‹ Œuvres illustrées; de seize dessins originaux de Bida, de portraits de MussetChapitre 60 sur 76 · SCÈNE VII (Une prison). — FANTASIO, seul · texte numérisé non relu

SCÈNE VII (Une prison). — FANTASIO, seul

Je ne sais s'il y a une providence, mais c'est amusant d'y croire. Voilà pourtant une pauvre petite princesse qui allait épousera son corps défendant un animal immonde, un cuistre de province, à qui le hasard a laissé tomber une couronne sur la tête, comme l'aigle d'Eschyle sa tortue. Tout était préparé; les chandeliers allumées, le prétendu poudré, la pauvre petite confessée. Elle avait essuyé les deux charmantes larmes que j'ai vues couler ce matin. Rien ne manquait que deux ou trois capucinades pour que le malheur de sa vie fût en règle. II y avait dans tout cela la fortune de deux royaumes, la tranquillité de deux peuples ; et il faut que j'imagine de me déguiser en bossu, pour venir me griser de rechef dans l'office de notre bon roi, et pour pêcher au bout d'une licelle la perruque de son cher allié! En vérité, lorsque je suis gris, je crois que j'ai quelque chose de surhumain. Voilà le mariage manqué et remis en question. Le prince de Mantoue a demandé ma tête en échange de sa perruque. Le roi de Bavière a trouvé la peine un peuforte^ et n'a consenti qu'à la prison. Le prince de Mantoue, grâce à Dieu, est si bête, qu'il se ferait plutôt couper en morceaux que d'en démordre; ainsi la princesse reste fille, du moins pour cette fois. S'il n'y a pas là le sujet d'un poème épique en douze chants, je ne m'y connais pas. Pope et Boileau ont fait des vers admirables sur des sujets bien moins importants. Ah! si j'étais poète, comme je peindrais la scène de cette perruque voltigeant dans les airs! Mais celui qui est capable de faire de pareilles choses dédaigne de les écrire. Ainsi, la postérité s'en passera.

(Il s'endort. — Entrent EIsbeth et sa gouvernante, une lampe à la main.)

ELSBETH. — Il dort; ferme la porte doucement.

LA GOUVERNANTE. — Voycz ; Cela n'est pas douteux. Il a ôté sa perruque postiche, sa difformité a disparu en même temps; le voilà tel qu'il est, tel que ses peuples le voient sur son char de triomphe; c'est le noble prince de Mantoue.

ELSBETH. — Oui, c'est lui ; voilà ma curiosité satisfaTte; je voulais voir son visage, et rien de plus; laisse-moi me yencher sur lui.

(Elle prend la lampe.)

Psyché, prend garde à ta goutte d'huile.

LA GOUVERNANTE. — Il est beau comme un vrai Jésus.

ELSBETH. — Pourquoi m'as-tu donné à lire tant de romans

et de contes de fées? Pourquoi as-tu semé dans ma pauvre tète tant de fleurs étranges et mystérieuses?

LA GOUVERNANTE. — (Jomme VOUS voilà émue sur la pointe de v(?s petits pieds!

ELSBETH. — 11 s'éveille; allons-nous-en.

FANTASio, s'éveiiiant. — Est-ceun rêve?Je tiens le coin d'une robe blanche.

ELSBETH. — Lfichez-moi; laissez-moi partir.

FANTASIO. — C'est vous, princesse! Si c'est la grâce du bouffon du roi que vous m'apportez si divinement, laissezmoi remettre ma bosse et ma perruque; ce sera fait dans un instant.

LA GOUVERNANTE. — Ab! princo, qu'il vous sied mal de nous tromper ainsi! Ne reprenez pas ce costume; nous savons tout.

FANTASIO. — Prince! oii en voyez-vous un?

LA GOUVERNANTE. — A quoi sert-il de dissimuler?

FANTASIO. — Je ne dissimule pas le moins du monde, par quel hasard m'appelez-vous prince?

LA GOUVERNANTE. — Je connais mes devoirs envers votre altesse.

FANTASIO. — Madame, je vous supplie de m'expliquer les paroles de cette honnête dame. Y a-t-il réellement quelque méprise extravagante, ou suis-je l'objet dune raillerie?

ELSBETH. — Pourquoi le demander, lorsque c'est vousmême qui raillez?

FANTASIO. — Suis-je donc un prince, par hasard? Concevrait-on quelque soupçon sur l'honneur de ma mère?

ELSBETH. — Qui êtcs-vous, si vous n'êtes pas le prince de Mantoue?

FANTASIO. — Mon nom est Fantasio; je suis un bourgeois de Munich.

(Il lui montre nno-lettre.)

ELSBETH. — Un bourgeois de Munich ! Et pourquoi êtesvous déguisé? Que faites-vous ici?

FANTASIO. — Madame, je vous supplie de me pardonner.

(Il se jette à genoux.)

ELSBETH. — Que veut dire cela? Relevez-vous, homme, et sortez dici! Je vous fais grâce d'une punition que vous mériteriez peut-être. Qui vous a poussé à cette action?

FANTASIO. — Je ne puis dire le motif qui m'a conduit ici.

ELSBETH. — 'Vous ne pouvez le dire? Et cependant je veux le savoir.

FANTASIO. — Excusez-moi, je n'ose l'avouer.

FANTASÏO 277

LA GOUVERNANTE. — Sortons, Elsbeth; ne vous exposez pas à entendre des discours indignes de vous. Cet homme est un voleur, ou un insolent qui va vous parler d'amour.

