‹ Œuvres illustrées; de seize dessins originaux de Bida, de portraits de MussetChapitre 67 sur 76 · ROUGETTE · texte numérisé non relu

ROUGETTE

Si Eugène avait d'abord été touché en lisant ces lignes. Bon étonnement redoubla, on le pense bien, lorsqu'il vit la signature. Ainsi c'était cette même fille qui avait follement dépensé son argent en parties de plaisir, et imaginé ce souper ridicule raconté par Mlle Pinson, c'était elle que le malheur réduisait à cette souffrance et à une semblable prière! Tant d'imprévoyance et de folie semblait à Eugène un rêve incroyable. Mais point de doute, la signature était là; et Mlle Pinson, dans le courant de la soirée, avait également prononcé le nom de guerre de son amie Rougette, deveaue Mlle Berlin. Comment se trouvait-elle tout à coup abandonnnée, sans secours, sans pain, presque sans asile? Que faisaient ses amies de la veille, pendant qu'elle expirait peut-être dans quelque grenier de cette maison? Et qu'était-ce que cette maison même oii l'on pouvait mourir ainsi?

Ce n'était pas le moment de faire des conjectures; le plus pressé était de venir au secours de la faim.

Eugène commença par entrer dans la boutique d'un restaurateur qui venait de s'ouvrir, et par acheter ce qu'il put y trouver. Cela fait, il s'acheniina, suivi du garçon, vers le logis de Rougette; mais il éprouvait de l'embaiTas à se présenter brusquement ainsi. L'air de fierté qu'il avait trouvé à cette pauvre fille lui faisait craindre, sinon un refus, du moins un mouvement de vanité blessée; comment lui avouer qu'il avait lu sa lettre!

Lorsqu'il fut arrivé devant la porte :

« Connaissez-vous, dit-il au garçon, une jeune personne qui demeure dans cette maison, et qui s'appelle Mlle Bertin?

— Oh que ouil monsieur, répondit le garçon. C'est nous qui portons habituellement chez elle. Mais si monsieur y va, ce n'est pas le jour. Actuellement elle est à la campagne.

— Qui vous l'a dit? demanda Eugène.

— Pardi! monsieur, c'est la portière. Mlle Rougette aime à bien dîner, mais elle n'aime pas beaucoup à payer. •Elle a plus tôt fait de commander des poulets rôtis et des homards que rien du tout; mais pour voir son argent, ce n'est pas une fois qu'il faut y retourner. Aussi nous savons, dans le quartier, quand elle y est ou quand elle n'y est pas...

— Elle est revenue, reprit Eugène. Montez chez elle, laissez-lui ce que vous portez, et si elle vous doit quelque chose, ne lui demandez rien aujourd'hui. Cela me regarde et je reviendrai. Si elle veut savoir qui lui envoie ceci, vous lui répondrez que c'est le baron de***. »

Sur ces mots, Eugène s'éloigna. Chemin faisant, il rajusta comme il put le cachet de la lettre, et la mit à la poste.

« Après tout, pensa-t-il, Rougette ne refusera pas, et si elle trouve que la l'éponse à son billet a été un peu prompte, elle s'en expliquera avec son baron. »

Lbs étudiants, non plus que les grisettes, ne sont pas riches tous les jours. Eugène comprenait très bien que, pour donner un air de vraisemblance à la petite fable que le garçon devait faire, il eût fallu joindre à son envoi le louis que demandait Rougette; mais là était la ditliculté. Les louis ne sont pas précisément la monnaie courante de la rue Saint-Jacques. D'une autre part, Eugène venait de

s'engager à payer le restaurateur, et, par malheur, son tiroir, en ce moment, n'était guère mieux garni que sa poche. C'est pourquoi il prit sans différer le chemin de la place du Panthéon.

En ce temps-là demeurait encore sur cetute place ce fameux barhier qui a fait banqueroute, et s'est ruiné en ruinant les autres. Là, dans l'arrière-boutique, où se faisaient en secret la grande et la petite usure, venait tous les jours l'étudiant pauvre et sans souci, amoureux peut-être, emprunter à énorme intérêt quelques pièces dépensées gaiement le soir, et chèrement payées le lendemain. Là entrait furtivement la grisette, la tète basse, le regard honteux, venant louer pour une partie de campagne un chapeau fané, un châle reteint, une chemise acjietée au mont-de-piété. Là, des jeunes gens de bonne maison, ayant besoin de vingt-cinq louis, souscrivaient pour deux ou trois mille francs de lettres de change. Des mineurs mangeaient leur bien en herbe; des étourdis ruinaient leur famille, et souvent perdaient leur avenir. Depuis la courtisane titrée, à qui un bracelet tourne la tête, jusqu'au cuistre nécessiteux qui convoite un bouquin ou un- plat de lentilles, tout venait là comme aux sources du Pactole, et l'usurier barbier, fier de sa clientèle et de ses exploits jusqu'à s'en vanter, entretenait la prison de Clichy en attendant qu'il y allât lui-même.

Telle était la triste ressource à laquelle Eugène, bien qu'avec répugnance, allait avoir recours pour obliger Rougette, ou pour être du moins en mesure de le faire; car il ne lui semblait pas prouvé que la demande adressée au baron produisît l'effet désirable. C'était de la part d'un étudiant beaucoup de charité, à vrai dire, que de s'engager ainsi pour une inconnue; mais Eugène croyait en Dieu • toute bonne action lui semblait nécessaire.

Le premier visage qu'il aperçut, en entrant chez le barbier, fut celui de son ami Marcel, assis devant une toilette, une serviette au cou, et feignant de se faire coiffer. Le pauvre garçon venait peut-être chercher de quoi payer son souper de la veille; il. semblait fort préoccupé, et fronçait les sourcils d'un air peu satisfait, tandis que le coiffeur, feignant de son côté de lui passer dans les cheveux un fer parfaitement froid, lui parlait à demi-voix dans son accent gascon. Devant une autre toilette, dans un petit cabinet, se tenait assis, également affublé d'une serviette, un étranger fort inquiet, regardant sans cesse de côté et

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d'autre, et, par la porte entr'ouverte de l'arrière-boutique, on apercevait, dans une vieille psyché, la silhouette passablement maigre d'une jeune fille, qui, aidée de la femme du coiffeur, essayait une robe à carreaux écossais.

« Que viens-tu faire ici à cette heure? » s'écria Marcel, dont la figure reprit l'expression de sa bonne humeur habituelle, dès qu'il reconnut son ami.

Eugène s'assit près de la toilette, et expliqua en peu de mots la rencontre qu'il avait faite et le dessein qui l'amenait.

« Ma foi, dit Marcel, tu es bien candide. De quoi te mêles-tu, puisqu'il y a un baron? Tu as vu une jeune fille intéressante qui éprouvait le besoin de prendre quelque nourriture; tu lui as payé un poulet froid, c'est digne de toi ; il n'y a rien à dire. Tu n'exiges d'elle aucune reconnaissance, l'incognito te plaît; c'est héroïque. Mais aller plus loin, c'est de la chevalerie. Engager sa montre ou sa signature pour une lingère que protège un baron, et que l'on n'a pas l'honneur de fréquenter, cela ne s'est pratiqué, de mémoire humaine, que dans la Bibliothèque bleue.

— Ris de moi si tu veux, répondit Eugène. Je sais qu'il y a dans ce monde beaucoup plus de malheureux que je n'en puis soulager. Ceux que je ne connais pas, je les plains; mais si j'en vois un, il faut que je l'aide. Il m'est impossible, quoi que je fasse, de rester indifférent devant la souffrance. Ma charité ne va pas jusqu'à chercher les pauvres, je ne suis pas assez riche pour cela; mais quand je les trouve, je fais l'aumône.

— En ce cas, reprit Marcel, tu as fort à faire ; il n'en manque pas dans ce pays-ci.

— Qu'importe! dit Eugène, encore ému du spectacle dont il venait d'être témoin : vaut-il mieux laisser mourir les gens et passer son chemin? Cette malheureuse est une étourdie, une folle, tout ce que tu voudras; elle ne mérite peut-être pas la compassion qu'elle fait naître; mais cette compassion, je la sens. Vaut-il mieux agir comme ses bonnes amies, qui déjà ne semblent pas plus se soucier d'elle que si elle n'était plus au monde, et qui l'aidaient hier à se ruiner? A qui peut-elle avoir recours? A un étranger qui allumera uiT cigare avec sa lettre, ou à Mlle Pinson, je suppose, qui soupe en ville et danse de tout son cœur, pendant que' sa compagne meurt de faim? Je t'avoue, mou cher Marcel, que tout cela* biea sincère-

ment, me fait horreur. Cette petite évaporée d'hier soir, avec sa chanson et ses quolibets, riant et babillant chez toi, au moment même où l'autre, l'héroïne de son conte, expire dans un grenier, me soulève le cœur. Vivre ainsi en amies, presque en sœurs, pendant des jours et des semaines, courir les théâtres, les bals, les cafés, et ne pas savoir le lendemain si l'une est morte et l'autre en vie, c'est pis que l'indifférence des égoïstes, c'est l'insensibilité de la brute. Ta Mlle Pinson est un^^monstre, et les grisettcs que tu vantes, ces mœurs sans vergogne, ces amitiés sans âme, je ne sais rien de si méprisable! »

I.e barbier, qui, pendant ces discours, avait écouté en silence, et continué de promener son fer froid sur la tête de Marcel, sourit d'un air malin lorsque Eugène se tut. Tour à tour bavard comme une pie, ou plutôt comme un perruquier qu'il était, lorsqu'il s'agissait de méchants propos, taciturne et laconique comme un Spartiate dès que les affaires étaient en jeu, il avait adopté la prudente habitude de laisser toujours d'abord parler ses pratiques, avant de mêler son mot à la conversation. L'indignation qu'exprimait Eugène en termes si violents lui fît toutefois rompre le silence. j

« Vous êtes sévère, monsieur, dif-il en riant et en gasconnant. J'ai l'honneur de coiiïer Mlle Mimi, et je crois que c'est une excellente personne.

— Oui, dit Eugène, excellente en effet, s'il est question de boire et de fumer.

— Possible, reprit le barbier, je ne dis pas non. Les jeunes personnes, ça rit, ça chante, ça fume, mais il y en a qui ont du cœur.

