‹ Œuvres illustrées; de seize dessins originaux de Bida, de portraits de MussetChapitre 35 sur 76 · V.'^LENTIN. — Vous avez lu Mme de Staël · texte numérisé non relu

V.'^LENTIN. — Vous avez lu Mme de Staël

CÉCILE. — Oui, et ce mot de larme me plaît, je ne sais pourquoi, comme les étoiles. Un beau ciel pur me donne envie de pleurer.

VALENTIN. — Et à moi envie de t'aimer, de te le dire et de vivre pour toi. Cécile, sais-tu à qui tu parles, et quel est l'homme qui ose t'embrasser? '

CÉCILE. — Dites-moi donc le nom de mon étoile. Vous n'en êtes pas quitte à si bon marché.

VAi.ENTiN. — Eh bien! c'est Vénus, l'astre de l'amour, la plus belle perle de l'océan des nuits.

CÉCILE. — Non pas; c'en est une plus chaste et bien plus digne de respect; vous apprendrez à l'aimer un jour, quand vous vivrez dans les métairies et que vous aurez des pauvres à vous : admirez-la, et gardez-vous de sourire : c'est Cérès, déesse du pain.

VALENTiN. — Tendre enfant! je devine ton cœur; tu fais la charité, n'est-ce pas?

CÉCILE. — C'est ma mère qui me l'a appris; il n'y a pas de meilleure femme au monde.

VALENTiN. — Vraiment? Je ne l'aurais pas cru.

CÉCILE. — Ah! mon ami, ni vous ni bien d'autres, vous ne vous doutez de ce qu'elle vaut. Qui a vu ma mère un quart d'heure croit la juger sur quelques mots au hasard. Elle passe le jour à jouer aux cartes, et le soir à faire du tapis; elle ne quitterait pas son piquet pour un prince; mais que Dupré vienne, et qu'il lui parle bas, vous la verrez se lever de table, si c'est un mendiant qui attend. Que de fois nous sommes allées ensemble, en robe de soie, comme je suis là, courir les sentiers de la vallée, portant la soupe et le bouilli, des souliers, du linge, à des pauvres gens! Que de fois j'ai vu, à l'église, les yeux des malheureux s'humecter de pleurs lorsque ma mère les regardait; Allez! elle a le droit d'être fière, et je l'ai été d'elle quelquefois.

VALENTiN. — Tu regardes toujours ta larme céleste; et moi aussi, mais dans tes yeux bleus.

CÉCILE. — Que le ciel est grand! que ce monde est heureux! Que la nature est calme et bienfaisante!

VALENTiN. — Veux-tu aussi que je te fasse de la science et que je te parle astronomie? Dis-moi, dans cette poussière de mondes, y en a-t-il un qui ne sache sa route, qui n'ait reçu sa mission avec la vie, et qui ne doive mourir en l'accomplissant? Pourquoi ce ciel immense n'est-il pas immobile? Dis-moi, s'il y a jamais eu un moment où tout fut créé, en vertu de quelle force ont-ils commencé à se mouvoir, ces mondes qui ne s'arrêteront jamais?

CÉCILE. — Par l'éternelle pensée.

VALENTiN. — Par l'éternel amour. La main qui les suspend dans l'espace n'a écrit qu'un mot en lettres de feu. Ils vivent parce qu'ils se cherchent, et les soleils tomberaient en poussière si l'un d'entre eux cessait d'aimer.

CÉCILE. — Ah! toute la vie est là !

YALENTiN. — Oui, toute la vie, — depuis l'Océan qui se soulève sous les pâles baisers de Diane jusqu'au scarabée qui s'endort jaloux dans sa fleur chérie. Demande aux forêts et aux pierres ce qu'elles diraient si elles pouvaient parler. Elles ont l'amour dans le cœur et ne peuvent l'exprimer. Je t'aime! Voilà ce que je sais, ma chère; voilà ce que cette fleur te dira> elle uui choisit dans le sein de

ici CËUVRES D'ALFRED DE MUSSET

la terre les sucs qui doivent la nourrir; elle qui écarte et repousse les éléments impurs qui pourraient ternir sa fraîcheur! Elle sait qu'il faut qu'elle soit belle au jour, et qu'elle meure dans sa robe de noce devant le soleil qui Ta créée. J'en sais moins qu'elle en astronomie; donne-moi ta main, tu en sais plus que moi en amour.

CÉCILE. — J'espère, du moins, que ma robe de noce ne sera pas mortellement belle. Il me semble qu'on rôde autour de nous.

VALENTiN. — Non, tout se tait. N'as-tu pas peur? Es-tu venue ici sans trembler?

CÉCILE. — Pourquoi? De quoi aurais-je peur? Est-ce de vous ou de la nuit?

VALENTiN. — Pourquoi pas de moi? Qui te rassure? Je suis jeune, tu es belle, et nous sommes seuls.

CÉCILE. — Eh bien! Quel mal y a-t-il à cela?

VALENTIN. — C'est vrai, il n'y a aucun mal; écoutez-moi et laissez-moi me mettre à genoux.

CÉCILE. — Qu'avez-voiis donc? vous frissonnez.

VALENTIN. — Je frissonne de crainte et de joie, car je vais t'ouvrir le fond de mon cœur. Je suis un fou de la plus méchante espèce, quoique, dans ce que je vais t'avouer, il n'y ait qu'a hausser les épaules. Je n'ai fait que jouer, boire et fumer depuis que j'ai mes dents de sagesse. Tu m'as dit que les romans te choquent; j'en ai beaucoup lu, et des plus mauvais. Il y en a un qu'on nomme Clarisse Harlowe; je te le donnerai à lire quand tu seras ma femme. Le héros aime une belle fille comme toi, ma chère, et il veut l'épouser ; mais auparavant, il veut l'éprouver. Il l'enlève et l'emmène à Londres; après quoi, comme elle résiste, Bedfort arrive... c'est-à-dire Tomlinson, un capitaine... je veux dire Morden... non, je me trompe.... Enfin, pour abréger... Lovelace est un sot, et moi aussi, d'avoir voulu suivre son exemple... Dieu soit loué! tu ne m'as pas compris... je t'aime, je t'épouse : il n'y a de vrai au monde que de déraisonner d'amour.

(Entrent Van Buck, la baronuo, l'abbé, et plusieurs domestiques qui les éclairent.)

LA BARONNE. — Je ne crois pas un mot de ce que vous dites. 11 est trop jeune pour une noirceur pareille.

VAN BUCK. — Hélas! Madame, c'est la vérité.

LA BARONNE, — Séduire ma fille! tromper une enfant! déshonorer une famille entière! Chanson! Je vous dis que c'est une sornette; on ne fait plus de ces choses-là. Tenez I

les voilà qui s'embrassent. Bonsior, mon gendre; où diable vous fourrez-vous?

l'abbé. — Il est fâcheux que nos recherches soient couronnées d'un si tardif succès; toute la compagnie va être partie.

VAN BUCK. — Ah ça! mon neveu, j'espère bien qu'avec votre sotte gageure....

VALENTiN. — Mon oncle, il ne faut jurer de rien, et encore moins défier personne.

COMÉDIE EN i ACTE, PUBLIÉE EN 1837, REPRÉSENTÉE EN 1847'

PERSONNAGES

Page 1