ELSBETH. — Je veux savoir la raison qui vous a fait prendre ce costume.

FANTASio. — Je vous supplie, épargnez-moi.

ELSBETH. — Non, nou ! parlez, ou je ferme cette porte sur vous pour, dix ans.

FANTASIO. —Madame, je suis criblé de dettes; mes créanciers ont obtenu un arrêt contre moi ; à l'heure où je vous parle, mes meubles sont vendus, et si je n'étais dans cette prison, je serais dans une autre. On a dû venir m'arrêter hier au soir; ne sachant où passer la nuit, ni comment me soustraire aux poursuites des huissiers, j'ai imaginé de prendre ce costume et de venir me réfugier auprès du roi; si vous me rendez la liberté, on va me prendre au collet; mon oncle est un avare qui vit de pommes de terre et de radis, et qui me laisse mourir de faim dans tous les cabarets du royaume. Puisque vous voulez le savoir, je dois vingt mille écus.

ELSBETH. — Tout Cela est-il vrai?

FANTASIO. — Si je mens, je consens à les payer,

(On entend un bruit de chevaux.)

LA GOUVERNANTE. — Vûilà des chfivaux qui passent; c'est le roi en personne. Si je pouvais faire signe à un page !

(Elle appelle par la fenêtre.)

Holà! Flamel, où alliez-vous donc?

LE PAGE, en dehors. — Le prince de Mantoue va partir.

LA GOUVERNANTE. — Le priuce de Mantoue !

LE PAGE. — Oui, la guerre est déclarée. Il y a eu entre lui et le roi une scène épouvantable devant toute la cour, et le mariage de la princesse est rompu.

ELSBETH. — Entendez-vous cela, monsieur Fantasio? vous avez fait manquer mon mariage.

LA GOUVERNANTE. — Seigneur mon Dieu! le prince de Mantoue s'en va, et je ne l'aurai pas vu!

ELSBETH. — Si la guerre est déclarée, quel malheur!

FANTASIO. — Vous appelez cela un malheur, altesse? Aimeriez-vous mieux un mari qui prend fait et cause pour sa perruque? Eh! madame, si la guerre est déclarée, nous saurons quoi faire de nos bras; les oisifs de nos promenades mettront leurs uniformes; moi-même je prendrai mon fusil de chasse, s'il n'est pas encore vendu. Nous irons

â18 CEUVRËS D'ALPRËI) êë mùssèt

faire un tour d'Italie, et si vous entrez jamais à Mantoue, ce sera comme une véritable reins, sans qu'il y ait besoin pour cela d'autres cierges que nos épées.

ELSBETH. — Fantasio, veux-tu rester le bouffon de mon père?-Je te paye tes vingt mille écus.

FANTASIO. — Je le voudrais de grand cœur; mais, en vérité, si j'y étais forcé, je sauterais par la fenêtre pour me sauver un de ces jours.

ELSBETH. -- Pourquoi? Tu vois que Saint-Jean est mort; il nous faut absolument un bouffon.

FANTASIO. — J'aime ce métier plus que tout autre; mais je ne puis faire aucun métier. Si vous trouvez que cela vaille vingt mille écus de vous avoir débarrassée du prince de Mantoue, donnez-les moi, et ne payez pas mes dettes. Un gentilhomme sans dettes ne saurait où se présenter. Il ne m'est jamais venu à l'esprit de me trouver sans dettes.

ELSBETH. — Eh bien ! je te les donne ; mais prends la clef de mon jardin : le jour où tu t'ennuieras d'être poursuivi par tes créanciers, viens te cacher dans les bluets où je t'ai trouvé ce matin ; aie soin de prendre ta perruque et ton habit bariolé; ne parais pas devant moi sans cette taille contrefaite et ces grelots d'argent; car c'est ainsi que tu m'as plu : tu redeviendras mon bouffon pour le temps qu'il te plaira de l'être, et puis tu iras à tes affaires. Maintenant tu peux, t'en aller, la porte est ouverte.

LA GOUVERNANTE. — Est-il possiblc que le piince de Mantoue soit parti sans que je l'aie vul

Nous avons dit dans la courte biographie du poète publiée en tête de l'œuvre, qu'à l'époque où il cherchait à se débarrasser de son emploi administratif il avait demandé au théâtre un supplément à son maigre budget. Il écrivit d'abord une petite pièce en trois tableaux intitulée la Quittance du Diable. La pièce, contenant à chaque tableau une scène en vers ne manquait pas d'originalité. Elle fut acceptée au Théâtre dos Nouveautés, situé place de la Bourse, sur l'emplacement oii fut construit plus tard le théâtre du Vaudeville. L'acteur Bouffé en devait jouer le rôle principal. La Révolution de Juillet empêcha la représentation, de cette œuvre qui n'a jamais été publiée, mais dont le manuscrit a été conservé.

A l'automne de 1830 les théâtres étant devenus libres, le directeur de l'Odéon, Harel, demanda à l'auteur des Contes d'Espagne une pièce neuve et hardie, autant que possible.

La î^uit Vénitienne lui fut bientôt remise el la pièce fut montée en peu de jours, ayant M. Lokroy, le père de l'homme politique, comme premier interprète.

La Nuit vénitienne, qui s'intitule aussi les Noces de Laurette, est un tout petit acte non sans intérêt.

Laurette, princesse vénitienne, est fiancée au jeune prince d'Eysenach, mais elle a aimé d'abord un libertin de Venise, Razetta qui vainement a cherché à la séduire, qui lui propose de i'enlever et de tuer simplement d'un coup de poignard le royal époux.

