‹ Œuvres illustrées; de seize dessins originaux de Bida, de portraits de MussetChapitre 66 sur 76 · PROFIL DE GRISETTE · texte numérisé non relu

PROFIL DE GRISETTE

Jparmi les étudiants qui suivaient, l'an passé, les cours de l'École de Médecine, se trouvait un jeune homme nommé Eugène Aubert. C'était un garçon de bonne famille, qui avait à peu près dix-neuf ans. Ses parents vivaient en province, et lui faisaient une pension modeste, mais qui lui suffisait. Il menait une vie tranquille, et passait pour avoir un caractère fort doux. Ses camarades l'aimaient; en toute circonstance, on le trouvait bon et gerviable, la main généreuse et le cœur ouvert. Le seul défaut qu'on lui reprochait était un singulier penchant à la rêverie et à la solitude, et une réserve si excessive dans son langage et ses moindres actions, qu'on l'avait surnommé la Petite Fille, surnom, du reste, dont il riait luimême, et auquel ses amis n'attachaient aucune idée qui pût l'offenser, le sachant aussi brave qu'un autre au besoin; mais il était vrai que sa conduite justifiait un peu ce sobriquet, surtout par la façon dont elle contrastait avec les mœurs de ses compagnons. Tant qu'il n'était question que de travail, il était le premier à l'œuvre; mais, s'il s'agissait d'une partie de plaisir, d'un dîner au Moulin de Beurre, ou d'une contredanse à la Chaumière, la Petite Fille secouait la tête et regagnait sa chambrette garnie. Chose presque monstrueuse parmi les étudiants : non seulement Eugène n'avait pas de maîtresse, quoique son âge et sa figure eussent pu lui valoir des succès, mais on ne l'avait jamais vu faire le galant au comptoir d'une grise.tte, usage immémorial au quartier Latin. Les beautés qui peuplent la montagne Sainte-Geneviève, et se partagent les amours des écoles, lui inspiraient une sorte de répugnance qui allait jusqu'à l'aversion. Il les .regardait comme une espèce à part, dangereuse, ingrate, et

dépravée, née pour laisser partout le mal et le malheur en échange de quelques plaisirs. « Gardez-vous de ces femmês-là^ disait-il : ce sont des poupées de fer rouge. » Et il ne trouvait malheureusement que trop d'exemples pour justifier la haine qu'elles lui inspiraient. Les querelles, les désordres, quelquefois même la ruine qu'entraînent ces liaisons passagères, dont les dehors ressemblent au bonheur, n'étaient que trop faciles à citer, Tannée dernière comme aujourd'hui, et probablement comme l'année prochaine.

Il va sans dire que les amis d'Eugène le raillaient continuellement sur sa morale et ses scrupules. « Que prétendstu? lui demandait souvent un de ses camarades nommé Marcel, qui faisait profession d'être un bon vivant; que prouve une faute ou un accident arrivé une fois par hasard? '

— Qu'il faut s'abstenir, répondit Eugène, de peur que cela n'arrive une seconde fois.

— Faux raisonnement, répliquait Marcel, argument de capucin de carte, qui tombe si le compagnon trébuche. De quoi vas-tu t'inquiéter? Tel d'entre nous a perdu au jeu : est-ce une raison pour se faire moine? L'un n'a plus le sou, l'autre boit de l'eau fraîche : est-ce qu'Élise en perd l'appétit? A qui la faute si le voisin porte sa montre au montde-piété pour aller se casser le bras à Montmorency? la voisine n'en est pas manchote. Tu te bats pour Rosalie, on te donne un coup d'épée; elle te tourne le dos, c'est tout simple : en a-t-elle moins fine -taille? Ce sont de ces petits inconvénients dont l'existence est parsemée, et ils sont plus rares que tu ne le penses. Regarde un dimanche, quand il fait Jieau temps, que de bonnes paires d'amis dans les cafés, dans les promenades et les guinguettes! Considère-moi ces gros omnibus bien rebondis, bien bourrés de grisettes, qui vont au Ranelagh ou à Belleville. Compte ce qui sort, un jour de fête seulement, du quartier Saint-Jacques : les bataillons de modistes, les armées de lingères, les nuées de marchandes de tabac; tout cela s'amuse, tout cela a ses amours, tout cela va s'ébattre autour de Paris, sous les tonnelles des campagnes, comme des volées de friquets. S'il pleut, cela va au mélodrame manger des oranges et pleurer; car cela mange beaucoup, c'est vrai, et pleure aussi très volontiers : c'est ce qui prouve un bon caractère. Mais quel mal font ces pauvres iîUes, qui ont cousu, bâti, ourlé, piaué et ravaudé toute \^

semaine, en prêchant d'exemple, le dimanche, l'oubli des maux et l'amour du prochain? Et que peut faire de mieux un honnête homme, qui, de son côté, vient de passer huit jours à disséquer des choses peu agréables, que de se débarbouiller la vue en regardant un visage frais, une jambe ronde, et la belle nature?