— Où voulez-vous en venir, père Cadédis? demanda Marcel. Pas tant de diplomatie; expliquez-vous tout net.

— Je veux dire, répliqua le barbier en montrant l'an^ièrebpulique, qu'il y a là, pendue à un clou, une petite robe de soie noire que ces messieurs connaissent sans doute, s'ils connaissent la propriétaire, car elle ne possède pas une garde-robe très compliquée. Mlle Mimi ma envoyé celte robe ce matin au petite jour; et je présume que, si elle n'est pas venue ad secours de la petite Ilougette, c'est qu'elle-même ne roule pas sur l'or.

— Voilà qui est curieux, dit Marcel, se levant et entrant dans l'anière-boutique, sans égard pour la pauvre femme aux carreaux écossais. La chanson de Mimi en a donc menti, puis(iu"ellc met sa robe en gage? Mais avec quoi

diable fera-t-elle ses visites à présent? Elle ne va donc pas dans le monde aujourd'hui ? »

Eugène avait suivi son ami.

Le barbier ne les trompait pas : dans un coin poudreux, au milieu d'autres bardes de toute espèce, était humblement et tristement suspendue runique robe de Mlle Pinson.

« C'est bien cela, dit Marcel; je reconnais ce vêtement pour l'avoir vu tout neuf il y a dix-huit mois. C'est la robe de chambre, l'amazone et l'uniforme de parade de Mimi. Il doit y avoir à la manche gauche une petite tache grosse comme une pièce de cinq sous causée par le vin de Champagne. Et combien avez-vous prêté là-dessus, père Cadédis? Car je suppose que cette robe n'est pas vendue, et qu'elle ne se trouve dans ce boudoir qu'en qualité de nantissement.

— J'ai prêté quatre francs, répondit le barbier; et je vous assure, monsieur, que c'est pure charité. A tout autre je n'aurais pas avancé plus de quarante sous; car la pièce est diablement mûre; on y voit à travers, c'est une lanterne magique. Mais je sais que Mlle Mimi me payera; elle est bonne pour quatre francs.

— Pauvre Mimi, reprit Marcel. Je gagei-ais tout de suite mon bonnet qu'elle n'a emprunté cette petite somme que pour l'envoyer à Rougette.

— Ou pour payer quelque dette criarde, dit Eugène.

— Non, dit Marcel, je connais Mimi; je la crois incapable de se dépouiller pour un créancier.

— Possible encore, dit le barbier. J'ai connu Mlle Mimi dans une position meilleure que celle oîi elle se trouve actuellement; elle avait alors un grand nombre de dettes. On se présentait journellement chez elle pour saisir tout ce qu'elle possédait, et on avait fini, en efTet, par lui prendre tous ses meubles, excepté son lit, car ces messieurs savent sans doute qu'on ne prend pas le lit d'un débiteur. Or, Mlle Mimi avait dans ce temps-là quatre robes fort convenables. Elle les mettait toutes les quatre l'une sur l'autre, et elle couchait avec pour qu'on ne les saisît pas; c'est pourquoi je serais surpris si, n'ayant plus qu'une s'eule robe aujourd'hui, elle l'engageait pour payer quelqu'un.

— Pauvre Mimi! répéta Marcel. Mais, en vérité, comment s'arrange-t-elle? Elle a donc trompé ses amis? Elle possède donc un vêtement inconnu? Peut-être se trouvet-elle malade d'avoir trop raa.ngé de galette, et, en effet, si

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elle est au lit, elle n'a que faire de s'habiller. N'importe, père Cadédis, cette robe me fait peine, avec ses manches pendantes qui ont l'air de demander grâce; tenez, retranchez-moi quatre francs sur les trente-cinq livres qv-t vous venez de m'avancer : et mettez-moi cette robe dans une serviette, que je la rapporte à cette enfant. Eh bien! Eugène, continua-t-il, que dis à cela ta charité chrétienne?

— Que tu as raison, répondit Eugène, de parler et d'agir comme tu fais, mais que je n'ai peut-être pas tort, j'en fais le pari, si tu veux.

— Soit, dit Marcel, parions un cigare, comme les membres du Jockey-Club. Aussi bien, tu n'as plus que faire ici. J'ai trente et un francs, nous sommes riches. Allons de ce pas chez Mlle Pinson; je suis curieux de la voir. »

. Il mit la robe sous son bras, et tous deux sortirent de la boutique.

« Mademoiselle est allée à la messe, répondit la portière aux deux étudiants, lorsqu'ils furent arrivés chez Mlle Pinson.

— A la messe! dit Eugène surpris.

— A la messe! répéta Marcel. C'est impossible, elle n'est pas sortie. Laissez-nous entrer; nous sommes de vieux amis.

— Je vous assure, monsieur, répondit la portière, qu'elle est sortie pour all^r à la messe, il y a environ trois quarts d'heure.

— Et à quelle église est-elle allée?

— A Saint-Sulpice, comme de coutume, elle n'y manque pas un matin.

— Oui, oui, je sais qu'elle prie le bon Dieu; mais cela me semble bizarre qu'elle soit dehors aujourd'hui.

— La voici qui rentre, monsieur; elle tourne la rue; vous la voyez vous-même. »

Mlle Pinson, sortant de l'église, revenaU chez elle, en effet. Marcel ne l'eut pas plus tôt aperçue, qu'il courut à elle, impatient de voir de près sa toilette. Elle avait, en guise de robe, un jupon d'indienne foncée, à demi caché sous un l'ideau de serge verte dont elle s'était fait, tant bien que mal, un châle. De cet accoutrement singulier, mais qui, du reste, n'attirait pas les regards, à cause de sa couleur sombre, sortaient sa tête gracieuse coiffée de son bonnet blanc, et ses petits pieds chaussés de brodequins.

Elle s'était enveloppée dans son rideau avec tant d'art et de précaution, qu'il ressemblait vraiment à un vieux châle, et qu'on ne voyait presque pas la bordure. En un mot, elle trouvait moyen de plaire encore dans cette friperie, et de prouver, une fois de plus sur terre, qu'une jolie femme est toujours jolie.

« Comment me trouvez- vous? dit-elle aux deux jeunes gens en écartant un peu son rideau, et en laissant voir sa fine taille serrée dans son corset. C'est un déshabillé du matin que Palmyre vient de m'apporter.

— Vous êtes charmante, dit Marcel. Ma foi, je n'aurais jamais cru qu'on put avoir si bonne mine avec le chàle d'une fenêtre.

— En vérité? reprit Mlle Pinson; j'ai pourtant l'air un peu paquet.

— Paquet de roses, répondit Marcel. J'ai presque^ regret maintenant de vous avoir rapporté votre robe.

— Ma robe? Où l'avez-vous trouvée?

— Où elle était, apparemment.

— Et vous l'avez tirée de l'esclavage!

— Eh, mon Dieul oui, j'ai payé sa rançon. M'en voulezvous de cette audace?

— Non pasi à charge de revanche. Je suis bien aise de revoir ma robe; car, à vous dire vrai, voilà déjà longtemps que nous vivons tous les deux ensemble, et je m y suis attaché insensiblement. >>

En parlant ainsi, Mlle Pinson montait lestement les cinq étages qui conduisaient à sa chambrette, où les deux amis entrèrent avec elle.

« Je ne puis pourtant, reprit Marcel, vous rendre celte robe qu'à une condition.

— Fi donc! dit la grisette. Quelque sottise! Des conditions? Je n'en veux pas.

— J'ai fait un pari, dit Marcel ; il faut que vous nous disiez franchement pourquoi cette robe était engage.

— Laissez-moi donc d'abord la remettre, répondit Mlle Pinson; je vous dirai ensuite mon pourquoi. Mais je vous préviens que, si vous ne voulez pas faire antichambre dans mon armoire ou sur la gouttière, il faut, pendant que je vais m'habiller, que vous vous voiliez la face comme Agamemnon.

— Qu'à cela ne tienne, dit Marcel; nous sommes plus honnêtes qu'on ne pense, et je ne hasarderai pas même un oeil.

— Attendez, reprit Mlle Pinson; je suis pleine de confiance, mais la sagesse des nations nous dit que deux précautions valent mieux qu'une. »

En même temps elle se débarrassa de son rideau, et rétendit délicatement sur la tête des deux amis, de manière à les rendre complètement aveugles.

« Ne bougez pas, leur dit-elle; c'est l'afTaire d'un instant.

— Prenez garde à vous, dit Marcel. S'il y a un trou au rideau, je ne réponds" de rien. Vous ne voulez pas vous contenter de notre parole, par conséquent elle est dégagée.

— Heureusement ma robe Test aussi, dit Mlle, Pinson; et ma taille aussi, ajouta-t-elle en riant et en jetant le rideau par terre. Pauvre petite robe! Il me semble qu'elle est toute neuve. J'ai un plaisir à me sentir dedans!

•*- Et votre secret? nous le direz-vous maintenant? Voyons, soyez sincère, nous ne sommes pas bavards. Pourquoi et comment une jeune personne comme vous, sage, rangée, vertueuse et modeste, a-t-elle pu accrocher ainsi, d'un seul coup, toute sa garde-robe à un clou?

— Pourquoi?... pourquoi?... répoutlit Mlle Pinson, paraissant hésiter. Puis elle prit les. deux jeunes gens chacun par un bras, et leur dit en les poussant vers la porte : Venez avec moi, vous le verrez.

Comme Marcel s'y attendait, elle les conduisit rue de l'Éperon.

Marcel avait gagné son pari. Les quatre francs et le morceau de galette dé Mlle Pinson étaient sur la table de Rouge tte, avec les débris du poulet d'Eugène.

La pauvre malade allait un peu mieux, mais elle gardait encore le lit; et, quelle que fût sa reconnaissance envers son bienfaiteur inconnu, elle fit.dire à ces messieurs, par son amie, qu'elle les priait de l'excuser, et qu'elle n'était pas en état de les recevoir.

« Que je la reconnais bien là! dit Marcel; elle mourrait sur la paille dans sa mansarde, qu'elle ferait encore la duchesse vis-à-vis de son pot à l'eau. »

Les deux amis, bien qu'à regret, furent donc obligés de s'en retourner chez eux comme ils étaient venus, non sans rire entre eux de cette fierté et de celte discrétio» si étrangement nichées dans une mansarde.