Celui-ci, très épris de sa belle fiancée, se fait aimer d'elle, et Razetta, au lieu de se tuer comme il l'affiraiait, retourne sans hésiter faire la fête avec ses compagnons, en souhaitant que toutes les folies des amants finissent aussi joyeusement que la sienne.

Celte bluctte romantique aurait pu réussir. Malheureusement sur la scène de l'Odéon l'actrice chargée du rôle de Laurette approcha sa robe blanche d'un treillage vert dont la peinture n'avait pas eu le temps de sécher, et ce bariolage mit la salle en fou rire. Une seconde tentative eut lieu le lendemain sans treillage, mais sans plus de succès, et le jeune auteur, ne voulant pas « être dévoré par les bêtes », dit adieu à la ménagerie

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pour longtemps. — 11 avait vingt ans. Un critique de 1830, CliarleS Ulaurice, n'hésita pas à écrire : « La Nuit vénitienne a été jouée au milieu des tiuées et des sifflets. Nous croyons cependant avoir entendu prononcer le nom de M. Alfred de Musset. Voilà un nom qui ne sortira jamais de l'obscurité! » Celte prophétie n'était pas faite pour encourager le débutant.

Dans laRevue des Deux Mondes parurent d'abord, nous l'avons dit, les autres comédies que nous publions, André del Sarlo, les Caprices de Marianne, Fanlasio, écrits en 1833, On ne badine pas avec l'Amour, en 1834, puis Barôerine, en 1835.

Barberine n'appartient pas au répertoire dramatique de Musset; elle n'a été jouée qu'exceptionnellement. En voici le résumé :

« Le comte Ulric, gentilhomme bohémien, rencontre à la cour de Hongrie un jeune baron hongrois Adolphe de Rosemberg. Ulric a laissé au fond de son vieux château gothique sa douce et fidèle compagne Barberine pour venir s'enrôler sous la bannière de Béatrix d'Aragon, reine de Hongrie. Quant au baronnet, sa principale idée, en quittant sa vieille tante pour venir à la cour, a été de se faire un peu voir du beau sexe contre lequel il compte diriger la grosse artillerie de son immense fortune et des charmes personnels qu'il se suppose. Les deux gentilshommes en viennent naturellement à se faire des confidences réciproques et Ulric ne peut s'empêcher d'avouer sa tristesse en songeant à la créature adorée qu'il a laissée derrière lui. C'est alors que, de plaisanterie en plaisanterie, Adolphe de Rosemberg en arrive à parier avec Ulric que, si celui-ci s'engage à ne rien écrire à sa femme de ce qui s'est passé entre eux, il triomphera promptement de la vertu de Barberine. La gageure est tenue et c'est la reine elle-même qui est prise pour témoin de ce singulier duel. Adolphe part aussitôt pour la Bohème et, introduit auprès de Barberine par une lettre de recommandation qu'Ulric lui a donnée, il commence aussitôt le siège. Mais Barberine n'a pas oublié son mari dont elle pleure chaque jour le départ, elle s'aperçoit bientôt des intentions du baron. • Quoi, lui dit-elle, si je consentais à vous écouter, ni l'amitié, ni la crainte de Dieu, ni la confiance d'un gentilhomme qui vous envoie auprès de moi, rien n'est capable de vous faire hésiter? — Non, sur mon àme, rien au monde, répond élourdiment Rosemberg. — Vous trahiriez de bon cœur un ami? — Oui, pour un regard de vous — Attendezmoi donc, » dit Barberine, et elle sort, laissant Adolphe dans une vaste chambre eu compagnie d'un rouet et d'une quenouille. Bienlôl après on entend les fenêtres se fermer et le bruit des verrous qu'on met aux portes; puis uu guichet s'ouvre dans la muraille : « Seigneur Rosemberg, dit la voix de Ba.-berine, vous êtes venu commettre un vol le plus odieux et le plus digne de châtiment, celui de l'honneur d'une femme, vous êtes donc emprisonne comme un voleur. Si vous vous voulez boire et

manger, vous n'avez d'autre moyen que de filer, et l'ordinaire de vos repas sera scrupuleusement augmenté ou diminué selon la quanlilé de fil que vous filerez. » On s'imagine la fureur du pauvre baron, ses cris, ses lamentations, ses menaces, ses prières. Mais la faim est un tyran qui en soumettrait de plus vigoureux que le jeune Adolphe, et il se décide à filer quand on annonce l'arrivée de la reine et du comte Ulric. Barberine les a prévenus et ils viennent constater Tissue de la gageure au grand bonheur d'Ulricet à la honte du baronnet qui jure, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendra plus.

A la fin de la comédie, après avoir lu à haute voix la lettre dans laquelle Barberine annonce à. son mari le châtiment du coupable, la reine Béatrix d'Aragon ajoute ces fières paroles adressées aux gentilshommes qui l'écoutent :

« Si vous riez de cette lettre, seigneurs chevaliers, Dieu garde vos femmes de malencontre! 11 n'y a rien de si sérieux que l'honneur. Comte Ulric, jusqu'à demain nous voulons rester votre hôtesse et nous entendons qu'on publie que nous avons fait le voyage exprès, suivie de toute notre cour, afin qu'on sache que le toit sous lequel habite une honnête femme est aussi saint lieu que l'église, et que les rois quittent leurs palais pour les maisons qui sont à Dieu. »

Dans les œuvres plus fortes qu'il a tentées, comme André del Sarto ti Lorenzaccio, Musset a certes moins réussi que dans les courtes et spirituelles esquisses, si brillantes, si vivement enlevées, dont les hasards et le décousu même conviennent de prime abord aux caprices et en quelque sorte aux brisures de son talent.