— Sépulcres blanchis! disait Eugène.

~ Je dis et maintiens, continua Marcel, qu'on peut et doit faire l'éloge des grigettes, et qu'un usage modéré en est bon. Premièrement, elles sont vertueuses, car elles passent la journée à confectionner les vêtements les plus indispensables à la pudeur et à la modestie; en second lieu, elles sont honnêtes, car il n'y a pas de maîtresse lingère ou autre qui ne recommande à ses filles de boutique de parler au monde poliment; troisièmement, elles sont très soigneuses et très propres, attendu qu'elles ont sans cesse entre les mains du linge et des étoffes qu'il ne faut jpas qu'elles gâtent, sous peine d'être moins bien payées; quatrièmement, elles sont sincères, parce qu'elles. boivent du ratafia; en cinquième lieu, elles sont économes et frugales, parce qu'elles ont beaucoup de peine à gagner trente sous, et s'il se trouve des occasions où elles se montrent gourmandes et dépensières, ce n'est jamais avec leurs propres deniers; sixièmement, elles sont très gaies, parce que le travail qui les occupe est en général ennuyeux à mourir, et qu'elles frétillent comme le poisson dans l'eau dès que l'ouvrage est terminé. Un autre avantage qu'on rencontre en elles, c'est qu'elles ne sont point gênantes, vu qu'elles passent leur vie clouées sur une chaise dont elles ne peuvent pas bouger, et que par conséquent il leur est impossible de courir après leurs amants comme les dames de bonne compagnie. En outre, elles ne sont pas bavardes, parce qu'elles sont obligées de compter leurs points. Elles ne dépensent pas grand'chose pour leurs chaussures, parce qu'elles marchent peu, ni pour leur toilette, parce qu'il est rare qu'on leur fasse crédit. Si on les accuse d'inconstance, ce n'est pas parce qu'elles lisent de mauvais romans ni par méchanceté naturelle; cela tient au grand nombre de personnes différentes qui passent devant leurs boutiques; d'un autre côté, elles prouvent suffisamment qu'elles sont capables de passions véritables, par la grande quantité d'entre elles qui se jettent journellement dans la Seine, ou par la fenêtre, ou qui s'asphyxient dans leurs domiciles. Elles ont, il est vrai, l'incoiivénient

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d'avoir presque toujours faim et soif, précisément à cause de leur grande tempérance; mais il est notoire qu'elles peuvent se contenter, en guise de repas, d'un verre de Lière et d'un cigare : qualité prôcieuse qu'on rencontre iien H*arement en ménage. Bref, je soutiens qu'elles sont bonnes, aimables, fidèles et désintéressées, et que c'est une chose regrettable lorsqu'elles finissent à l'hôpital. »

Lorsque Marcel parlait ainsi, c'était la plupart du temps au café, quand il s'était un peu échauffé la tête; il remplissait alors le verre de son ami, et voulait le faire boire à la santé de Mlle Pinson, ouvrière en linge qui était leur voisine; mais Eugène prenait son chapeau, et, tandis que Marcel continuait à pérorer devant ses camarades, il s'esquivait doucement.

Mlle Pinson n'était pas précisément ce qu'on appelle une jolie femme. Il y a beaucoup de différence entre une jolie femme et une jolie grisette. Si une jolie femme, reconnue pour telle, et ainsi nommée en langue parisienne, s'avisait de mettre un petit bonnet, une robe de gii,ngamp et un tablier de soie, elle serait tenue, il est vrai, de paraître une jolie grisette. Mais si une grisette s'affuble d'un chapeau, d'un camail de velours et d'une robe de Palmyre, elle n'est nullement forcée d'être une jolie femme; bien au contraire, il est probable qu'elle aura l'air d'un portemanteau, et, en l'ayant, elle sera dans son droit. La différence consiste donc dans les conditions oii vivent ces deux êtres, et principalement dans ce morceau de carton roulé, recouvert d'étoffe et appelé chapeau, que les femmes ont jugé à propos de s'appliquer de chaque côté de la tête, à peu près comme les œillères des chevaux. (Il faut remarquer cependant que les œillères empêchent les chevaux de regarder de côté et d'autre, et que le morceau de carton n'empêche rien du tout.)