Après avoir été à l'École Je Médecine suivre les leçtms du Jour, ils dînèrent ensemble, et, le soir venu, ils firent un tour de promenade au boulevard italien. Là, tout en fumant le cigare qu'il avait gagné le matin :

« Avec tout cela, disait Marcel, n'es-tu pas forcé de convenir que j'ai raison d'humer, au fond, et même d'estimer ces pauvres créatures? Considérons sainement les choses sous un point de vue philosophique. Cette petite Mimi, que tu as tant calomniée, ne fait-elle pas, en se dépouillant de sa robe, une, œuvre plus louable, plus méritoire, j'ose même dire plus chrétienne, que le bon roi Robert en laissant un pauvre couper la frange de son manteau? Le bon roi Robert, d'une part, avait évidemment quantité de manteaux; d'un autre côté, il était à table, dit l'histoire, lorsqu'un mendiant s'approcha de lui, en se traînant à quatre pattes, et coupa avec des ciseaux la frange d'or de l'habit de son roi. Madame la reine trouva la chose mauvaise, et le digne monarque, il est vrai, pardonna généreusement au coupeur de franges; mais peut-être avait-il bien dîné. Vois quelle distance entre lui et, Mimil Mimi, quand elle a appris l'inl'orlune de Rougettc, assurément était à jfeun. Sois convaincu que le morceau de galette qu'elle avait emporté de chez moi était destiné par avance à composer son propre repas. Or, que fait-elle? Au lieu de déjeuner, elle va à la messe, et en ceci elle se montre encore au moins l'égale du roi Robert, qui était fort pieux, j'en conviens, mais qui perdait son temps à chanter au lutrin, pendant que les IVormands faisaient le diable à quatre. Le roi Robert abandonne sa frange, et, en somme, le manteau lui reste. Mimi envoie sa robe tout entière au père Cadédis, action incomparable en ce que Mimi est femme, jeune, jolie, coquette et pauvre; et note bien que cette robe lui est nécessaire pour qu'elle puisse aller, comme de coutume, à son magasin, gagner le pain de sa journée. Non seulement donc elle se prive du morceau de galette qu'elle allait avaler, mais elle se met volontairement dans le cas de ne pas dîner. Observons en outre que le père Cadédis est fort éloigné d'ètre^un mendiant, et de se traîner à quatre pattes sous la table. Le roi Robert, renonçant à sa frange, ne fait pas un grand sacrifice, puisqu'il la trouve toute coupée d'avance, et c'est à savoir si. cette frange était coupée de travers ou non, et en état d'être recousue ; tandis que Mimi, de son propre mouvement, bien loin d'attendre qu'on lui vole sa robe, arrache elle-même de dessus son pauvre corps

ce vêtement, plus précieux, plus utile que le clinquant de tous les passementiers de Paris. Elle sort vêtue d'un rideau; mais sois siir qu'elle. n'irait pas ainsi dans un autre lieu que l'église. Elle se ferait plutôt couper un bras que de se laisser voir ainsi fagotée au Luxembourg ou aux Tuileries ; mais elle ose se montrer à Dieu, parce qu'il est l'heure où elle prie tous les jours. Crois-moi, Eugène, dans ce seul fait de traverser avec son rideau la place Saint-Michel, la rue de ïournon et la rue du Petit-Lion, où elle connaît tout le monde, il y a plus de courage, d'humilité et de religion véritable que dans toutes les hymnes du bon roi Robert, dont tout le monde parle pourtant, depuis le grand Bossuet jusqu'au plat Anquetil, tandis que Mimi mourra inconnue dans son cinquième étage, entre un pot de fleurs et un ourlet.

— Tant mieux pour elle, dit Eugène.

— Si je voulais maintenant, dit Marcel, continuer à comparer, je pourrais te faire un parallèle entre Mucius Scaevola et Rougette. Penses-tu, en effet, qu'il soit plus difûcile à un Romain du temps de Tarquin de tenir son bras, pendant cinq minutes, au-dessus d'un réchaud allumé, qu'à une grisette contemporaine de rester vingt-quatre heures sans manger? Ni l'un ni l'autre n'ont crié, mais examine par quel motifs. Mucius est au milieu d'un camp, en présence d'un roi étrusque qu'il a voulu assassiner; il a manqué son coup d'une manière pitoyable, il est entre les mains des gendarmes. Qu'imagine-t-il? Une bravade. Pour qu'on l'admire avant qu'on le pende, il se roussit le poing sur un tison (car rien ne prouve que le brasier fût bien chaud, ni que le poing soit tomb^ en cendres). Là-dessus, le digne Porsenna, stupéfaitde sa fanfaronnade, lui pardonne et le renvoie chez lui. Il est à parier que ledit Porsenna, capable d'un tel pardon, avait une bonne figure, et que Scaevola se doutait que, en sacrifiant son bras, il sauvait sa tête. Rougette, au contraire, endure patiemment le plus horrible et le plus lent des supplices, celui de la faim; personne ne la regarde. Elle est seule au fond d'un grenier, et elle n'a là pour l'admirer ni Porsenna, c'est-à-dire le baron, ni les Romains, c'est-à-dire les voisins, ni les Étrusques, c'est-à-dire ses créanciers, ni même le brasier, car son poêle est éteint. Or, pourquoi souffre-t-elle sans se plaindre? Par vanité d'abord, cela est certain, mais Mucius *st dans le même cas, par grandeur d'âme ensuite, et ici est sa gloire; car si elle reste muette derrière son verrou,

c'est précisément pour que ses amis ne sachent pas qu'elle se meurt, pour qu'on n'ait pas pitié de son courage, pour que sa camarade Pinson, qu'elle sait bonne et toute dévouée, ne soit pas obligée, comme elle l'a fait, de lui donner sa robe et sa galette. Mucius, à la place de Rougette, eût fait semblant de mourir en silence, mais c'eût été dans un carrefour ou à la porte de Flicoteaux. Son taciturne et sublime orgueil eût été une manière délicate de demander à l'assistance un verre de vin et un croûton. Rougette, il est vrai, a demandé un louis au baron, que je persiste à comparer à Porsenna. Mais ne vois-tu pas que le baron doit évidemment être redevable à Rougette de quelques obligations personnelles? Cela saute aux yeux du moins clairvoyant. Comme tu l'as, d'ailleurs, sagement remarqué, il se peut que le baron soit à la campagne, et dès lors Rougette est perdue. Et ne crois pas pouvoir me répondre ici par cette vaine objection qu'on suppose à toutes les belles actions des femmes, à savoir qu'elles ne savent ce qu'elles font, et qu'elles courent au danger comme les chats sur les gouttières. Rougette sait ce qu'est la mort; elle l'a vue de près, au pont d'Iéna, car elle s'est déjà jetée à l'eau une fois, et je lui ai demandé si elle avait souffert. Elle m'a dit que non, qu'elle n'avait rien senti, excepté au moment où on l'avait repêchée, parce que les bateliers la tiraient par les jambes, et qu'ils lui avaient, à ce qu'elle disait, raclé la tête sur le bord du bateau.

— Assez 1 dit Eugène, fais-moi grâce de tes affreuses plaisanteries. Réponds-moi sérieusement : crois-tu que de si horribles épreuves, tant de fois répétées, toujours menaçantes, puissent enfin porter quelques fruits? Ces pauvres filles, livrées à elles-mêmes, sans appui, sans conseil, ont-elles assez de bon sens pour avoir de l'expérience? Y a-t-il un démon attaché à elles, qui les voue à tout jamais au malheur et à la folie, ou, malgré tant d'extravagances, peuvent-elles revenir au bien? En voilà une qui prie Dieu, dis-tu? elle va à l'église, elle remplit ses devoirs, elle vit honnêtement de son travail ; ses compagnes paraissent l'estimer... et vous autres, mauvais sujets, vous ne la traitez pas vous-mêmes avec votre légèreté habituelle. En voilà une autre qui passe sans cesse de l'étourderie à la misère,, de la prodigalité aux horreurs de la faim. Certes, elle doit se rappeler longtemps les leçons cruelles qu'elle reçoit. Crois-tu que, avec de sages avis, une conduite réglée, un peu duide; on puisse faire de telles femmes des

êtres raisonnables? S'il en est ainsi, dis-le-moi; une occasion s'offre à nous. Allons de ce pas chez la pauvre Rouge lie; elle est sans doute encore bien soufTrante, et son amie veille à son chevet. Ne me décourage pas, laisse-mol agir. Je veux essayer de les ramener dans la bonne route, de leur parler un langage sincère; je ne veux leur faire ni sermon ni reproches. Je veux m'approcher de ce lit, leur prendre la main, et leur dire «

En ce moment, les deux amis passaient devant le café Tortoni. La silhouette" de deux jeunes femmes, qui prenaient des glaces près d'une fenêtre, se dessinait à la clarté des lustres. L'une d'elles agita son mouchoir, et l'auti^e partit d'un éclat de rire.

« Parbleu! dit Marcel, si tu veux leur parler, nous n'avons que faire d'aller si loin, car les voilà, Dieu me pardonne! Je reconnais Mimi à sa robe, et Rougette à son panache blanc, toujours sur le chemin de la friandise. Il paraît que monsieur le baron a bien fait les choses.

— Et une pareille folie dit Eugène, ne t'épouvante pas?

— Si fait, dit Marcel; mais je t'en prie, quand tu diras du mal des grisettes, fais une exception pour la petite Pinson. Elle nous a conté une histoire à souper, elle a engagé sa robe pour quatre francs, elle sest fait un châle avec un rideau; et qui dit ce qu'il sait, qui donne ce qu'il a, qui fait ce qu'il peut, n'est pas obligé à davantage. »

En 17S6, lorsque Louis XV, fatigué des querelles entre la magistrature et le grand conseil à propç»s de l'impôt des deux suus', prit le parti de tenir un lit de justice, les membres du parlement remirent leurs oftices. Seize de ces démissions furent acceptées, sur quoi il y eut autant d'exils. « Mais, pourriez-vous, disait Mme de Pompadour à l'un des présidents, pourriez-vous voir de sang-fi'oid une poignée d'hommes résister à l'autorité d'un roi de France? N'en auriez-vous pas mauvaise opinion? Quittez votre petit manteau, monsieur le président, et vous verrez tout cela comme je le vois. »

Ce ne furent pas seulement les exilés qui portèrent la peine de leur mauvais vouloir, mais aussi leurs parents et leurs amis. Le décachetage amusait le roi. Pour se désennuyer de ses plaisirs, il se faisait lire par sa favoiite tout ce qu'on trouvait de curieux à la poste. Bien entendu que, sous le prétexte de faire lui-même sa police secrète, il se divertissait de mille intrigues qui lui passaient ainsi sous les yeux; mais quiconque, de près ou de loin, tenait aux chefs des factions, était presque toujours perdu. On sait que Louis XV, avec toutes sortes de faiblesses, n'avait qu'une seule force, celle d"ètre inexorable.