Cependant il y a dans Lorenzaccio, dont la représentation est impossible, des jets d'une superbe vigueur.

Dans cette œuvre Alfred de Musset met en scène le meurtre d'Alexandre de Médicis par son cousin, ce singulier Brutus florentin qui simulait non la folie, mais la débauche, Lorenzo de Médicis, surnommé Lorenzaccio. Le drame débute par un enlèvement et un meurtre, il se continue par des scènes d'orgie féroce entrecoupées d'une façon pittoresque par des dialogues de marchands qui causent politique sur le pas de leur porte, par les lamentations des proscrits que la tyrannie des Médicis a éloignés de Florence et par les monologues inquiets de Lorenzo, dont le caractère, dessiné avec beaucoup d'art, et le but mystérieux qu'on entrevoit par instants, ne se développent que peu à peu. En attendant, Lorenzo est le plus fieffé ruffian de la ville, le directeur des plaisirs du duc, le souteneur en titre des filles de joie, un lendemain d'orgie ambulant. Lorsqu'il parait avec ses yeux plombés, ses mains fluettes et maladives, ses lèvres pâles et déprimées qui ne s'ouvrent que pour l'injure,

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l'impudeur ou le blasphème, chacun met la main à la garde de son épée, le mari cache sa femme et la mère voile les yeux de sa fille. Et cependant Lorenzo n'était pas né pour la vie qu'il mène : « J'aurais pleuré, dit-il, avec la première fille que j'ai sédi*ite si elle ne s'était pas mise à rire. » C'est le dégoût qui lui a lait mépriser les hommes, mais il a juré de prendre sa revanche; il a juré qu'un des tyrans de sa patrie mourrait de sa main, et il y a vingt ans que cette idée fermente dans son cerveau. « J'ai été honnête et pur comme tout autre, dit-il au vieux Strozzi; j'ai cru à la vertu, à la grandeur humaine comme un martyr croit à son Dieu. J'ai versé plus de larmes sur la pauvre Italie que Niobé sur ses filles. Mais, pour parvenir à mon but, pour plaire à mon cousin Alexandre, il fallait venir à lui' porté par les larmes des familles; pour devenir son ami et acquérir sa confiance, il fallait baiser sur ses lèvres épaisses les restes de ses orgies. J'étais pur comme un lis et cependant je n'ai pas reculé devant cette tâche. » Voilà pourquoi Lorenzo est devenu vicieux, lâche, un objet de honte et d'opprobre, et ce meurtre qu'il médite est tout ce qui reste de sa vertu. 11 ne compte pas beaucoup sur l'issue de son entreprise. Il sait que les républicains de Florence ne s'entendent qu'à débiter de longues périodes aussi ronflantes qu'inofTensives. « N'importe, dit-il, ma vie entière est au bout de ma dague, et que la Providence retourne ou non la tète en m'entendant frapper, je jette la nature humaine à pile ou face sur la tombe d'Alexandre, et dans deux jours les hommes comparaîtront devant le tribunal de ma volonté. » Lorenzo ne s'était pas trompé. Florence est trop avilie pour accueillir la liberlc, et, Alexandre frappé à mort, elle se hâte de se donner un nouveau maître dans' Gosmc de Médicis. Quant au meurtrier du duc, sa tête est mise' à prix et le poignard d'un assassin l'atteint à Venise où il s'était féfugié. Citons un passage du dialogue.

LORENZO. — Ah! vous avez vécu tout seul, Philippe. Pareil à un fanal éclatant, vous êtes resté immobile au bord de l'océan des hommes, et vous avez regardé dans les eaux la réflexion de votre propre lumière; du fond de votre solitude, vous trouviez l'océan magnifique sous le dais splendide des cieux; vous ne comptiez pas chaque flot, vous ne jetiez pas la sonde; vous étiez plein de confiance dans l'ouvrage de Dieu. Mais moi, pendant ce temps-là, j'ai plongé; je me suis enfonce dans cette mer houleuse de la vie; j'en ai parcouru toutes les profondeurs, (rouvert de ma cloche de verre; tandis que vous admiriez la surface, j'ai vu les débris des naufrages, les ossements et les Lèviathaiis.

l'uiMPi'K. — Ta tristesse me fend le cœur.

LOUKNzo. — C'est parce que je vous vois tel que j'ai été, et sur le point de faire ce que j'ai fait, que je vous parle ainsi. Je, ne méprise point les hommes; le tort des livres et des liisto-' riens est de nous les montrer diiTérenls de ce qu'ils sont. La

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vie est comme une cité, on peut y rester cinquante ou soixante ans sans voir autre chose que des promenades et des palais; mais il ne faut pas entrer dans \es tripots, ni s'arrêter, en rentrant chez soi, aux fenêtres des mauvais quartiers. Voilà mon avis, Philippe; s'il s'agit de sauver tes enfants, je te dis de rester tranquille; c'est le meilleur moyen pour qu'on te les renvoie après une petite semonce. S'il s'agit de tenter quelque chose pour les hommes, je te conseille de te couper les bras^ car tu ne seras pas longtemps à l'apercevoir qu'il n'y a que toi qui en aies.

