui. Il va venir quelqu'un; baissez-vous donc que je vous parle à l'oreille. — C'est un parti. Etes-vous coiffée?
CÉCILE. — Un parti?
lA BARONNE. — Oui, très convcnable. — Vingt-cinq à trente ans, ou plus jeune; — non, je n'en sais rien; très bien; allez danser.
CÉCILE. — Mais, maman, je voulais vous dire....
LA BARONNE. — C'est incroyable où est allé ce peloton. Je n'en ai qu'un de bleu, et il faut qu'il s'envole.
(Entre Van Buck.)
VAN BUCK. — Madame la baronne, je vous souhaite le bonjour. Mon neveu n'a pu venir avec moi; il m'a chargé de vous présenter ses regrets, et d'excuser son manque de parole.
LA BARONNE. — Ah bah! vraiment, il ne vient pas? Voilà ma flUe qui prend sa leçon; permettez-vous qu'elle continue? Je l'ai fait descendre, parce que c'est trop petit chez elle.
VAN BUCK. — J'espère bien ne déranger personne. Si mon écervelé de neveu....
LA BARONNE. — Vous ne voulez pas boire quelque chose? Asseyez-vous donc. Comment allez-vous?
VAN BUCK. — Mon neveu, madame, est bien fâché....
LA BARONNE. — Écoutez douc que je vous dise. L'abbé, vous nous restez, pas vrai? Eh bien! Cécile, qu'est-ce qui t'arrive ?
LE MAITRE DE DANSE. — Mademoiselle est lasse, madame.
LA BARONNE. — Chansons! si elle était au bal, et qu'il fût quatre heures du matin, elle ne serait pas lasse, c'est clair comme le jour. — Dites-moi donc, vous,
(Bas à Van Buck.)
est-ce que c'est manqué?
VAN BUCK. — J'en ai peur; et s'il faut tout dire....
LA BARONNE. — Ah bah! il refuse! Eh bien! c'est joli.
VAN BUCK. — Mon Dieu, madame, n'allez pas croire qu'il y ait là de ma faute en rien. Je vous jure bien par l'âme de mon père....
LA BARONNE. — Enfin, il refuse, pas vrai? C'est manqué?
VAN BUCK. — Mais, madame, si je pouvais sans mentir....
(On entend un grand tumulte au dehors.)
LABAHONNE. — Qu'est-ce que c'est? regardez donc, l'abbé.
l'abbé. — Madame, c'est une voiture versée devant la porte du château. On apporte ici un jeune iiorame qui semble privé de sentiment.
LA BARONNE. — Ah! mon Dieu! un mort qui m'arrivo! Qu'on arrange vite la chambre verte. Venez, Van Buck, donnez-moi le bras.