Un soir qu'il était devant le feu, les pieds sur le manteau de la cheminée, mélancolique à son ordinaire, la marquise, parcourant un paquet de lettres, haussait les épaules en riant. Le roi demanda ce qu'il y avait.

« C'est que je trouve Là, répondit-elle, une lettre qui n'a pas le sens commun, tnais c'est une chose touchante et qui fait pitié.

— Qu'y a-t-il au bas? dit le roi.

— Point de nom : c'est une lettre d'amour.

— Et qu'y a-t-il dessus?

1. Deux sous pour livre du dixiàme du reyenu. (Note de l'auteur.

— Voilà le plaisant. C'est qu'elle est adressée à Mlle à'^innebault, la nièce de ma bonne amie, Mme d'Estrades. C'est apparemment pour que je la voie qu'on l'a fourrée avec ces papiers.

— Et qu'y a-t-il dedans? dit encore le roi.

— Mais je vous dis, c'est de J'amour. Il est question aussi de Vauvert et de Nauflette. Est-on un gentilhomme dans ces pays-là? Votre Majesté les connaît-elle? »

Le roi se piquait de savoir la France par cœur, c'est-àdire la noblesse de France. L'étiquette de sa cour, qu'il avait étudiée, ne lui était pas plus familière que les blasons de son royaume : science assez courte, le reste ne comptant pas ; mais il y mettait de la vanité, et la hiérarchie était devant ses yeux comme l'escalier de marbre de son palais; il y voulait marcher en maître. Après avoir l'êvé quelques instants, il fronça le sourcil comme frappé d'un mauvais souvenir, puis, faisant signe à la marquise de lire, il se rejeta dans sa bergère, en disant avec un sourire :

« Va toujours, la fille est jolie. »

Mme de Pompadour, prenant alors son ton le plus doucement railleur, commença à lire une longue lettre toute remplie de tirades amoureuses :

« Voyez un peu, disait l'écrivain, comme les destins me persécutent! Tout semblait disposé à remplir mes vœux et vous-même, ma tendre amie, ne m'aviez-vous pas fait espérer le bonheur? Il faut pourtant que j'y renonce, et cela pour une faute que je n'ai pas commise. N'est-ce pas un excès de cruauté de m'avoir permis d'entrevoir les cieux, pour me précipiter dans l'abîme? Lorsqu'un infortuné est dévoué à la mort, se fait-on un barbare plaisir de laisser devant ses regards tout ce qui doit faire aimer et regretter la vie? Tel est pourtant mon sort; je n'ai plus d'autre asile, d'autre espérance que le tombeau, car, dès l'instant que je suis malheureux, je ne dois plus songer à votre main. Quand la fortune me souriait, tout mon espoir était que vous tussiez à moi; pauvre aujourd'hui, je me ferais horreur si j'osais encore y songer, et, du moment que je ne puis vous rendre heureuse, tout en mourant d'amour, je vous défends de m'aimer.... »

La marquise soui'iait à ces derniers mots.

« Madame, dit le roi, voilà un honnête homme. Mais qu'est-ce qui l'empêche d'épouser sa maîtresse?

— Permettez, Sire, que je continue :

« Cette injustice qui m'accable, me surprend de la part

LA MOUCHE Uà

du meilleur des rois. Vous savez que mon père demandait pour moi une place de cornette ou d'enseigne aux gardes, et que cette place décidait de ma vie, puisqu'elle me donnait le droit de m'offrir à vous. Le duc de Biron m'avait proposé ; mais le roi m'a rejeté d'une façon dont le souvenir m'est bien amer, car si mon père a sa manière de voir (je veux que ce soit une faute), dois-je toutefois en être puni? Mon dévouement au roi est aussi véritable, aussi sincère que mon amour pour vous. On verrait clairement l'un et l'autre, si je pouvais tirer l'épée. Il est désespérant qu'on refuse ma demande; mais que ce soit sans raison valable qu'on m'enveloppe dans une pareille disgrâce, c'est ce qui est opposé à la bonté bien connue de Sa Majesté....

— Oui-da, dit le roi, ceci m'intéresse.

« Si vous saviez combien nous sommes tristes! Ah! mon amie, cette terre de Nauflette, ce pavillon de Vauvert, ces bosquets! je m'y promène seul tout le jour. J'ai défendu de ratisser; Todieux jardinier est venu hier avec son manche à balai ferré. Il allait toucher le sable.... La trace de vos pas, plus légère que le vent, n'était pourtant pas effacée. Le bout de vos petits pieds et vos grands talons blancs étaient encore marqués dans l'allée : ils semblaient marcher devant moi, tandis que je suivais votre belle image, et ce charmant fantôme s'animait,, par instants, comme s'il se fût posé sur l'empreinte fugitive. C'est là, c'est en causant le long du parterre qu'il m'ia été donné de vous connaître, de vous apprécier. Une éducation admirable dans l'esprit d'un ange, la dignité d'une reine avec la grâce des nymphes, des pensées dignes de Leibnitz avec son langage si simple, l'abeille de Platon sur les lèvres de Diane, tout cela m'ensevelissait sous le voile de l'adoration. Et pendant ce temps-là ces fleurs bien-aimées s'épanouissaient autour de nous. Je les airespirées en vous écoutant, dans leur parfum vivait votre souvenir. Elles courbent à présent la tête; elles me montrent la mort....

— C'est du mauvais Jean-Jacques, dit le roi. Pourquoi me lisez-vous cela?

— Parce que Votre Majesté me l'a ordonné pour les eaux yeux de Mlle d'Annebault. ^

— Gela est vrai, elle a de beaux yeux.

« Et quand je rentre de ces promenades, je trouve mon père seul, dans le grand salon, accoudé auprès d'une chandelle, au milieu de ces dorures fanées qui couvrent nos lambris vermoulus. II me voit venir avec peine.... mon

Alfred de Musset. II. *^

chagrin dérange le sien.... Atlaénaïs! au fond de ce saiOn, près de la fenêtre, est le clavecin où voltigeaient vos doigf.3 délicieux, qu'une seule fois ma bouche a touchés, pendant que la vôtre s'ouvrait doucement aux accords de la plus suave musique.... si bien que vos chants n'étaient qu'unsourire. Qu'ils sont heureux, ce Rameau, ce Lulli, ce Duni, que sais-je? et bien d'autres! Oui, oui, vous les aimez, ijs sont dans votre mémoire, leur souffle a passé sur vos lèvres. Je m'assieds aussi à ce clavecin, j'essaye d'y jouer un de ces airs qui vous plaisent; qu'ils me semblent froids, monotones! je les laisse et les écoute mourir, tandis que l'écho s'en perd sous cette voûte lugubre. Mon père se retourne et me voit désolé, qu'y peut-il faire? Un propos de ruelle, d'antichambre, a fermé nos grilles. Il me voit jeune, ardent, plein de vie, ne demandant qu'à être au monde; il est mon père et ne peut rien....

— Ne dirait-on pas, dit le roi, que ce garçon s'en allait en chasse, qu'on lui tue son faucon sur le poing? A qui en a-t-il par hasard ?

— Il est bien vrai, reprit la marquise, continuant la lecture d'un ton plus bas, il est bien vrai que nous sommes proches voisins et parents éloignés <ie l'abbé Chauvi^in....

— Voilà donc ce que c'est! dit Louis XV en bâillant. Encore quelque neveu des enquêtes et requêtes. Mon parlement abuse de ma boDté; il a vraiment trop de famille.

— Mais si ce n'est qu'un parent éloigné !

— Bon, ce monde-là ne vaut rien du tout. Cet abbé Chauvelin est un janséniste; c'est un bon diable, mais c'est un démis. Jetez cette lettre au feu, et qu'on ne m'en parle plus. »

Les derniers mots prononcés par le roi n'étaient pas tout à fait un arrêt de moit, mais c'était à peu près une défense de vivre. Que pouvait faire, en 1756, un jeune homme sans fortune, dont le roi ne voulait pas entendre parler? Tâcher d'être commis, ou se faire philosophe, poète peut-être, mais sans drdicace, et le métier, en ce cas, ne valait rien.

Telle n'était pas, à beaucoup près, la vocation du chevalier de Vauvert, qui venait d'écrire avec des larmes la lettre dont le roi se moquait. Pendant ce temps-là, seul avec soi> père, au fond du vieux château de Nauflette, il marchait par la chambre, d'un air triste et furieux. .t *

LA MOUCHE i^l

tt le veux aller à Versailles, disait-il.

— Et qu'y ferez- vous?

— Je n'en sais rien; mais que fais-je ici?

-^ Vous me tenez compagnie; il est bien certain que cela ne peut être fort amusant pour vous, et je ne vous retiens en aucune façon. Mais oubliez-vous que votre mère est morte?

— Non, monsieur, et je lui ai promis de vous consacrer la vie que vous m'avez donnée. Je reviendrai, mais je veux partir; je ne saurais plus rester dans ces lieux.

— D'oîi vient cela?

— D'un amour extrême. J'aime éperdument I^lle d'Apnebault.

— Vous savez que c'est inutile. Il n'y a que Molière qui fasse des mariages sans dot. Oubliez-vous aussi ma disgrâce ?

— Eh! monsieur, votre disgrâce, me serait-il permis, sans m'écarter du plus profond respect, de vous demander ce qui l'a causée? Nous ne sommes pas du parlement. Nous payons l'impôt, nous ne le faisons pas. Si le parlement lésine sur les deniers du roi, c'est son affaire et non la nôtre. Pourquoi M. l'abbé Cbauvelin nous entraîne-t-ildans sa ruine?