PHILIPPE. — Je conçois que le rôle que tu joues t'ait donné de pareilles idées. Si je te comprends bien, tu as pris, dans un but sublime, une route hideuse, et tu crois que tout ressemble à ce que tu as vu.

LORENzo. — Je me suis réveillé de mes rêves, rien de plus. Je te dis le danger d'en faire. Je connais la vie, et c'est une vilaine cuisine, sois-en persuadé. Ne mets pas la main là dedans, si tu respectes quelque chose.

PHILIPPE. — Arrête; ne brise pas comme un roseau mon bâton de vieillesse. Je crois à tout ce que tu appelles des rêves; je crois à la vertu, à la pudeur et à la liberté.

LORENZO. — Et me voilà dans la rue, moi, Lorenzaccio! et les enfants ne me jettent pas de la boue! Les lits des filles sont encore chauds de ma sueur, et les pères ne prennent pas, quand je passe, leurs couteaux et leurs balais pour m'assommer! Au fond de ces dix mille maisons que voilà, la septième génération parlera encore de la nuit oii j'y suis entré, et pas une ne vomit à ma vue un valet de charrue qui me fende en deux comme une bûche pourrie! L'air que vous respirez, Philippe, je le respire; mon manteau de soie bariolé traîne paresseusement sur le sable fin des promenades; pas une goutte de poison ne tombe dans mon chocolat; que dis-je? ô Philippe! les mères pauvres soulèvent honteusement le voile de leurs filles quand je m'arrête au seuil de leurs portes; elles me laissent voir leur beauté avec un sourire plus vil que le baiser de Judas, tandis que moi, pinçant le menton de la petite, je serre les poings de rage en remuant dans ma poche quatre ou cinq méchantes pièces d'or.

pmLipPE. — Que le tentateur ne méprise pas le faible; pourquoi tenter lorsque l'on doute?

LORENzo. — Suis-je un Satan? Lumière du ciel! je m'en souviens encore, j'aurais pleuré avec la première fille que j'ai séduite si elle ne s'était mise à rire. Quand j'ai commencé à jouer mon rôle de Brutus moderne, je marchais dans mes habits neufs de la grande confrérie du vice comme un enfant de dix ans dans l'armure d'un géant de la fable. Je croyais que la corruption était un stigmate, et que les monstres seuls le portaient auj front. J'avais commencé à dire tout haut que mes vingt années! de vertu étaient un masque étouffant; ô Philippe! j'entrai alors, dans la vie, et je vis qu'à mon approche tout le monde en faisait

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aula.ii que moi; tous les masques tombaient devant moft regard; l'humanité souleva sa robe, et me montra, comme à un adepte digne d'elle, sa monstrueuse nudité. J'ai vu les hommes tels qu'ils sont, et je me suis dit : Pour qui est-ce donc que je travaille? Lorsque je parcourais les rues de Florence, avec mon fantôme à mes côtés, je regardais autour de moi, je cherchais les visages qui me donnaient du cœur, et je me demandais : Quand j'aurai fait mon coup, celui-là en profitera-t-il? J'ai vu les républicains dans leurs cabinets ; je suis entré dans les boutiques; j'ai écouté et j'ai guetté. J'ai recueilli les discours des gens du peuple; j'ai vu l'effet que produisait sur eux la tyrannie; j'ai bu dans les banquets patriotiqu«s le vin qui engendre la' métaphore et la prosopopée; j'ai avalé entre deux baisers les larmes les plus vertueuses; j'attendais toujours que l'humanité me laissât voir sur sa face quelque chose d'honnête. J'observais conime un amant observe sa fiancée en attendant le jour des noces.

PHILIPPE. — Si tu n'as vu que le mal, je te plains; mais je ne puis te croire. Le mal existe, mais non pas sans le bien; comme l'ombre existe, mais non sans la lumière.

LORENzo. — Tu ne veux voir en moi qu'un mépriseur d'hommes : c'est me faire injure. Je sais parfaitement qu'il y en a de bons; mais à quoi servent-ils? que font-ils? comment agissent-ils? Qu'importe que la conscience soit vivante, si le bras est mort? Il y a de certains côtés par où tout devient bon : un chien est un ami fidèle; on peut trouver en lui le meilleur des serviteurs, comme on peut voir aussi qu'il se roule sur les cadavres, et que la langue avec laquelle il lèche son maître sent la charogne d'une lieue. Tout ce que j'ai à voir, moi, c'est que je suis perdu, et que les hommes n'en profiteront pas plus qu'ils ne me comprendront.

PHILIPPE. — Pauvre enfant, tu me navres le cœur! Mais si lu es honnête, quand tu auras délivré ta patrie, tu le redeviendras. Cela réjouit mon vieux cœur, Lorenzo, de penser que tu es honnête; alors tu jetteras ce déguisement hideux qui te défigure, et tu redeviendras d'un métal aussi pur que les statues de bronze d'Harmodius et d'Aristogiton.

LORENZo. — Philippe, Philippe, j'ai été honnête. La main qui a soulevé une fois le voile de la vérité ne peut plus le laisser retomber; elle reste immobile jusqu'à la mort, tenant toujours ce voile terrible, et l'élevant de plus en plus au-dessus de la tête de l'homme, jusqu'à ce que l'ange du sommeil éternel lui bouche les yeux.

PHILIPPE. — Toutes les maladies se guérissent; elle vice est une maladie aussi.

