‹ Œuvres illustrées; de seize dessins originaux de Bida, de portraits de MussetChapitre 59 sur 76 · SCÈNE VL — LE PRINCE, MARINONI · texte numérisé non relu

SCÈNE VL — LE PRINCE, MARINONI

LE PRINCE. — Non, non, laisse-moi me démasquer. Il est temps que j'éclate. Cela ne se passera pas ainsi. Feu et

sang! une perruque royale au bout d'un hameçon. Sommesnous chez les barbares dans les déserts de la Sibérie? Y a-t-il encore sous le soleil quelque chose de civilisé et de convenable? J'écume de colère et les yeux me sortent de ta. tête.

MARixoNi. — Vous perdez tout par cette violence.

LE PRINCE. — Et ce père, ce roi de Bavière, ce monarque vanté dans tous les almanachs de Tannée passée! cet homme qui a un extérieur si décent, qui s'exprime en termes si mesurés, et qui se met à rire en voyant la perruque de son gendre voler dans les airs! Car enfin, Marinoni, je conviens que c'est ta perruque qui a été enlevée; mais n'est-ce pas toujours celle du prince de Mantoue, puisque c'est lui que l'on croit voir eu toi? Quand je pense que si c'eût été moi, en chair et en os, ma perruque aurait peut-être.... Ah! il y a une providence, lorsque Dieu m'a envoyé tout d'un coup l'idée de me travestir; lorsque cet éclair a traversé ma pensée : " Il faut que je me travestisse, » ce fatal événement était prévu par le destin. C'est lui qui a sauvé de l'affront le plus intolérable la tète qui gouvei'ne mes peuples. Mais, par le ciel! tout sera connu. C'est trop longtemps trahir ma dignité. Puisque les majestés divines et humaines sont impitoyablement violées et lacérées, puisqu'il n'y a plus chez les hommes de notions du bien et du mal, puisque le l'oi de plusieurs milliers d'hommes éclate de rire comme un palefrenier à la vue d'une perruque, Marinoni, rends-moi mon habit.

MARiNONi, ôtant l'habit. — Si mon souveraiu le commande, je suis prêt à souffrir pour lui mille tortui-es.

LE PRINCE. — Je connais ton dévouement. Viens, je vais dire au roi son fait en propres termes.

MARINONI. — Vous refusez la main de la princesse? elle vous a cependant lorgné d'une manière évidente pendant tout le dîner.

LE PRINCE. — Tu crois? Je me perds dans un abîme de perplexités. Viens toujours; allons chez le roi.

MARINONI, tenant l'habit. — Que faut-il faire, altesse?

LE PRINCE. — Remets-le pour un instant. Tu me le rendras tout àl'heure : ils seront bien plus pétrifiés en m'enlendant prendre le ton qui me convient, sous ce frac de couleur foncée.

(Ils 6orteat.|

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