— M. Tabbé Cliauvelin agit en honnête homme. Il refuse d'approuver le dixième, parce qu'il est révolté des dilapidations de la cour. Rien de pareil n'aurait eu lieu du temps de Mme de Châteauroux. Elle était belle, au moins, celle-là, et elle ne coûtait rien, pas même ce qu'elle donnait si généreusement. Elle était maîtresse et souveraine, et elle se disait satisfaite si le roi ne l'envoyait pas pourrir dans un cachot lorsqu'il lui retirerait ses bonnes» grâces. Mais cette Étioles, cette Le Normand, cette Poisson insatiable !

— Et qu'importe?

— Qu'importe! dites-vous? Plus que vous ne pensez. Savez-vous seulement que, à présent, tandis que le roi nous gruge, la fortune de sa grisette est incalculable? Elle s'était fait donner au début cent quatre-vingt mille livres de rente; mais ce n'était qu'une bagatelle, cela ne compte plus maintenant; on ne saurait se faire une idée des sommes effrayantes que le roi lui jette à la tête; il ne se passe pas trois mois de l'année où elle n'attrape au vol, comme par hasard, cinq ou six cent mille livres, hier sur ies sels, aujourd'hui sur les augraentations-du trésorier des

écuries; avec les logements qu'elle a dans toutes les

maisons royales, elle achète la Selle, Crécy, Aulnay, Brinborion, Marigny, Saint-Remi, Bellevue et tant d'autres terres, des hôtels à Paris, à Fontainebleau, à Versailles, à Compiègne, sans compter une fortune secrète placée en tous pays dans toutes les banques de l'Europe, en cas de disgrâce probablement, ou de la mort du souverain. Et qui paye tout cela, s'il vous plaît?

— Je l'ignore, monsieur, mais ce n'est pas moi.

— C'est vous, comme tout le monde; c'est la France, c'est le peuple qui sue sang et eau, qui crie dans la rue, qui insulte la statue de Pigalle. Et le parlement ne veut plus de cela, il ne veut plus de nouveaux impôts. Lorsqu'il s'agissait des frais de la guerre, notre dernier écu était prêt; nous ne songions pas à marchander. Le roi victorieux a pu voir clairement qu'il était aimé par tout le royaume, plus clairement encore lorsqu'il faillit mourir. Alors cessa toute dissidence, toute faction, toute rancune; la France entière se mit à genoux devant le lit du roi et pria pour lui. Mais si nous payons, sans compter, ses soldats ou ses médecins, nous ne voulons plus payer ses maîtresses, et nous avons autre chose à faire que d'entretenir Mme de Pompadour.

— Je ne la défends pas, monsieur. Je ne saurais lui donner ni tort ni raison; je ne l'ai jamais vue.

— Sans doute; et vous ne seriez pas fâché de lavoir, n'est-il pas vrai, pour avoir là-dessus quelque opinion? Car, à votre âge, la tête juge par les yeux. Essayez donc, si bon vous semble, mais ce plaisir-là vous sera refusé.

— Pourquoi, monsieur?

— Parce que c'est une folie, parce que cette marquise est aussi invisible dans ses petits boudoirs de Brinborion que le Grand Turc dans son sérail; parce qu'on vous fermera toutes les portes au nez. Que voulez-vous faire? Tenter l'impossible? chercher fortune comme un aventurier?

— Non pas, mais comme un amoureux. Je ne prétends point solliciter, monsieur, mais réclamer contre une injustice. J'avais une espérance fondée, presque une promesse de M. de Biron; j'étais à la veille de posséder ce que j'aime, et cet amour n'est point déraisonnable; vous ne l'avez pas désapprouvé. Souffrez donc que je tente de plaider ma cause. Auiai-je affaire au roi ou à Mme de Pompadour, je l'ignore, mais je veux partir.

— "Vous ne savez pas ce que c'est que la cour, et vous voulez vous y présenter l

— Eh! j'y serai peut-être reçu plus aisément par cette raison que j'y suis inconnu.

— Vous inconnu, chevalier! y pensez-vous? Avec un nom comme le vôtre ! ... Nous sommes vieux gentilshommes, monsieur; vous ne sauriez être inconnu.

— Eh bien donc! le roi m'écoutera.

— Il ne voudra pas seulement vous entendre. Vous rêvez Versailles, et vous croirez y être quand votre postillon s'arrêtera.... Supposons que vous parveniez jusqu'à l'antichambre, à la galerie, à l'CEil-de-Bœuf : vous ne verrez entre Sa Majesté et vous que le battant d'une porte; il y aura un abîme. Vous vous retournerez, vous chercherez des biais, des protecteurs, vous ne trouverez rien. Nous sommes parents de M. deChauvelin; et comment croyezvous que le roi se venge? Par la torture pourDamiens; par l'exil pour le parlement, mais pour nous autres, par un mot, ou, pis encore, par le silence. Savez-vous ce que c'est que le silence du roi, lorsque, avec son regard muet, aulieu devons répondre, il vous dévisage en passant et vous anéantit? Après la Grève et la Bastille, c'est un certain degré de supplice qui, moins cruel en apparence, marque aussi bienquelamaindubourreau.Le condamné, il estvrai, reste libre, mais il ne lui faut plus songer à s'approcher ni d'une femme, ni d'un courtisan, ni d'un salon, ni d'une abbaye, ni d'une caserne. Devant lui tout se ferme et se détourne, et il se promène ainsi au hasard dans une prison invisible.

— Je m'y remuerai tant que j'en sortirai.

— Pas plus qu'un autre. Le fils de M. de Meynières n'était pas plus coupable que vous. Il avait, comme vous, des promesses, les plus légitimes espérances. Son père, le plus dévoué sujet de Sa Majesté, le plus honnête homme du royaume, repoussé par le roi, est allé, avec ses cheveux gris, non pas prier, mais essayer de persuader la grisette. Savez-vous ce qu'elle a répondu? Voici ses propres paroles, que M. de Meynières m'envoie dans une lettre : « Le roi est le maître; il ne juge pas à propos de vous marquer sou mécontentement personnellement; il se contente de vous le faire éprouver en privant monsieur votre fils d'un état; vous punir autrement, ce serait commencer une affaire, et il n'en veut pas; il faut respecter ses volontés. Je vous plains cependant, j'entre dans vos peines, j'ai été mère; je sais ce qu'il doit vous en coûter pour laisser votre fils sans état. » Voilà le style de cette créature, et vous voule* vous mettre à ses pieds !

— On dit qu'ils sont charmants, monsieur.

— Parbleu! oui. Elle n'est pas jolie, et le roi ne l'aime pas, on le sait. Il cède, il plie devant cette femme. Pour maintenir son étrange pouvoir, il faut bien qu'elle ait autre chose que sa tête de bois.

— On prétend qu'elle a tant d'esprit!

— Et point de cœur; le beau mérite!

— Point de cœur! elle qui sait si bien déclamer les vers de Voltaire, chanter la musique de Rousseau! elle qui joue Alzire et Colette! C'est impossible, je ne le croirai jamais.

— Allez-y voir, puisque vous le voulez. Je conseille et n'ordonne pas, mais vous en serezpour vos frais de voyage. Vous aimez donc beaucoup cette demoiselle d'Annebault?

— Plus que ma vie.

— Allez, monsieur. »

On a dit que les voyages font tort à l'amour, parce qu'ils donnent des distractions; on a dit aussi qu'ils le forlilient, parce qu'ils laissent le temps d'y rêver. Le chevalier était trop jeune pour faire de si savantes distinctions. Las de la voiture, à moitié chemin, il avait pris un bidet de poste, et arrivait ainsi, vers cinq heures du soir, à l'auberge du Soleil, enseigne passée démode, du temps de Louis XI V,

Il y avait à Versailles un vieux prêtre qui avait été curé près deNauilette; le chevalier le connaissait et l'aimait. Ce curé, simple et pauvre, avait un neveu à bénéfices, abbé de cour, qui pouvait être utile. Le chevalier alla donc chez le neveu, lequel, homme d'importance, plongé dans son rabat, reçut fort bien le nouveau venu et ne dédaigna pas d'écouter sa requête.

<c Mais, parbleu! dit-il, vous venez au mieux. Il y a ce soir opéra à la cour, une espèce de fête, de je ne sais quoi. Je n'y vais pas, parce je boude la marquise, afin d'obtenir quelque chose; mais voici justement un mot de M. le duc d'Aumont, que je lui avais demandé pour quelqu'un, je ne sais plus qui. Allez là. Vous n'êtes pas encore présenté, il est vrai, mais pour le spectacle cela n'est pas nécessaire. Tâchez de vous trouver seul sur le passage du roi au petit foyer. Un regard, et votre fortune est faite. »

Le chevalier remercia l'abbé, et, fatigué d'une nuit mal dormie et d'une journée à cheval, il fit, devant un miroir

d'auberge, une de ces toilettes nonchalantes qui vont si bien aux amoureux. Une servante peu expérimentée l'accommoda du mieux qu'elle put, et couvrit de poudre son habit pailleté. 11 s'achemina ainsi vers le hasard. Il avait vingt ans.

La nuit tombait lorsqu'il arriva au château. Il s'avança timidement vers la grille et demanda son chemin à la sentinelle. On lui montra le grand escalier. Là, il apprit du suisse que l'opéra venait de commencer, et que le roi, c'est-à-dire tout le monde, était dans la salle'.

<( Si monsieur le marquis veut traverser la cour, ajouta le suisse (à tout hasard, on donnait du marquis), il sera au spectacle dans un instant. S'il aime mieux passer par les appartements.... »

Le chevalier ne connaissait point le palais. La curiosité lui fit répondre d'abord qu'il passerait par les appartements ; puis, comme un laquais se disposait à le suivre pour le guider, un mouvement de vanité lui fit ajouter qu'il n'avait que faire d'être accompagné. Il s'avança seul donc, non sans quelque émotion.

Versailles resplendissait de lumière. Du rez-de-chaussée jusqu'au faîte, les lustres, les girandoles, les meubles dorés, les marbres étincelaient. Hormis aux appartements de la reine, les deux battants étaient ouverts partout. A mesure que le chevalier marchait, il était frappé d'un étonnement et d'une admiration difficiles à imaginer; car ce qui rendait tout à fait merveilleux le spectacle qui s'offrit à lui, ce n'était pas seulement la beauté, l'éclat de ce spectacle même, c'était la complète solitude où il se trouvait dans cette sorte de désert enchanté.