LORENzo. — Il est trop tard. Je me suis fait à mon métier. Le vice a été pour moi un vêtement; maintenant il est collé à ma peau. Je suis vraiment un ruffian, et quand je plaisante sur mes pareils, je me sens sérieux comme la mort au milieu de

ma gaieté. Brulus a fait le fou pour tuer Tarquin, et ce qui m'étonne en lui, c'est qu'il n'y ait pas laissé sa raison. Profite de moi, Philippe, voilà ce que j'ai à te dire : ne travaille pas pour ta pairie.

PHILIPPE.— Si je te croyais, il me semble que le ciel s'obscurcirait pour toujours, et que ma vieillesse serait condamnée à marcher à tâtons. Que tu aies pris une route dangereuse, cela peut être; pourquoi ne pourrais-je en prendre une autre qui me mènerait au même point? Mon intention est d'en appeler au peuple, et d'agir ouvertement.

LORENZO. — Prends garde à toi, Philippe; celui qui te le dit sait pourquoi il le dit. Prends le chemin que tu voudras, tu auras toujours affaire aux hommes.

PHILIPPE. — Je crois à l'honnêteté des républicains.

LORENZO. — Je te fais une gageure. Je vais tuer Alexandre; une fois mon coup fait, si les républicains se comportent comme ils le doivent, il leur sera facile d'établir une république, la plus belle qui ait jamais fleuri sur la terre. Qu'ils aient pour eux le peuple, et tout est dit. Je te gage que ni eux ni le peuple ne feront rien. Tout ce que je te demande, c'est de ne pas t'en mêler; parle, si tu le veux, mais prends garde à tes paroles, et encore plus à tes actions. Laisse-moi faire mon coup : tu as les mains pures, et moi, je n'ai rien à perdre.

PHILIPPE. — Fais-le, et tu verras.

LORENZO. — Soit, — mais souviens-toi de ceci. Vois-tu dans cette petite maison cette famille assemblée autour d'une table? ne dirait-on pas des hommes? Us ont un corps, et une àme dans ce corps. Cependant, s'il me prenait envie d'entrer chez eux, tout seul, comme me voilà, et de poignarder leur fils aine au milieu d'eux, il n'y aurait pas un couteau de levé sur moi.

PHILIPPE. — Tu me fais horreur. Comment le cœur peut-il rester grand avec des mains comme les tiennes?

LORENZO. — Viens, rentrons à ton palais, et tâchons de délivrer tes enfants.

PHILIPPE. — Mais pourquoi tueras-tu le duc, si tu as des idées pareilles?

LORENZO. — Pourquoi? tu le demandes?

PHILIPPE. — Si tu crois que c'est un meurtre inutile à ta patrie, comment le commets-tu?

LORENZO. — Tu me demandes cela en face? Regarde-moi un peu. J'ai été beau, tranquille et vertueux.

PHILIPPE. — Quel abîme! quel abîme tu m'ouvres!

LORENZO. — Tu me demandes pourquoi je tue Alexandre? Veux-tu donc que je m'empoisonne, ou que je saute dansl'Arno? veux-tu que je sois un spectre, et qu'en frappant sur ce squelette (Il frappe sa poitrine.) il n'en sorte aucun son? Si je suis l'ombre de moi-même, veux-tu donc que je m'arrache le seul fil qui rattache aujourd'hui mon cœur à quelques fibres de

mon cœur d'autrefois? Songes-tu que ce meurtre, c'est tout ce qui me reste de ma vertu? Songes-tu que je glisse depuis deux ans sur un mur taillé à pic, et que ce meurtre est le seul brin d'herbe où j'aie pu cramponner mes ongles? Crois-tu <lonc"T]ue je n'aie plus d'orgueil, ])arcc que je n'ai plus de honte? et veux-tu que je laisse mourir en silence l'énigme de ma vie? Oui, cela est certain, si je pouvais revenir à la vertu, si mon apprentissage de vice pouvait s'évanouir, j'épargnerais peut-être ce conducteur de bœufs. Mais j'aime le vin, le jeu et les filles; compreuds-tu cela? Si tu honores en moi quelque' chose, toi qui me parles, c'est mon meurtre que tu honores, peut-être justement parce que tu ne le ferais pas. Voilà assez longtemps, vois-tu, que des républicains me couvrent de boue et d'infamie; voilà assez longtemps que les oreilles me tintent, et que l'exécration des hommes empoisonne le pain que je mâche; j'en ai assez de me voir conspué par les lâches sans nom, qui m'accablent d'injures pour se dispenser de m'assomnier, comme ils le devraient. J'en ai assez d'entendre brailler en plein vent le bavardage humain; il faut que le monde sache un peu qui je suis et qui il est. Dieu merci! c'est peut-être demain que je tue Alexandre; dans deux jours j'aurai fini. Ceux qui tournent, autour de moi avec des yeux louches, comme autour d'une curiosité monstrueuse apportée d'Amérique, pourront satisfaire leur gosier et vider leur sac à paroles. Que les hommes me comprennent ou non, qu'ils agissent ou n'agissent pas, j'aurai dit tout ce que j'ai à dire; je leur ferai tailler leur plume, si je ne leur fais pas nettoyer leurs piques, cl l'humanité gardera sur sa joue le soufflet démon épée marqué en traits de sang. Qu'ils m'appellent comme ils voudront, Brulus ou Érostrate, il ne me plaît pas qu'ils m'oublient. Ma vie entière est au bout de ma dague, et que la Providence retourne ou non la tête en m'entendanl frapper, je jette la nature humaine à pile ou face sur la tombe d'Alexandre; dans deux jours les hommes comparaîtront devant le tribunal de ma volonté.