Quoi qu'il en soit, un petit bonnet autorise un nez retroussé, qui, à son tour, veut une bouche bien fendue, à laquelle il faut de belles dents, et un visage rond pour cadre. Un visage rond demande des yeux brillants; le mieux est qu'ils soient le plus noir possible, et les sourcils à l'avenant. Les cheveux sont ad libitum, attendu que les yeux noirs s'arrangent de tout. Un tel ensemble, comme on le voit, est loin de la beauté proprement dite. C'est ce qu'on appelle une figure chiffonnée, figure classique de

grisette, qui serait peut-être laide sous le morceau do carton, mais que le bonnet rend parfois charmante, et plus jolie que la beauté. Ainsi était Mlle Pinson.

Marcel s'était mis dans la tête qu'Eugène devait faire la cour à cette demoiselle; pourquoi? je n'en sais rien, si ce n'est qu'il était lui-même l'adorateur de Mlle Zélia, amie intime do Mlle Pinson. Il lui semblait naturel et commode d'arranger ainsi les choses à son goût et de faire amicalement l'amour. De pareils calculs ne sont pas rares, et réussissent assez souvent, l'occasion, depuis que le monde existe, étant, de toutes les tentations, la plus forte. Qui peut dire ce qu'ont fait naître d'événements heureux ou malheureux, d'amours, de querelles, de joies ou de désespoirs, deux portes voisines, un escalier secret, un corridor, un carreau cassé?

Certains caractères, pourtant, se refusent à ces jeux du hasard. Ils veulent conquérir leurs jouissances, non les gagner à la totalité, et ne se sentent pas disposés a aimer parce qu'ils se trouvent en diligence à côté d'une jolie femme. Tel était Eugène, et Marcel le savait; aussi avait-il formé depuis longtemps un projet assez simple, qu'il croyait merveilleux et surtout infaillible pour vaincre la résistance de son compagnon.

Il avait résolu de donner un souper, et ne trouva rien de mieux que de choisir pour prétexte le jour de sa propre fête. Il fit donc apporter chez lui deux douzaines de bouteilles de bière, un gros morceau de veau froid avec de la salade, une énorme galette de plomb et une bouteille de vin de Champagne. Il invita d'abord deux étudiants de ses amis, puis il fit savoir à Mlle Zélia qu'il y avait le soir gala à la maison et qu'elle eût à amener Mlle Pinson. Elles n'eurent garde d'y manquer. Marcel passait, à juste titre, pour un des talons rouges du quartier Latin, de ces gens qu'on ne refuse pas; et sept heures du soir venaient à peine de sonner, que les deux grisettes frappaient à la porte de l'étudiant, Mlle Zélia en robe courte, en brodequins gris, et en bonnet à fleurs, Mlle Pinson, plus modeste, vêtue d'une robe noire qui ne la quittait pas, et qui lui donnait, disait-on, une sorte de petit air espagnol dont elle se montrait fort jalouse. Toutes deux ignoraient, on le pense bien, les secrets desseins de leur hôte.

Marcel n'avait pas fait la maladresse d'inviter Eugène d'avance ; il eût été trop sûr d'un refus de sa part. Ce fut seulement lorsque ces demoiselles eurent pris place à

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table, et après le premier verre vidé, qu'il demanda la permission de s'absenter quelques instants pour aller rhercher un convive, et qu'il se dirigea vers la maison 4u'habitait Eugène ; il le trouva, comme d'ordinaire, à sou travail, seul, entouré de ses livi'es. Après quelques propos insignifiants, il commença à lui faire tout doucement ses reproches accoutumés, qu'il se fatiguait trop, qu'il avait tort de ne prendre aucune distraction, puis il lui proposa un tour de promenade. Eugène, un peu las, en effet, ayant étudié toute la journée, accepta : les deux jeunes gens sortirent ensemble, et il ne fut pas difficile à Marcel, après quelques tours d'allée au Luxembourg, d'obliger son ami à entrer chez lui.

Les deux grisettes, restées seules et ennuyées probablement d'attendre, avaient débuté par se mettre à l'aise; elles avaient ôté leurs châles et leurs bonnets, et dansaient en ciiantant une contredanse, non sans faire, de temps en^ temps, honneur aux provisions, par manière d'essai. Les yeux déjà brillants et le visage animé, elles s'arrêtèrent joyeuses et un peu essoufflées, lorsque Eugène les salua d'un air à la fois timide et surpris. Attendu ses mœurs solitaires, il était à peine connu d'elles; aussi l'eurent-elles bientôt dévisagé des pieds à la tête avec cette curiosité intrépide qui est le privilège de leur caste; puis elles reprirent leur chanson et leur danse, comme si de rien n'était. Le nouveau venu, à demi déconcerté, faisait déjà quelques pas en arrière, songeant peut-êti^e à la retraite, lorsque Marcel, ayant fermé la porte à double tour, jeta bruyamment la clef sur la table.