A se voir seul, en effet, dans une vaste enceinte, que ce soit dans un temple, un cloître ou un château, il y a quelque chose de bizarre, et, pour ainsi dire, de mystérieux. Le monument semble peser sur l'homme : les murs le regardent; les échos l'écoutent; le bruit de ses pas trouble un si grand silence, qu'il en ressent une crainte involontaire, et n'ose marcher qu'avec respect.

Ainsi d'abord fit le chevalier; mais bientôt la curiosité

1. Il ne s'agit point ici de la salle actuelle construite par Louis XV, ou plutôt par Mme de Pompadour, mais terminée seulemeiit en 1769 et inaugurée en 1770 pour le mariage du duc de Berri (Louis XVII avod Marie-Antoinette. Il s'agit d'une sorte de théâtre mobile qu'on transportait dans une galerie ou un appartement, selon la coutume Je Louis XIV. I\'ota de l'aaliur.j

prit le dessus et l'entraîna. Les candélabres de la galerie des glaces, en se mirant, se renvoyaient leurs feux. On sait combien de milliers d'amours, que de nymphes et de bergères se jouaient alors sur les lambris, voltigeaient aux plafonds, et semblaieiit enlacer d'une immense guirlande le palais tout entier. Ici de vastes salles, avec des baldaquins en velours semé d'or, et des fauteuils de parade conservant encore la roideur majestueuse du grand roi ; là des ottomanes chiffonnées, des pliants en désordre autour d'une table de jeu; une suite infinie de salons toujours vides où la magnificence éclatait d'autant mieux qu'elle semblait plus inutile; de temps en temps des portes secrètes s'ouvrant sur des corridors à perte de vue; mille escaliers, mille passages se croisant comme dans un labyrinthe; des colonnes, des estrades faites pour des géants; des boudoirs enchevêtrés comme des cachettes d'enfants; une énorme toile de Vanloo près d'une cheminée de porphyre; une boîte à mouches oubhée à côté d'un magot de la Chine ; tantôt une grandeur écrasante, tantôt une grâce efféminée; et partout, au milieu du luxe, de la prodigalité et de la mollesse, mille odeurs enivrantes, étranges et diverses, les parfuns mêlés des fleurs et des femmes, une tiédeur énervante, l'air de la volupté.

Être en pareil lieu à vingt ans, au milieu de ces merveilles, et s'y trouver seul, il y avait à coup sûr de quoi être ébloui. Le chevalier avançait au hasard, comme dans un rêve.

« Vrai palais de fées 1 » murmurait-il ; et, en en effet, il lui semblait voir se réaliser pour lui un de ces contes oîi les princes égarés découvrent des châteaux magnifiques.

Étaient-ce bien des créatures mortelles qui habitaient ce séjour sans pareil? Étaient-ce des femmes véritables qui venaient de s'asseoir dans ces fauteuils, et. dont les contours gracieux avaient laissé à ces coussins cette empreinte légère, pleine encore d'ihdolence? Qui sait? derrière ces rideaux épais, au fond de quelque immense et brillante galerie, peut-être allait-il apparaître une princesse endormie depuis cent ans, une fée en paniers, une Armide en paillettes, ou quelque hamadryade de cour, sortant d'une colonne de marbre, entr'ouvrant un lambris dorél

Étourdi, malgré lui, par toutes ces chimères, le chevalier, pour mieux féver, s'était jeté sur un çofa, et il s'y

serait peut-être oublié longtemps s'il ne s'était souvenu qu'il était amoureux. Que faisait, pendant ce temps-là, Mlle d'Annebault, sa bien-aimée, restée, elle, dans un vieux château?

« Athénaïs! s'écria-t-il tou à coup, que fais-je ici à perdre mon temps? Ma raison est-elle égarée? Oîi suis-je donc, grand Dieu! et que se passe-t-il en moi? »

Il se leva et continua son chemin à travers ce pays nouveau, et il s'y perdit, cela va sans dire. Deux ou trois laquais, parlant à voix basse, lui apparurent au fond d'une galerie. Il s'avança vers eux et leur demanda sa route pour aller à la comédie.

« Si monsieur le marquis, lui répondit-on (toujours d'après la même formule), veut bien prendre la peine de descendre par cet escalier et de suivre la galerie à droite, il trouvera au bout trois marches à monter, il tournera alors à gauche, et quand il aura traversé le salon de Diane, celui d'Apollon, celui des Muses et celui du Printemps, il redescendra encore six marches, puis, en laissant à droite la salle des gardes, comme pour gagner l'escalier des ministres, il ne peut manquer de rencontrer là d'autres huissiers qui lui indiqueront le chemin.

— Bien obligé, dit le chevalier, et, avec de si bons renseignements, ce sera bien ma faute si je ne m'y retrouve pas. »

Il se remit en marche avec courage, s'arrêtant toujours malgré lui pour regarder de côté et d'autre, puis se rappelant de nouveau ses amours; enfin, au bout d'un grand quart d'heure, ainsi qu'on le lui avait annoncé, il trouva de nouveaux laquais.

« Monsieur le marquis s'est trompé, lui dirent ceux-ci, c'est par l'autre aile du château qu'il aurait fallu prendre; mais rien n'est plus facile que de la regagner. Monsieur n'a qu'à descendre cet escalier, puis il traversera le salon des Nymphes, celui de l'Été, celui de....

— Je vous remercie », dit le chevalier.

Et je suis bien sot, pensa-t-il encore, d'interroger ainsi les gens comme un badaud. Je me déshonore en pure perte, et quand, par impossible, ils ne se moqueraient pas de moi, à quoi me sert leur nomenclature, et tous les sobriquets pompeux de ces salons dont je ne connais pas un?

Il prit le parti d'aller droit devant lui, autant que faire ge pourrait, — Car, après tout, se disait-il, ce palais est

fort beati, il est très grand, mais il n'est pas sans bornes, et fùt-il long comme trois fois notre garenne, il faudra Lien que j'en voie la fin.

Mais ri n'est pas facile, à Versailles, d'aller longtemps droit devant soi, et cette comparaison rustique de la royale demeure avec une garenne déplut jpeut-être attx nymphes de l'endroit, car elles recommencèrent de plus belle à égarer le pauvre amoureux, et, sans doute pour le punir, elles prirent plaisir à lui faire tourner et retourner sur ses propres pas, le ramenant sans cesse k la même place, justement comme un campagnard fourvoyé dans une charmille; c'est ainsi qu'elles l'enveloppaient dans leur dédale de marbre et d'or.

Dans les Antiquités de Rome, de Piranési, il y a une série de gravures que l'artiste appelle « ses rêves » et qui sont un souvenir de ses propres visions durant le délire d'une fièvre. Ces gravures représentent de vastes salles gothiques: sur le pavé sont toutes -sortes d'engins et de machines, roues, câbles, poulies, leviers, catapultes, etc., etc., expression d'énorme puissance mise en action et de résistance formidable. Le long des murs vous apercevez un escalier, et sur cet escalier, grimpant, non sans peine, Piranési lui-même. Suivez les marches un peu plus haut, elles s'arrêtent tout à coup devant un abîme. Quoi qu'il soit advenu du pauvre Piranési, vous le croyez du moins au bout de son travail, car il ne peut faire un pas de plus sans tomber; mais levez les yeux, et vous voyez un second escalier qui s'élève en l'air, et, sur cet escalier encore, Piranési sur le bord d'un autre précipice. Regardez encore plus haut, et un escalier encore plus aérien se dresse devant vous, et encore le pauvre Prranési continuant son ascension, et ainsi de suite, jusqu'à ce que l'éternel escalier et Piranési disparaissent ensemble dans les nues, c'est-à-dire dans le "bord de la gravure.

Cette fiévreuse allégorie représente assez exactement l'ennui d'une peine inutile, et l'espèce de Vertige que donne l'impatience. Le chevalier voyageant toujours de salon en salon et de galerie en galerie, fut pris d'une sorte de colère.

« Parbleu ! dit-il, voilà qui est cruel. Après avoir été si charmé, si ravi, si enthousiasmé de me trouver seul dans ce maudit palais (ce n'était plus le palais des fées), je n'en pourrai donc pas sortir! Peste soit de la fatuité qui m'a inspiré cette idée d"fntrfir ici comme le prince Fanfarinet

LA MbUCHÉ 459

avec ses bottes d'or massif, au lieu do dire au premier laquais venu de me conduire tout bonnement à la salle de spectacle! »

Lorsqu'il ressentait ces regrets tardifs, le chevalier était, comme Piranési, à la moitié d'un escalier, sur Un palier, entre trois portes. Derrière celle du milieu, il lui sembla entendre un murmure si doux, si léger, si voluptueux, pour ainsi dire, qu'il ne put s'empêcher d'écouter. Au moment où il avançait, tremblant de prêter une oreille indiscrète, cette porte s'ouvrit à deux battants. Une bouffée d'air embaumé de mille parfums, un torrent de lumière à faire pâlir la galerie des glaces, vinrent le frapper si soudainement qu'il recula de quelques pas,

« Monsieur le marquis veut-il entrer? demanda l'huissier qui avait ouvert la porte.

— Je voudrais aller à la comédie, répondit le chevalier.

— Elle vient de finir à l'instant même. »

En même temps, de fort belles dames, délicatement plâtrées de blanc et de carmin, donnant, non pas le bras, ni même la main, mais le bout des doigts à de vieux et jeunes seigneurs, commençaient à sortir de la salle de spectacle, ayant grand soin de marcher de profil pour ne pas gâter leurs paniers. Tout ce monde brillant parlait à voix basse, avec une demi-gaieté, mêlée de crainte et de respect.

« Qu'est-ce donc? dit le chevalier, ne devinant pas que le hasard l'avait conduit précisément près du foyer.

— Le roi va passer », répondit l'huissier.

Il y a une sorte d'intrépidité qui ne doute de rien, elle n'est que trop facile : c'est le courage des gens mal élevés. Notre jeune provincial, bien qu'il fût raisonnablement grave, ne possédait pas cette faculté. A ces seuls mots : « Le roi va passer », il resta immobile et presque effrayé.

