SCÈNE IV (tJne clairière dans le bois). — CÉCILE ET VALENTIN
VALENTiN. — Qui est là? Cécile, est-ce vous? CÉCILE. — C'est moi. Que veulent dire ces torches et ces clartés dans la forêt?
iS6 œbVRES D'ALtRED DE MUSSET
VALENTiN. — Je ne sais; qu'importe ?Ce n'est pas pournous»
CÉCILE. — Venez là, où la lune éclaire; là où vous voyez ce rocher.
VALENTix. — Non, venez là, où il fait sombre; là, sous l'ombre de ces bouleaux. Il est possible qu'on vous cherche, et il faut échapper aux yeux.
CÉCILE. — Je ne verrais pas votre visage; venez, Valentin, obéissez.
VALENTIN. — Où tu voudras, charmante fille ; où tu iras, je te suivrai. Ne m'ôte pas cette main tremblante, laisse mes lèvres la rassurer.
CÉCILE. — Je n'ai pas pu venir plus vite. Y a-t-il longtemps que vous m'attendez?
VALENTIN. — Depuis que la lune est dans le ciel ; regarde cette lettre trempée de larmes; c'est le billet que tu m'as écrit.
CÉCILE. — Menteur ! c'est le vent et la pluie qui ont pleuré sur ce papier.
VALENTIN. — Non, ma Cécile, c'est la joie et l'amour, c'est le bonheur et le désir. Qui t'inquiète? Pourquoi ces regards? Que cherches-tu autour de toi?
CÉCILE. — C'est singulier ! je ne me reconnais pas. Où est votre oncle? Je croyais le voir ici.
VALENTIN. — Mon onclc est gris de chambertin; ta mère est loin, et tout est tranquille. Ce lieu est celui que tu as choisi, et que ta lettre m'indiquait.
CÉCILE. — Votre oncle est gris? — Pourquoi, ce matin, se cachait-il dans la charmille?
VALENTIN. — Ce matin? où donc? que veux-tu dire? Je me promenais seul dans le jardin.
CÉCILE. — Ce matin quand je vous ai parlé, votre oncle était derrière un arbre. Est-ce que vous ne le saviez pas? Je l'ai vu en détournant l'allée.
VALENTIN. — 11 faut quc tu te sois trompée; je ne me suis aperçu de rien.
CÉCILE. — Oh! je l'ai bien vu; il écartait les branches; c'était peut-être pour nous épier.
VALENTIN. — Quelle folie ! tu as fait un rêve. N'en parlons plus. Donne-moi un baiser.
CÉCILE. — Oui, mon ami, et de tout mou cœur; asseyezvous là près de moi. — Pourquoi donc, dans votre lettre d'hier, avez-vous dit du mal de ma mère?
VALENTIN. — Pardonne-moi : c'est un moment de délire, et je n'étais pas maître de moi.
iL NE 1-AUT jurer de rien.
(Dessin original de BiDAt^
CÉCILE. — Elle m'a demandé cette lettre, et je n'osais la lui montrer; je savais ce qui allait arriver. Mais qui est-ce donc qui l'avait avertie? Elle n'a pourtant rien pu deviner ; la lettre était là, dans ma poche.
VALENTiN. — Pauvre enfant! on t'a maltraitée; c'est ta femme de chambre qui t'aura trahie. A qui se fier en pareil cas?
CÉCILE. — Oh non I ma femme de chambre est sûre ; il n'y avait que faire de lui donner de l'argent. Mais en manquant de respect pour ma mère, vous deviez penser que vous en manquiez pour moi.
VALENTiN. — N'en parlons plus, puisque tu me pardonnes. Ne gâtons pas un si précieux moment. 0 ma Cécile que tu es belle, et quel bonheur repose en toi! Par quels serments, par quels trésors puis-je payer tes douces caresses! Ah! la vie n'y suffirait pas. Viens sur mon cœur; que le tien le sente battre, et que ce beau ciel les emporte à Dieu!
CÉCILE. — Oui, Valentin, mon cœur est sincère. Sentez mes cheveux comme ils sont doux ; j'ai de l'iris de ce côtélà, mais je n'ai pas pris le temps d'en mettre de l'autre. — Pourquoi donc, pour venir chez nous, avez-vous caché votre nom?