« Personne encore! s'écria-t-il. Que font donc nos amis? Mais n'importe, le sauvage nous appartient. Mesdemoiselles, je vous présente le plus vertueux jeune homme de France et de Navarre, qui désire depuis longtemps avoir l'honneur de faire votre connaissance, et qui est, particulièrement, grand admirateur de Mlle Pinson. »

La contredanse s'arrêta de nouveau; Mlle Pinson fît un léger salut, et reprit son bonnet.

« Eugène! s'écria Marcel, c'est aujourd'hui ma fête; ces deux dames ont bien voulu venir la célébrer avec nous. Je t'ai presque amené de force, c'est vrai ; mais j'espère que tu resteras de bon gré, à notre commune prière. Il est à présent huit heures à peu près; nous avons le temps de fumer une pipe en attendant que l'appétit nous vienne, u

Parlant ainsi, il jeta un regard signiUcalif à Mlle Pinson,

qui, le comprenant aussitôt, s'inclina une seconde fo^ en souriant/et dit d'une voix douce à Eugène : « Oui, monsieur, nous vous en prions. »

En ce moment les deux étudiants que Marcel avai invités frappèrent à la porte. Eugène vit qu il n Y av^^t P^ moyen de reculer sans trop de mauvaise grâce, et, se résignant, prit place avec les autres.

» • ' Le souper fut long et bruyant. Ces messieurs ayant commencé par remplir la chambre d'un, nuage de fumée buvaient d'autant pour se rafraîchir. Ces dames faisaient les frais de la conversation, et égayaient la compagnie de propos plus ou moins piquants aux dépens de leurs amis et connaissances, et d'aventures plus «^i. moins croyables tirées des arrière-boutiques. Si la matière manqua t de V aisemblance,du moins n'était-elle pas stérile. Deux ciercs d'avoué, à les en croire, avaient gagné vingt mil e francs en Topant sur les fonds espagnols et les avaient mangés en six semaines avec deux marchandes de gants Le fils Tnn des plus riches, banquiers de Pans avait Proposé a une célbre 1 ngère une loge à l'Opéra et une maison de campagne quelle avait refusées, aimant mieux soigner ses Tarents'et rester fidèle à un commis des Deux-Magots Certain personnage qu'on ne pouvait nommer, et qui était forcé par son rang à s'envelopper du plus grand mystère, venait incognito rendre visite à une brodeuse du passage du PonT-Neuf, laquelle avait été enlevée tou a coup par ordre supérieur, mis dans une chaise de poste à minuit avec un portefeuille plein de billets de banque, et envoyée

aux États-Unis, etc. . imnro-

« Suffit, dit Marcel, nous connaissons cela^Zeliaimpro^ vise et quant à Mlle Mimi ainsi s'appelait Mlle Pinson en ;iut comité), ses renseignements sont imparfa.^^^^^^^^ d'avoué n'ont gagné qu'une entorse en voltigeant sur les ruisseaux- vot?e banquier a offert une orange, e votre

b^ d^use est si peu aux États-Unis,^ rh^n^ll^lfcba ité' les iours de midi à quatre heures, a 1 hôpital de la Chante, où eue a pris un logement par suite de manque de comes-^

^'Eugène était assis auprès de Mlle Pinson. Il crut remarnueï à ce dernier mot. prononcé avec une indifférence Slète, qu'elle pâlissait. Mais, P-fq- ans. o , e,, ,, leva, alluma une pi^arette, et s'écna d m air délibère ,

« Silence à votre tour! Je demande la parole. Puisque le sieur Marcel ne croit pas aux fables, je vais raconter une histoire véritable, et quorum 'pars magna fui.

— Vous parlez latin? dit Eugène. •-

— Comme vous voyez, répondit Mlle Pinson; cette sentence me ?ient de mon oncle, qui a servi sous le grand Napoléon, et qui n'a jamais manqué de le dire avant de réciter Une bataille. Si vous ignorez ce que ces mots signifient, vous pouvez rapprendre sans payer. Cela veut dire : « Je vous en donne ma parole d'honneur. » Vous saurez donc que, la semaine passée, je m'étais rendue, avec deux de mes amies, Blanchette et Rougette, au théâtre de rOdéon.

— Attendez que je coupe la galette, dit Marcel.

— Coupez, mais écoutez, reprit Mlle Pinson. J'étais donc allée avec Blanchette et Rougette à l'Odéon, voir une tragédie. Rougette, comme vous savez, vient de perdre sa grand'mère; elle a hérité de quatre cents francs. Nous avions pris une baignoire; trois étudiants se trouvaient au parterre; ces jeunes gens nous avisèrent, et, sous prétexte que nous étions seules, nous invitèrent à souper.