PHU.IPPE!, — Tout cela m'étonne, et il y a dans tout ce que tu m'as dit des choses qui me font peine, et d'autres qui me font font plaisir. Mais Pierre et Thomas sont en prison, et je ne saurais là-dessus m'en fier à personne qu'à moi-même. C'est en vain que ma colère voudrait ronger son frein; mes entrailles sont émues trop vivement : tu peux avoir raison, mais il faut que j'agisse; je vais rassembler mes parents.

UJUENzo. — Comme tu voudras; mais prends garde à toi. Garde-moi le secret, même avec tes amis, c'est tout ce que je demande.

Voilà deux scènes principales du drame et en quels termes JI se découvre à l'honnête Strozzi.

El bientôt Lorenzo donne ainsi rendez-vous à l'assassin qui doit l'asSisler.

LORENzo. — Rentre chez toi, et ne manque pas de venir àc m juit; tu t'enfermeras dans mon cabinet jusqu'à ce qu'on vicnnt'avertir.

scoRONcoNCOLO. — Oui, monseigncur.

(Il sort.)

LORENZO, seul. — De quel tigre a rêvé ma mère enceinte de moi! Quand je pense que j'ai aimé les fleurs, les prairies et les sonnets de Pétrarque, le spectre de ma jeunesse se lève devant moi en frissonnant. 0 Dieu ! pourquoi ce seul mot : « A ce soir », fait-il pénétrer jusque dans mes os cette joie brûlante comme un fer rouge? De quelles entrailles fauves, de quels velus embrassements suis-je donc sorti? Que m'avait fait cet homme? Quand je pose ma main là, et que je réfléchis, — qui donc m'entendra dire demain : « Je l'ai tué, » sans me répondre : « Pourquoi l'as-tu tué? » Cela est étrange. 11 a fait du mal aux autres, mais il m'a fait du bien, du moins à sa manière. Si j'étais resté tranquille au fond de mes solitudes de Cafagginolo, il ne serait pas venu m'y chercher, et moi je suis venu le chercher à Florence. Pourquoi cela? Le spectre de mon père me conduisait-il, comme Oreste, vers un nouvel Égisle? M'avait-il oITensé alors? Cela est étrange, et cependant, pour cette action j'ai tout quitté; la seule pensée de ce meurtre a fait tomber en poussière les rêves de ma vie; je n'ai plus été qu'une ruine, dès que ce meurtre, comme un corbeau sinistre, s'est posé sur ma route et m'a appelé à lui. Que veut dire cela? Tout à l'heure, en passant sur la place, j'ai entendu deux hommes parler d'une comète. Sont-ce bien les battements d'un cœur humain que je sens là, sous les os de ma poitrine? Ah! pourquoi cette idée me vient-elle si souvent depuis quelque temps? Suis-je le bras de Dieu? Y a-t-il une nuée au-dessus de ma tête? Quand j'entrerai dans cette chambre, et que je voudrai tirer mon épée du fourreau, j'ai peur de tirer l'épée flamboyante de l'archange, et de tomber en cendres sur ma proie. » '

Voici enfin la scène du meurtre :

La chambre de Lorenzo. — Entrent LE DUC ET LORENZO.

LE DUC. — Je suis transi, — il fait vraiment froid. (Il 6to son épée.)

Eh bien! mignon, qu'est-ce que tu fais donc?

LORENZO. — Je roule votre baudrier autour de votre épée, et je la mets sous votre chevet. 11 est bon d'avoir toujours une arme sous la main.

(Il entortille lo baudrier do manière à empocher l'épée de sortir, du - fourreau.)

LE DUC. — Tu sais que je n'aime pas les bavardes, et il m'e st revenu que la Catherine était une belle parleuse. Pour éviter les conversations, je vais me mettre au lit. A propos, pourquoi donc as-tu fait demander des chevaux de poste à l'évêque de Marzi ?

LORENZO. — Pour aller voir mon frère, qui est très malade, à ce qu'il m'écrit.

LE DUC. — Va donc chercher ta tante.

LORENZO. — Dans un instant.

(Il sort.)

LEDUC, seul. —Faire la cour à une femme qui vous réponH oui 4orsqu'on lui demande oui ou non, cela m'a toujours paru très sot, et tout à fait digne d'un Français. Aujourd'hui surtout que j'ai soupe comme trois moines, je serais incapable de dire seulement : • Mon cœur • ou : • Mes chères entrailles » à l'infante d'Espagne. Je veux faire semblant de dormir : ce sera peut-être cavalier, mais ce sera commode.

(Il se couche. — Lorenzo rentre l'épée à la main.)

LORENZO. — Dormez-vous, seigneur? (Il le frappe.)

LE DUC. — C'est toi, Renzo?

LORENZO. — Seigneur, n'en doutez pas.

(U le frappe de nouveau. — Entre Scoronconcolo.)

scoRONCONCOLO. — Est-ce fait?

LORENZO. — Regarde, il m'a mordu au doigt. Je garderai'-jusqu'à la mort cette bague sanglante, inestimable diamant.

SCORONCONCOLO. — Ah ! mon Dieu ! c'est le duc de Florence !

LORENZO, s'asseyant sur la fenêtre. — Que la nuit est belle! que l'air du ciel est pur! Respire, respire, cœur navré de joie!

SCORONCONCOLO. — Vieos, maître, nous en avons trop fait; sauvons-nous.