VALENTIN. — Je ne puis le dire : c'est un caprice, une gageure que j'avais faite.
CÉCILE. — Une gageure! Avec qui donc?
v.\ij:ntin. — Je n'en sais plus rien. Qu'importent ces folies?
CÉCILE. — Avec votre oncle peut-être ; n'est-ce pas?
VALENTIN, — Oui. Je t'aimais, et voulais te connaître, et que personne ne fût entre nous.
CÉCILE. — Vous avez raison. A votre place, j'aurais voulu faire comme vous.
VALENTIN. — Pourquoi es-tu si curieuse, et à quoi bon toutes ces questions? ne m'aimes-tu pas, ma belle Cécile? réponds-moi oui, et que tout soit oublié.
CÉCILE. — Oui, mon ami, Cécile vous aime, et ellevoudrait être plus digne d'être aimée; mais c'est assez qu'elle le soit pour vous. Mettez vos deux mains dans les miennes. — Pourquoi donc m'avez-vous refusée tantôt quand je vous ai prié à diner?
VALENTIN. — Je voulais partir : j'avais affaire ce soir.
CÉCILE. — Pas grande affaire, ni bien loin, il me semble ; car vous êtes descendu au bout de l'avenue.
VALENTiN. — Tu m'as vu? Comment le sais-tu 1
CÉCILE. — Oh! je guettais. Pourquoi m'avez-vous dit que vous ne dansiez pas la mazourke? Je vous l'ai vu danser l'autre hiver.
VALENTiN. — Où donc? je ne m'en souviens pas.
CÉCILE. — Chez Mme de Gesvres, au bal déguisé. Comment ne vous en souvenez-vous pas? Vous me disiez dans votre lettre d'hier que vous m'aviez vu cet hiver; c'était là.
VALENTiN. — Tu as raison ; je m'en souviens. Regarde comme cette nuit est pure! Comme ce vent soulève sur tes épaules cette gaze avare qui les entoure! Prête l'oreille : c'est la voix de la nuit, c'est le chant de l'oiseau qui invite au bonheur. Derrière cette roche élevée, nul regard ne peut nous découvrir. Tout dort excepté ce qui s'aime Laisse ma main écarter ce voile et mes deux bras le rem placer.
CÉCILE. — Oui, mon ami. Puissé-je vous sembler belle Mais ne m'ôtez pas votre main; je sens que mon cœur est dans la mienne et qu'il va au vôtre par là. — Pourquoi donc vouliez-vous partir, et faire semblant d'aller à Paris?
VALENTiN. — Il le fallait; c'était pour mon oncle. Osais-je, d'ailleurs, prévoir que tu viendrais à ce rendez-vous? Oh que je tremblais en écrivant cette lettre, et que j'ai souf fert en t'atlendant!
CÉCILE. — Pourquoi ne serais-je pas venue, puisque je sais que vous m'épouserez?
(Valentin se lève et fait quelques pas.)
Qu'avez-vous donc qui vous chagrine? Venez vous rasseoir près de moi.
VALENTIN. — Ce n'est rien : j'ai cru, — j'ai cru entendre, — j'ai cru voir quelqu'un de ce côté.
CÉCILE. — Nous sommes seuls : soyez sans crainte. Venez donc. Faut-il me lever? Ai-je dit quelque chose qui vosn ait blessé? Votre visage n'est plus le même. Est-ce parce que j'ai gardé mon châle, quoique vous vouliez que je l'ôtasse? C'est qu'il fait froid; je suis en toilette de bal. Regardez donc mes souliers de satin. Qu'est-ce que cette pauvre Henriette va penser? Mais qu'avez-vous? Vous ne répondez pas; vous êtes triste. Qu'ai-je donc pu vous dire? C'est par ma faute, je le vois.
VALENTIN. — Non, jo VOUS le jure, vous vous trompez; c'est une pensée involontaire qui vient de me traverser l'esprit.