— De but en blanc? demanda Marcel; en vérité c'est très galant. Et vous avez refusez, je suppose.

— Non, monsieur, dit Mlle Pinson, nous acceptâmes, et, à l'entr'acte, sans attendre la fin dp la pièce, nous nous transportâmes chez Viot.

— Avec vos cavaliers?

Avec nos cavaliers. Le garçon commença, bien entendu, par nous dire qu'il n'y avait plus rien; mais une pareiHe inconvenance n'était pas faite pour nous arrêter. Nous ordonnâmes qu'on allât par la ville chercher ce qui pouvait manquer. Rougette prit la plume, et commanda un festin de noces : des crevettes, une omelette au sucre, des beignets, des moules, des œufs à la neige, tout ce qu'il y a dans le monde des marmites. Nos jeunes inconnus, à dire vrai, faisaient légèrement la grimace....

— Je le crois parbleu bien! dit Marcel.

— Nous n'en tînmes compte. La chose apportée, nous commençâmes à faire les jolies femmes. Nous ne trouvions rien de bon, tout nous dégoûtait. A peine un plat était-il entamé, que nous le renvoyions pour en demander un autre. — Garçon, emportez cela; ce n'est pas toiérable; où avez-vous pris des horreurs pareilles? Nos inconnus désirèrent manger, mais il ne leur fut pas loisible. Bref,

nous soupâmes comme dînait Sancho, et la colère nous porta même à briser quelques ustensiles.

— Belle conduite! et comment payer?

— Voilà précisément la' question que les trois inconnus s'adressèrent. Par l'entretien qu'ils eurent à voix basse, l'un d'eux nous parut posséder six francs, l'autre infiniment moins, et le troisième n'avait que sa montre, qu'il tira généreusement de sa poche. En cet état, les trois infortunés se présentèrent au comptoir dans le but d'obtenir un délai quelconque. Que pensez-vous qu'on leur répondit?

— Je pense, répliqua Marcel, que l'on vous a gardé en gage, et qu'on les a conduits au violon.

— C'est une erreur, dit Mlle Pinson. Avant de monter dans le cabinet, Rougette avait pris ses mesures, et tout était payé d'avance. Imaginez le coup de théâtre, à cette réponse de Viot : Messieurs, tout est payé! Nos inconnus nous regardèrent comme jamais trois chiens n'ont regardé trois évêques, avec une stupéfaction piteuse mêlée d'un pur attendrissement. Nous, cependant, sans feindre d'y prendre garde, nous descendîmes et fîmes venir un fiacre. — Chère marquise, me dit Rougette, il faut reconduire ces messieui's chez eux. — Volontiers, chère comtesse, reprisje. Nos pauvi-es amoureux ne savaient plus quoi dire. Je vous demande s'ils étaient penauds! ils se défendaient de notre politesse, ils ne voulaient pas qu'on les reconduisît, ils refusaient de dire leur. adresse.... Je le crois bien! ils étaient convaincus qu'ils avaient affaire à des femmes du monde, et ils demeuraient rue du.Chat-qui-Pêche!.... »

Les deux étudiants, amis de Marcel, qui jusque-là n'avaient guère fait que fumer et boire en silence, semblèrent peu satisfaits de cette histoire. Leurs visages se rembrunirent; peut-être en savaient-ils autant que Mlle Pinson sur ce malencontreux souper, car ils jetèrent sur elle un regard inquiet, lorsque Marcel lui dit en riant :

« Nommez les masques, mademoiselle Mimi. Puisque c'est de la semaine dernière, il n'y a plus d'inconvénient.

— Jamais, monsieur, dit la grisette. On peut berner un homme, mais lui faire tort dans sa carrière, jamais!

— Vous avez raison, dit Eugène, et vous agissez en cela plus sagement peut-être que vous ne pensez. De tous ces jeunes gens qui peuplent les écoles, il n'y en a presque pas un seul qui n'ait derrière lui quelque faute ou quelque folié, et cependant c'est de là que sortent tout les jours ce

qu'il y a en France de plus distingué etde plus respectable : des médecins, des magistrats..,.

— Oui, reprit Marcel, c'est la vérité. Il y a despaix^s de France en herbe qui dînent chez Flicoteaux, et qui n'ont pas toujours de quoi payer la carte. Mais, ajouta-t-il en clignant de l'œil, n'avez-vous pas revu vos inconnus?

— Pour qui nous prenez-vous? répondit Mlle Pinson d'un air sérieux et presque offensé. Connaissez-vous Blanchette et Rougette? et supposez-vous que moi-même....

— C'est bon, dit Marcel, ne vous fâchez pas. Mais voilà, en somme, une belle équipée. Trois écervelées qui n'avaient peut-être pas de quoi dinar le lendemain, et qui jettent l'ai^gent par les fenêtres pour le plaisir de mystifier trois pauvres diables qui n'en peuvent mais !