LORENZO. — Que le vent du soir est doux et embaumé! comme les fleurs des prairies s'enlr'ouvrenl! 0 nature magnifiqne! ô éternel repos!

SCORONCONCOLO. — Le vent va glacer sur votre visage la sueur qui en découle. Venez, seigneur.

LORENZO. — Ah! Dieu de bonté! quel moment!

SCORONCONCOLO. à part. — Son âme se dilate singulièrement. Quant à moi, je prendrai les devants.

(Il veut sortir.)

LORENZO. — Attends, tire ces rideaux. Maintenant, donne-moi la clef de celte chambre.

SCORONCONCOLO. — Pourvu que les voisins n'aient rien entendu!

LORENZO. — Ne te souviens-tu pas qu'ils sont habitués à notre tapage? Viens, parlons. »

(Ils sortent.)

La représentation des pièces de Musset fut lente à venir.

En 1846, à la suite de la publi-calion dans la Revue des Deux Mondes de II faut qu'une porte soit ouvei'te ou fermée, qui avait été fort goùlée des lecteurs et dont tout Paris s'enlrelenail, M. Bocage, directeur de l'Odéon, voulut absolument représenter le Caprice.

Musset, qui avait gardé cuisant le souvenir de la Nuit Ve'ni-

(Dessin original' de Bida. )

LoRENZo au Duc, couché. — Dormez-vous Seigneur?

Le Duc. — C'est toi Renzo.

LoRENzo. — Seigneur, n'en doutez pas.

(11 le frappe encure.) Alfred de Musset. II, 19

(11 le frappe.)

Le théâtre D'ALFRED de MUSSET

tienne, s'attendait à un second échec et n'alla même pas aux répétitions et, pour des raisons oubliées, la représentation n'euK. pas lieu.

En 1847, année durant laquelle le poète fut fort souffrant, apprit aux bains de mer du Croisic une nouvelle incroyable. On allait jouer le Caprice au Théâtre-Français. La fortune de

MADAME ALLAN de la Comédie française.

(D'après une lithographie.)

cette pièce est-vraiment singulière. Mme Allan-Despréaux, oubliée des Parisiens et qui tint dans la vie intime de Musset.une place si importante, jouissait depuis quinze ans d'une grande faveur à la cour de Russie, Admise dans la plus haute société, elle y avait pris le ton et les manières des femmes du grand monde". Un jour, à Saint-Pétersbourg, on lui conseilla d'aller voir une pièce qu'on jouait sur un petit théâtre et dans laquelle se trouvait un joli rôle de femme lui convenant à merveille.

292 ÛEUVRÉS D ALFRED DE MUSSÈf

On fit la partie de plaisir d'aller à ce théâtre; on vit la petite pièce russe, et la grande comédienne en fut si contente qu'elle en demanda une traduction en français pour la jouer devant la cour.

Or cette piice était le Caprice et peut ne s'en fallut qu'on ne le traduisit dans la langue où il avait été écrit. L'empereur aurait certainement commandé ce travail, si une personne au courant de la littérature française n'eût averti Mme Allan que la pièce russe, dont le mérite l'avait tant frappée, n'était elle-même qu'une traduction. Le volume qui contenait le Caprice courait les rues de Saint-Pétersbourg; on en donna un exemplaire à Mme Allan et cette pièce fut jouée devant l'empereur Nicolas, qui la trouva charmante.

Mme Allan rentrant alors au Théâtre-Français voulut reparaître devant le public parisien dans les deux personnages de Célimène et de Mme de Léry.

En revenant à Paris au mois d'octobre, Alfred de Musset trouva l'afTaire très avancée. La première représentation eut lieu le 27 novembre et son succès fut un événement dramatique. La vogue extraordinaire de ce petit acte fit plus pour la réputation de l'auteur que tous ses autres ouvrages. En quelques jours le nom d'Alfred de Musset pénétra dans les régions moyennes du public où arrivent si rarement les œuvres poétiques.

Comme suite au Caprice, le Théâtre-Français voulut aussitôt représenter II faut qu'une porte soit ouverte ou fermée, et la comédie II ne faut jurer de rien dont Provost, Brindeau, Gol, Mmes Mante et Luther firent un véritable bijou.

Cettedernièrepièce fut jouée pour la premièrefoisIe22juini848 à l'heure même où l'insurrection élevait de tous côtés les barricades.

Le Théâtre historique donna quelques représentations du Chandelier qui revint plus tard à la Comédie-Française.

Le 3 mai 1849 il y eut dans le salon de Pleyel une matinée musicale et dramatique au profit des pauvres et à laquelle lîachcl, Jlme Allan et Mme Viardot donnèrent leur concours.

Alfred de Musset écrivit pour cette matinée le proverbe On ne saurait penser à tout qui obtint un succès de rires devant le public élégant et féminin que-le poète appelait son public des petits nez roses. Mais la pièce n'obtint pas de succès aux Français, où elle ne fut jouée qu'une dizaine de fois. C'est la plaisante aventure de deux distraits, le marquis de Valberg et la comtesse de Vernon, qui, après des étourderies sans nombre, finissent ccpcndar»l par s'entendre.

Le Chandelier, accueilli avec une faveur extraordinaire, répara ce léger échec, mais la critique cria au scandale, et le ministre, M. Léon Faucher, s'avisa de faire supprimer cette comédie après quarante représentations. L'auteur en eut tant de chagrin qu'il composa un dénouement moral dans lequel Fantas,*'» partait pour l'armée avec Clavaroche, tandis que Jacqueline retonibait sous

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