CÉCILE. — Vous me disiez « tu » tout à l'heure, et môme,
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je crois, un peu légèrement. Quelle est donc cette mauvaise pensée qui vous a frappé tout à coup? Vous ai-je déplu? Je serais bien à plaindre! Il me semble pourtant que je n'ai rien dit de mal. Mais si vous aimez mieux marcher, je ne veux pas rester assise.
(Elle se lève.)
Donnez-moi le bras, et promenons-nous. Savez-vous une chose? Ce matin, je vous avais fait monter dans votre chambre un bon bouillon que Henriette avait fait. Quand je vous ai rencontré, je vous l'ai dit; j'ai cru que vous ne vouliez pas le prendre, et que cela vous déplaisait. J'ai repassé trois fois dans l'allée, m'avez-vous vue? Alors vous êtes monté; je suis allée me mettre devant le parterre, et je vous ai vu par votre croisée; vous teniez la tasse à deux mains, et vous avez bu tout d'un trait. Est-ce vrai? L'avezvous trouvé bon?
VALENTiN. — Oui, chère enfant, le meilleur du monde, bon comme ton cœur et comme toi.
CÉCILE. — Ah! quand nous serons mari et femme, je vous soignerai mieux que cela. Mais, dites-moi, qu'est-ce que cela veut dire, de s'aller jeter dans un fossé, risquer de se tuer, et pour quoi faire? Vous saviez bien être reçu chez nous. Que vous ayez voulu aiTiver tout seul, je le comprends; mais à quoi bon le reste? Est-ce que vous aimez les romans?
VALENTiN. — Quelquefois. Allons donc nous rasseoir.
(Ils se rassoient.)
CÉCILE. — Je VOUS avoue qu'ils ne me plaisent guère; ceux que j'ai lus ne signifient rien. Il me semble que ce ne sont que des mensonges, et que tout s'y invente à plaisir. On n'y parle que de séductions, de ruses, d'intrigues, de mille choses impossibles. Il n'y a que les sites qui m'en plaisent; j'en aime les paysages et non les tableaux. Tenez, par exemple, ce soir, quand j'ai reçu votre lettre et que j'ai vu qu'il s'agissait d'un rendez-vous dans le bois, c'est vrai que j'ai cédé à une envie d'y venir qui tient bien un peu du roman; mais c'est que j'y ai trouvé aussi un peu de réel à mon avantage. Si ma mère lésait, et elle le saura, vous comprenez qu'il faut qu'on nous marie. Que votre oncle soit brouillé ou non avec elle, il faudra bien se raccommoder. J'étais honteuse d'être enfermée, et, au fait, pourquoi l'ai-je été? L'abbé est venu, j'ai fait la morte; il m'a ouvert, et je me suis sauvée : voilà ma ruse ; je vous la donne pour ce qu'elle vaut.
Alfred PE Musset II, il
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VALENTix, à part. — Suis-je un renard pris à son piège, ou un fou qui revient à la raison.
CÉCILE. — Eh bien! vous ne me répondez pas. Est-ce que cette tristesse va durer toujours?
VALENTiN. — Vous me paraissez savante pour votre âge, et en même temps aussi étourdie que moi, qui le suis comme le premier coup de matines.
CÉCILE. — Pour étourdie, j'en dois convenir ici; mais, mon ami, c'est que je vous aime. Vous le dirai-je? Je savais que vous m'aimiez, et ce n'est pas d'hier que je m'en doutais. Je ne vous ai vu que trois fois à ce bal; mais j'ai du cœur et je m'en souviens. Vous avez valsé avec Mlle de Gesvres, et, en passant contre la porte, son épingle italienne a rencontré le panneau, et ses cheveux se sont déroulés sur elle. Vous en souvenez-vous maintenant? Ingrat! Le premier mot de votre lettre disait que vous vous en souveniez. Aussi comme le cœur m'a battu! Tenez! croyez-moi, c'est là ce qui prouve qu'on aime, et c'est pour cela que je suis ici.
VALENTiN, à part. — Ou j'ai sous le bras le plus rusé démon que l'enfer ait jamais vomi, ou la voix qui me parle est celle d'un ange, et elle le chemin des cieux.
CÉCILE. — Pour savante, c'est une autre affaire; mais je veux répondre, puisque vous ne dites rien. Voyons! savezvous ce que c'est que cela?