— Pourquoi nous invitent-ils à souper? » répondit Mlle Pinson.

Avec la galette parut, dans sa gloire, l'unique bouteille de vin de Champagne qui devait composer le dessert. Avec le vin on parla chanson. « Je vois, dit Marcel, je vois, comme dit Cervantes, Zélia qui tousse; c'est signe qu'elle veut chanter. Mais, si ces messieurs le trouvent bon, c'est moi qu'on fête, et qui par conséquent prie Mlle Mimi, si elle n'est pas enrouée par son anecdote, de nous honorer d'un couplet. Eugène, coutinua-t-il, sois donc un peu galant, trinque avec ta voisine, et demande-lui un couplet pour moi. » ■ ,

Eugène rougit et obéit. De même que Mlle Pibson n'avait pas dédaigné de le faire pour l'engager lui-même à rester, il s'inclina, et lui dit timidement : « Oui, mademoiselle, nous vous en prions. »

En même temps il souleva son verre, et toucha celui de Ja grisette. De ce dernier choc sortit un son clair etargentin; Mlle Pinson saisit cette note au vol, et d'une voix pure et fraîche la continua longtemps en cadence.

« Allons, dit-elle, j'y consens, puisque mon verre me donne le la. Mais que voulez-vous que je vous chante? Je ne suis pas bégueule, je vous en préviens, mais je ne sais pas de couplets de corps de garde. Je ne m'encanaille pas la mémoire.

— Connu, dit Marcel, vous êtes une vertu; allez votre train, le^ opinions sont libres,

MIMI PINSOλ 429

— Eh bien! reprit Mlle Pinson, je vais vous chantera la bonne venue des couplets qu'on a faits sur moi.

— Attention! Quel est l'auteur?

— Mes camarades du magasin. C'est de la poésie faite à l'aiguille; ainsi je réclame l'indulgence.

— Y a-t-il un refrain à votre chanson?

— Certainement; la belle demande 1

— En ce cas-là, dit Marcel, prenons nos couteaux, et, au refrain, tapons sur la table, mais tâchons d'aller en mesure. Zélia peut s'abstenir si elle veut.

— Pourquoi cela, malhonnête garçon? demanda Zélia en colère.

— Pour cause, répondit Marcel; mais si vous désirez être de la partie, tenez, frappez avec un bouchon, cela aura moins d'inconvénients pour nos oreilles et pour vos blanches mains. »

Marcel avait rangé en rond les verres et les assiettes, et s'était assis au milieu de la table, son couteau à la main. Les deux étudiants du souper de Rougette, un peu ragaillardis, ôtèrent le fourneau de leurs pipes pour frapper avec le tuyau de bois; Eugène rêvait, Zélia boudait. Mlle Pinson prit une assiette, et fit signe qu'elle voulait la •casser, ce à quoi Marcel répondit par un geste d'assentiment, en sorte que la chanteuse, ayant pris les morceaux pour s'en faire des castagnettes, commença ainsi les couplets que ses compagnes avaient composés, après s'être excusée d'avance de co qu'ils pouvaient contenir de trop flatteur pour elle.

Mimi Pinson est une blonde, Une blonde que l'on connaît.

Elle n'a qu'une robe au monde,

Landerirelte!

Et qu'un bonnet.

Le Grand Turc en a davantage.

Dieu voulut, de cette façon,

La rendre sage.

On ne peut la mettre en gage, La robe de Mimi Pinson.

Mimi Pinson porte une rose,

Une rose blanche au côté.

Celte fleur dans son cœur éclose,

Landerirelte!

C'est la gâité.

430 OEUVRES D'ALFRED DE MtISSE'f

Quand un bon souper la réveille.

Elle fait sortir la chanson De la bouteille.

"^ . Parfois il penche sur l'oreille, Le bonnet de Mimi Pinson.

Elle a les yeux et la main prestes, Les carabins, matin et soir, *" Usent les manches de leurs vestes,

Landerirette!

A son comptoir.

Quoique sans maltraiter personne, Mimi leur fait mieux la leçon

Qu'à la Sorbonne.

Il ne faut pas qu'on la chiironne, La robe de Mimi Pinson.

Mimi Pinson peut rester fille;

Si Dieu le veut, c'est dans son droit.

Elle aura toujours son aiguille,

Landerirette!

Au bout du doigt.

Pour entreprendre sa conquêtn, Ce n*est pas tout qu'un beau garçon,

Faut être honnête.

Car il n'est pas loin de sa tête, Le bonnet çle Mimi Pinson.