Le roi Louis XV, qui faisait à cheval, à la chasse, une douzaine de lieues sans y prendre garde, était, comme l'on sait, souverainement nonchalant. Il se vantait, non sans raison, d'être le premier gentilhomme de France, et ses maîtresses lui disaient, non sans cause, qu'il en était le mieux fait et le plus beau. C'était une chose considérable que de le voir quitter son fauteuil, et daigner marcher en personne. Lorsqu'il traversa le foyer, avec Un bras posé ou plutôt étendu sur l'épaule de M. d'Argenson, pendant que son talon rouge glissait sur le parquet (il avait mis cette paresse à la n^ode), toutes les chuclioteries cessèrent: le?

courtisans baissaient la tête, n'osant pas saluer tout à fait, et les dames, se repliant doucement sur leurs jarretières couleur de feu, au fond de leurs immenses falbalas, hasardaient ce bonsoir coquet que nos grand'mère? appelaient une l'évérence, et que notre siècle a remplacé par le brutal « shakehand » des Anglais.

Mais le roi ne se souciait de rien, et ne voyait que ce qui lui plaisait. Alfîéri était peut-être là, qui raconte ainsi sa présentation à Versailles, dans ses Mémoires :

« Je savais que le roi ne parlait jamais aux étrangers qui n'étaient pas marquants; je ne pus cependant me faire à l'impassible et sourcilleux maintien de Louis XV. Il toisait l'homme qu'on lui présentait de la tête aux pieds, et il avait l'air de n'en recevoir aucune impression. Il me semble cependant que, si l'on disait à un géant : Voici une fourmi que je vous présente, en la regardant il sourirait, ou dirait peut-être : Ah ! le petit animal! »

Le taciturne monarque passa donc à travers ces fleurs, ces belles dames et toute cette cour, gardant sa solitude au milieu de la foule. Il ne fallut pas au chevalier de longues réflexions pour comprendre qu'il n'avait rien à espérer du roi, et que le récit de ses amours n'obtiendrait là aucun succès.

«Malheureux que je suis! pensa- t-il, mon père n'avait que trop raison lorsqu'il me disait qu'à deux pas du roi je verrais un abîme entre lui et moi. Quand bien même je hasarderais à demander une audience, qui me protégera? qui me présentera? Le voilà, ce maître absolu qui peut d'un mot changer ma destinée, assurer ma fortune, combler tous mes souhaits. Il est là, devant moi ; en étendant la main, je pourrais toucher sa parure... et je me sens plus loin de lui que si j'étais encore au fond de ma province! Comment lui parler? comment l'aborder? qui viendra donc à mon secours? »

Pendant que le chevalier se désolait ainsi, il vit entrer une jeune dame assez jolie, d'un air plein de grâce et de finesse; elle était vêtue fort simplement, d'une robe blanche, sans diamants ni broderies, avec une rose sur l'oreille. Elle donnait la main à un seigneur tout à rambre, comme dit Voltaire, et lui parlait tout bas derrière son éventail. Or le hasard voulut qu'en causant, en riant et en gesticulant, cet éventail vînt à lui échapper et à tomber sous un fauteuil, précisément devant le chevalier. Il se précipita aussitôt pour le ramasser, et comme, pour cela,

îl avait mis un genou en terre, la jeune dame lui parut si charmante, qu'il lui présenta l'éventail sans se relever. Elle s'arrêta, sourit, et passa, remerciant d'un léger signe de tête; mais au regard qu'elle avait jeté sur le chevalier, il sentit battre son cœur sans savoir pourquoi. — Il avait raison. — Cette jeune dame était la petite d'Etiolés, comme l'appelaient encore les mécontents, tandis que les autres, en par.'ant d'elle, disaient la « marquise »,^comme on dit la Reine.

« Celle-là me protégera, celle-là viendra à mon secours! Ah ! que l'abbé avait raison de me dire qu'un regard déciderait de ma vie! Oui, ces yeux si fins et si doux, cette petite bouche radieuse et délicieuse, ce petit pied noyé dans un pompon.... Voilà ma bonne fée! »

Ainsi pensait, presque tout haut, le chevalier rentrant à son auberge. D'où lui venait cette espérance subite? Sa jeunesse seule parlait-elle, ou les yeux de la marquise avaient-ils parlé?

Mais la difficulté restait toujours la même. S'il ne songeait plus maintenant à être présenté au rai, qui le présenterait à la marquise?

Il passa une grande partie de la nuit à écrire à Mlle d Annebault une lettre à peu près pareille à celle qu'avait lue Mme de Pompadour.

Retracer cette lettre serait fort inutile. Hormis les sots, il n'y a que les amoureux qui se trouvent toujours nouveaux en répétant toujours la même chose.

Dès le matin le chevalier sortit et se mit à marcher en rêvant dans les rues. Il ne lui vint pas à l'esprit d'avoir encore recours à l'abbé protecteur, et il ne serait pas aisé de dire la raison qui l'en empêchait. C'était comme un mélange 'de crainte et d'audace,' de fausse honte et de romanesque. Et, en effet, que lui aurait répondu 1 abbe, s'il lui avait conté son histoire de la veille? « Vous vous êtes trouvé à propos pour ramasser un éventail; avez-vous su en profiter? Qu'avez-vous dit à la marquise? — Rien. - Vous auriez dû lui parler. - J'étais troublé, j'avais perdu la tète. — Cela est uu tort; il faut savoir saisir l'occasion; mais cela peut se réparer. Voulez-vous que je vous présente à monsieur un tel? il est de mes amis; a madame une ^Ue? elle est mieux encore. Nous tâcherons

462 ŒUVRES D'ALFRÈD DE MtJSSEÎ

de vous faire parvenir jusqu'à cette marquise qui vous a fait peur, et cette fois, etc., etc. »

Or le chevalier ne se souciait de rien de pareil. Il lui semblait qu'eu racontant son aventure il l'aurait, pour ainsi dire, gâtée et déflorée. Il se disait que le hasard avait fait pour lui une chose inouïe, incroyable, et que ce devait être un secret entre lui et la fortune; confier ce secret au premier venu, c'était, à son avis, en ôter tout le prix et s'en montrer indigne. — Je suis allé seul hier au château de Versailles, pensait-il; j'irai bien seul à Trianon (c'était en ce moment le séjour de la favorite).

Une telle façon de penser peut et doit même paraître extravagante aux esprits calculateurs, qui ne négligent rien et laissent le moins possible au hasard; mais les gens les plus froids, s'ils ont été jeunes (tout le monde ne l'est pas, même au temps de la jeunesse), ont pu connaître ce sentiment bizarre, faible et hardi, dangereux et séduisant, qui nous entraîne vers la destinée : on se sent aveugle, et on veut l'être; on ne sait où l'on va, et l'on marche. Le charme est dans cette insouciance et dans cette ignorance même; c'est le plaisir de l'artiste qui rêve, de l'amoureux qui passe la nuit sous les fenêtres de sa maîtresse; c'est aussi l'instinct du soldat; c'est surtout celui du joueur.

Le chevalier, presque sans le savoir, avait donc pris le chemin de Trianon. Sans être fort paré, comme on disait alors, il ne manquait ni d'élégance, ni de cette façon d'être qui fait qu'un laquais, vous rencontrant en route, ne vous demande pas où vous allez. Il ne lui fut donc pas difficile, grâce à quelques indications prises à son auberge, d'arriver jusqu'à la grille du château, si l'on peut appeler ainsi cette bonbonnière de marbre qui vit jadis tant de plairs et d'ennuis. Malheureusement, la grille était fermée et un gros suisse, vêtu d'une simple houppelande, se promenait, les mains derrière le dos, dans l'avenue intérieure, comme quelqu'un qui n'attend personne.

(( Le roi est ici! se dit le chevalier, ou la marquise n'y est pas. Évidemment, quand les portes sont closes et que les valets se promènent, les maîtres sont enfermés ou sortis. »

Que faire? Autant il se sentait, un instant auparavant, de confiance et de courage, autant il éprouvait tout à coup de trouble et de désappointement. Cette seule pensée : « Le roi est ici! » l'effrayait plus que n'avaient fait la veille ces trois mots : « Le roi va passer! » car ce n'était

LA IVtOLCilË 463

alors que de l'imprévu, et maintenant il connaissait ce froid regard, cette majesté impassible.

« Ah, bon Dieu! quel visage ferais-je si j'essayais, en étourdi, de pénétrer dans ce jardin, et si j'allais me trouver face à face devant ce monarque superbe, prenant son café au bord d'un ruisseau? »

Aussitôt se dessina devant le pauvre amoureux la silhouette désobligeante de la Bastille; au lieu de l'image charmante qu'il avait gardée de cette marquise passant en souriaîît, il vit des donjons, des cachots, du pain noir, l'eau de la question; il savait l'histoire de Latude. Peu à peu venait la réflexion ; et peu à peu s'envolait l'espérance.

« Et cependant, se dit-il encore, je ne fais point de mal, ni le roi non plus. Je réclame contre une injustice; je n'ai jamais chansonné personne. On m'a si bien reçu hier à Versailles, et les laquais ont été si polis 1 De quoi ai-je ,peur? De faire une sottise. J'en ferai d'autres qui répareront celle-là. »

Il s'approcha de la grille et la toucha du doigt; elle n'était pas tout à fait fermée. Il l'ouvrit et entra résolument. Le suisse se retourna d'un air ennuyé.

« Que demandez-vous? où allez-vous?'

— Je vais chez Mme de Pompadour.

— Avez-vous une audience?

— Oui.

— Où est votre lettre? >>

Ce n'était plus le marquisat de la veille, et, cette fois, il n'y avait plus de duc d'Aumont. Le chevalier baissa trisletement les yeux, et s'aperçut que ses bas blancs et ses boucles de cailloux du Rhin étaient couverts de poussière. Il avait commis la faute de venir à pied dans un pays où l'on ne marchait pas. Le suisse baissa les yeux aussi, et le toisa, non de la tête aux pieds, mais des pieds à la tête. L'habit lui parut propre, mais le chapeau était un peu de travers et la coiffure dépoudi'ée :

« Vous n'ave? pointde lettre. Que voulez-vous?

— Je voudrais parler à Mme de Pompadour.

— Vraiment! Et vous ci'oyez que ça se fait comme ça.

— Je n'en sais rien. Le roi est-il ici?

— Peut-être. Sortez et laissez-moi en repos. »

Le chevalier ne voulait pas se mettre en colère; mais, malgré lui, cette insolence le lit pâlir.