D'un gros bouquet de fleurs d'orange, Si l'amour veut la couronner, Elle a quelque chose en échange,

Landerirette!

A lui donner.

Ce n'est pas, on se l'imagine, Un manteau sur un écusson

Fourré d'hermine; C'est l'étui d'une perle fine, La robe de Mimi Pinson.

Mimi n'a pas l'âme vulgaire, Mais son cœur est répul)licain.

Aux trois jours elle a fait la guerre,

Landerirette î

En casaquin.

A défaut d'une hallebarde, On l'a vue avec son poinçon

Monter la garde.

Heureux qui mettra sa cocarde Au boDoei dt llùai Pinson I

Les couteaux et les pipes, voire même les chaises, avaient fait leur tapage, comme de raison, à la tin de chaque couplet. Les verres dansaient sur la table, et les bouteilles, à moitié pleines, se balançaient joyeusement en se donnant de petits coups d'épaule.

« Et ce sont vos bonnes amies, dit Marcel, qui vous ont fq.it cette chanson-là? Il y a un teinturier; c'est trop musqué. Parlez-moi de ces bons airs où on dit les choses! »

Et il entonna d'une voix forte :

Nanelle n'avait pas encore quinze ans....

« Assez, assez, dit Mlle Pinson; dansons plutôt, faisons un tour de valse. Y a-t-il ici un musicien quelconque?

— J'ai ce qu'il vous faut, répondit Marcel; j'ai une guitare; mais, continua-t-il en décrochant l'instrument, ma guitare n'a pas ce qu'il lui faut; elle est chauve de trois de ses cordes.

— Mais voilà un piano, dit Zélia; Marcel va nous faire danser. »

Marcel lança à sa maîtresse un regard aussi furieux que si elle l'eût accusé d'un crime. Il est vrai qu'il en savait assez pour jouer une contredanse; mais c'était pour lui, comme pour bien d'autres, une espèce de torture à laquelle il se soumettait peu volontiers. Zélia, en le trahissant, se vengeait du bouchon.

« Êtes-vous folle? dit Marcel; vous savez bien que ce piano n'est là que pour la gloire, et qu'il n'y a que vous :qui l'écorchiez. Dieu le sait. Oii avez-vous pris que je sache faire danser? Je ne sais que la Marseillaise, que je joue d'un seul doigt. Si vous vous adressiez à Eugène, à la bonne heure; voilà un garçon qui s'y entend! Mais je ne veux pas l'ennuyer à ce point, je m'en garderai bien. Il n'y a que vous ici d'assez indiscrète pour faire des choses pareilles sans crier gare. »

Pour la troisième fois, Eugène rougit, et s'apprêta à faire ce qu'on lui demandait d'une façon si politique et si détournée. Il se mit donc au piano, et un quadrille s'organisa.

Ce fut presque aussi long que le souper. Après la contredanse vint une valse; après la valse, le galop, car on galope encore au quartier Latin. Ces dames surtout élaieut jnfatigiUjles,- et faisaient des gambades et des éclats de rire à réveiller tout le vois'ui^" Kiculùl Eugène, doublement

4ââ CëUVRES D'ALFRED DE MUSSËÎ

fatigué par le bruit et par la veillée, tomba, tout en jouant machinalement, dans une sorte de demi-sommeil, comme les postillons qui dorment à cheval. Les danseuses passaient et repassaient devant lui comme des fantômes dans un rêve'; et, comme rien n'est plus aisément triste qu'un homme qui regarde rire les autres, la mélancolie, à laquelle il était sujet, ne tarda pas à s'emparer de lui. « Triste joie, pensait-il, misérables plaisirs! instants q'a'on croit volés au malheur! Et qui sait laquelle de ces cinq personnes qui sautent si gaiement devant moi est sûre, comme disait Marcel, d'avoir de quoi dîner demain? »

Comme il faisait cette réflexion, Mlle Pinson passa près de lui; il crut la voir, tout en galopant, prendre à la dérobée un morceau de galette resté sur la table, et le mettre discrètement daai sa poche.

Le jour commençait à paraître quand la compagnie se sépara. Eugène, avant de rentrer chez lui, marcha quelque temps dans les rues pour respirer l'air frais du matin. Suivant toujours ses tristes pensées, il se répétait tout bas, malgré lui, la chanson de la grisette :

Elle n'a qu'une robe au monde Et qu'un bonnet.

« Est-ce possible? se demandait-il. La misère peut-elle être poussée à ce point, se montrer si franchement, et se railler d'elle-même? Peut-on rire de ce qu'on manque de pain? »

Le morceau de galette emporté n'était pas un indice douteux. Eugène ne pouvait s'empêcher d'en sourire, et en même temps d'être ému de pitié.

« Cependant, pensait-il encore, elle a pris de la galette et non du pain; il se peut que ce soit par gourmandise. Qui sait? C'est peut-être l'enfant d'une voisine à qui elle veut rapporter un gâteau, peut-être une portière bavarde, qui raconterait qu'elle a passé la nuit dehors, un Cerbère qu'il faut apaiser. »

Ne regardant pas où il allait, Eugène s'était engagé par hasard dans ce dédale de petites rues qui sont denûère le carrefour Bucy, et dans lesquelles une voiture passe à peine. Au moment où il allait revenir sur ses pas, une femme enveloppée dans un mauvais peignoir, la tête nue,

!/es cheveux en désordre, pâle et défaite, sortit d'une vieille maison. Elle semblait tellement faible, qu'elle pouvait à peine marcher; ses genoux fléchissaient; elle s'appuyait sur les murailles, et paraissait vouloir se diriger vers une porte voisine, oii se trouvait une boîte aux lettres, pour y jeter un billet qu'elle tenait à la main. Surpris et effrayé, Eugène s'approcha d'elle, et lui demanda oîi elle allait, ce qu'elle cherchait, et s'il pouvait l'aider. En même temps, il étendit le bras pour la soutenir, car elle était près de tomber sur une borne. Mais, sans lui répondre, il recula avec une sorte de crainte et de fierté. Elle posa son billet sur la borne, montra du doigt la boîte, et paraissant rassembler toutes ses forces : « Là! » dit-elle seulement; puis, continuant à se traîner aux murs, elle regagna sa maison. Eugène essaya en vain de l'obliger à prendre son bras et de renouveler ses questions. Elle rentra lentement dans l'allée sombre et étroite d'où elle était sortie.

Eugène avait ramassé la lettre; il fit d'abord quelques pas pour la mettre à la poste, mais il s'arrêta bientôt. Cette étrange rencontre l'avait si fort troublé, et il se sentait frappé d'une sorte d'horreur mêlée d'une compassion si vive, que, avant de prendre le temps de la réflexion, il rompit le cachet presque involontairement. Il lui semblait odieux et impossible de ne pas chercher, n'importe par quel moyen, à pénétrer un tel mystère. Évidemment cette femme était mourante; était-ce de maladie ou de faim? Ce devait être, en tout cas, de misère. Eugène ouvrit la lettre, elle portait sur l'adresse : « A monsieur le baron de **' », et renfermait ce qui suit :

« Lisez cette lettre, monsieur, et, par pitié, ne rejetez pas ma prière. Vous pouvez me sauver, et vous seul le pouvez. Croyez ce que je vous dis, sauvez-moi, et vous aurez fait une bonne action, qui vous portera bonheur. Je viens de faire une cruelle maladie, qui m'a ôté le peu de force et de courage que j'avais. Le mois d'août, je rentre en magasin; mes effets sont retenus dans mon dernier logement, et j'ai presque la certitude qu'avant samedi je me trouverai tout à fait sans asile. J'ai si peur de mourir de faim, que ce matin j'avais pris la résolution de me jeter à l'eau, car je n'ai rien pris encore depuis près de vingt-quatre heures. Lorsque je me suis souvenue de vous, un peu d'espoir m'est venu au cœur. N'est-ce pas que ja De me suis pas trompé© "i Monsieur, je vous en supplie à

genoux, si peu que vous ferez pour moi me laissera respirer encore quelques jours. Moi, j"ai peur de mourir, et puis je n'ai que vingt-trois ans! Je viendrai peut-être à bout, avec un peu d'aide, d'atteindre le premier du mois. Si je savais des mots pour exciter votre pitié, je vous les dirais, mais rien ne me vient à l'idée. Je ne puis que pleurer dans mon impuissance, car, je le crains bien, vous ferez de ma lettre comme on fait quand on en reçoit trop souvent de pareilles : vous la déchirerez sans penser qu'une pauvre femme est là qui attend les heures et les minutes avec l'espoir que vous aurez pensé qu'il serait par trop cruel de la laisser ainsi dans l'incertitude. Ce n'est pas l'idée de donner un louis, qui est si peu de chose pour vous, qui vous retiendra, j'en suis persuadée; aussi il me semble que rien ne vous est plus facile que de plier votre aumône dans un papier, et de mettre sur l'adresse : « A mademoiselle Berlin, rue de l'Éperon. » J'ai changé de nom depuis que je travaille dans les magasins, car le mien est celui de ma mère. En sortant de chez vous, donnez cela à un commissionnaire. J'attendrai mercredi et jeudi, et je prierai avec ferveur pour que Dieu vous rende humain.

« 11 me vient à l'idée que vous ne croyez pas à tant de misère; mais si vous me voyiez, vous seriez convaincu.

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