« J'ai dit quelquefois à un laquais de sortir, répondit-il, maisun laquais ne me Fa jamais dit.

454 OEUVRES D'ÂLPRED t)E MUSSËf

— Laquais! moi? un laquais! s'écria le suisse furieux.

— Laquais, portier, valet et valetaille, je ne m'en soucie point, et très peu m'importe. »

Le suisse fit un pas vers le chevalier, les poings crispés et le visage en feu. Le chevalier, rendu à lui-même par l'apparence d'une menace, souleva légèrement la poignée de son épée.

« Prenez gafde, dit-il, je suis gentilhomme, et il en coûte trente-six livres pour envoyer en terre un rustre comme vorus.

— Si vous êtes gentilhomme, monsieur, moi, j'appartiens au roi ; je ne fais que mon devoir, et ne croyez pas.... »

En ce moment, le bruit d'une fanfare, qui semblait venir du bois de Satory, se fît entendre au loin et se perdit dans l'écho. Le chevalier laissa son épée retomber dans le fourreau, et, ne songeant plus à la querelle commencée :

« Eh morbleu! dit-il, c'est le roi qui part pour la chasse. Que ne le disiez-vous tout de suite?

— Cela ne me regarde pas, ni vous non plus.

— Écoutez-moi, mon cher ami. Le roi n'est pas là, je n'ai pas de lettre, je n'ai pas d'audience. Voici pourboire, laissez-moi entrer. «

Il tira de sa poche quelques pièces d'oV. Le s,uisse le toisa de nouveau avec un souverain mépris.

« Qu'est-ce que c'est que ça? dit-il dédaigneusement. Cherche-t-on ainsi à s'introduire dans une demeure royale? Au lieu de vous faire sortir, prenez garde que je ne vous y enferme.

— Toi, double maraud! dit le chevalier, retrouvant sa colère et reprenant son épée.

— Oui, moi », répéta le gros homme.

Mais, pendant cette conversation, où l'historien regrette d'avoir compromis son héros, d'épais nuages avaient obscurci le ciel ; un orage se préparait. Un éclair rapide brilla, suivi d'un violent coup de tonnerre, et la pluie commençait à tomber lourdement. Le chevalier, qui tenait encore son or, vit une goutte d'eau sur son soulier poudreux grande comme un petit écu.

« Peste! dit-il, mettons-nous à l'abri. Il ne s'agit pas de se laisser mouiller. »

Et il se dirigea lestement vers l'antre du Cerbère, ou, si l'on veut, la maison du concierge, puis, là, se jeta sans façon dans le grand fauteuil du concierge même ;

LA MOUCHE 46b

«Dieu! que vous m'ennuyez! dit-il, et que je suis malheureux! Vous me prenez pour un conspirateur, et vous ne comprenez pas que j'ai dans ma poche un placet pour Sa Majesté! je suis de province, mais vous n'êtes qu'un sot. »

Le suisse, pour toute réponse, alla dans un coin prendre sa hallebarde, et resta ainsi debout, l'arme au poing.

« Quand partirez-vous?» s'écria-t-il d'une voix de Stentor.

La querelle, tour à tour oubliée et reprise, semblait cette fois devenir tout à fait sérieuse, et déjà les deux grosses mains du suisse tremblaient étrangement sur sa pique; qu'allait-il advenir? je ne sais, lorsque, tournant tout à coup la tête : « Ah! dit le chevalier, qui vient là? »

Un jeune page, montant un cheval superbe (non pas anglais ; dans ces temps-là les jambes maigres n'étaient pas à la mode), accourait à toute bride et au triple galop. Le chemin était trempé par la pluie; la grille n'était qu'entr'ouverte. Il y eut une hésitation; le suisse s'avança et ouvrit la grille. Le page donna de l'éperon; le cheval, arièté un instant, voulut reprendre son train, manqua du pied, glissa sur la terre humide et tomba.

Il est fort peu commode, presque dangereux, de faire relever un cheval tombé à terre. Il n'y a cravache qui tienne. La gesticulation des jambes de la bête, qui fait ce qu'elle peut, est extrêmement désagréable, surtout lorsque l'on a soi-même une jambe aussi prise sous la selle.

Le chevalier, toutefois, vint à l'aide sans réfléchir à ces inconvénients, et il s'y prit si adroitement que bientôt le cheval fut redressé et le cavalier dégagé. Mais celui-ci était couvert de boue, et ne pouvait qu'à peine marcher en boitant. Transporté, tant bien que mal, dans la maison du suisse, et assis à son tour dans le grand fauteuil :

« Monsieur, dit-il au chevalier, vous êtes gentilhomme, à coup sur. Vous m'avez rendu un grand service, mais vous m'en pouvez rendre un plus grand encore. Voici un message du roi pour Mme la marquise, et ce message est très pressé, comme vous le voyez, puisque mon cheval et moi, pour aller plus vite, nous avons failli nous rompre le cou. Vous comprenez que, fait comme je suis, avec une jambe éclopée, je ne saurais porter ce papier. Il faudrait, pour cela, me faire porter moi-même. Voulez-vous y aller à ma place? »

En même temps, il tirait de sa poche une grande enveloppe dorée d'arabesques, accompagnée du sceau royal.

« Très volontiers, monsieur », répondit le chevalier, prenant renvelo[ipe. Et, leste et léger comme une plume, il partit en courant sur la pointe du pied.

Quand le chevalier arriva au château, un suisse était encore devant le péristyle :

« Ordre du roi; » dit le jeune homme, qui, cette fois, ne redoutait plus les hallebardes; et, montrant sa lettre, il entra gaiement au travers d'une demi-douzaine de laquais.

Un grand huissier, planté au milieu du vestibule, voyant l'ordre et le sceau royal, s'inclina gravement, comme un peuplier courbé par le vent, puis, de l'un de ses doigts osseux, il toucha, en souriant, le coin d'une boiserie.

Une petite porte battante, masquée par une tapisserie, s'ouvrit aussitôt comme d'elle-même. L'homme osseux ât un signe obligeant : le chevalier entra, et la tapisserie, qui s'était entr'ouverte, retomba mollement derrière lui.

Un valet de chambre silencieux l'introduisit alors dans un salon, puis dans un corridor, sur lequel s'ouvraient deux ou trois petits cabinets, puis enfin dans un second salon, et le pria d'attendre un instant.

« Suis-je encore ici au château de Versailles? se demandait le chevalier. Allons-nous recommencer à jouer à cligne-musette? »

Trianon n'était, à cette époque, ni ce qu'il est maintenant, ni ce qu'il avait été. On a dit que Mme de Maintenon avait fait de Versailles un oratoire, et Mme de Pompadour un boudoir. On a dit aussi de Trianon que ce petit château de porcelaine était le boudoir de Mme de Montespan. Quoi qu'il en soit de tous ces boudoirs, il paraît que Louis XV en mettait partout. Telle galerie où son aïeul se promenait majestueusement était alors bizarrement divisée en une infinité de compartiments. Il y en avait de toutes les couleurs; le roi allait papillonnant dans ces bosquets de soie et de velours. « Trouvez-vous de bon goût mes petits appartements meublés? demanda-t-il un jour à la belle comtesse de Séran. — Non, dit-elle, je les voudrais bleus. » Comme le bleu était la couleur du roi, celte réponse le flatta. Au second rendez-vous, Mme de Séran trouva le salon meublé en bleu, comme elle l'avait désiré. . Celui dans lequel^ en ce moment, le chevalier se trouvait seul, n'était di bleu, ni blanc, ni rose, mais tout au

glaces. On sait combien une jolie femme qui a une jolie taille gagne à laisser ainsi son image se répéter sous taille aspects. Elle éblouit, elle enveloppe, pour ainsi dire, celtii à qui elle veut plaire. De tjuelque côté qu'il regarde, il la voit; comment l'éviter? Il ne lui reste plus qui s'enfuir, ou à s'avouer subjugué.

Le chevalier regardait aussi le jardin. Là, derrière les charmilles et les labyrinthes, les statues et les vases de marbre, commençait à poindre le goût pastoral, que la marquise allait mettre à la mode, et que plus tard Mme Dubarry et la reine Marie-Antoinette devaient pousser à un si haut degré de perfection. Déjà apparaissaient les fantaisies champêtres où se réfugiait le caprice blasé. Déjà les Tritons boursouflés, les graves déesses et les nymphes savantes, les bustes à grandes perruques, glacés d'horreur dans leurs niches de verdure, voyaient sortir de terre un jardin anglais au milieu des ifs étonnés. Les petites pelouses, les petits ruisseaux, les petits ponts allaient bientôt détrôner l'Olympe pour le remplacer par une laiterie, étrange parodie de la nature, que les Anglais opient sans la comprendre, vrai jeu d'enfant devenu alors le passe-temps d'un maître indolent, qui ne savait comment se désennuyer de 'Versailles dans Versailles même.

Mais le chevalier était trop charmé, trop ravi de se trouver là pour qu'une réflexion critique piit se présenter à son esprit. Il était, au contraire, prêt à tout admirer, et il admirait en effet tournant sa missive dans ses doigts, comme un provincial fait de son chapeau, lorsqu'une jolie fille de chambre ouvrit la porte et lui dit doucement :

i< Venez, monsieur. »

Il la suivit, et après avoir passé de nouveau par plusieurs corridors plus ou moins mystérieux, elle le fit entrer dans une grande chambre où les volets étaient à demi fermés. Là, elle s'arrêta et parut écouter.

« Toujours cligne-musette », se disait le chevalier.

Cependant, au bout de quelques instants, une porte s'ouvrit encore, et une autre fille de chambre, qui semblait devoir être aussi jolie que la première, répéta du même ton les mêmes paroles :

« Venez, monsieur. »

S'il avait été ému à Versailles, il l'était maintenant bien autrement, car il comprenait qu'il touchait au seuil du temple qu'habitait la divinité. Il s'avança le cœur palpi-

tant : une douce lumière, faiblement voilée par de légers rideaux de gaze, succéda à l'obscurité; un parfum délicieux, presque imperceptible, se répandit autour de lui, la fille de chambre écarta timidement le coin d'une portière de soie, et, au fond d'un grand cabinet de la plus élégante simplicité, il aperçut la dame à l'éventail, c'est-à-dire la toute-puissante marquise.

Elle était seule, assise devant une table, enveloppée d'un peignoir, la tête appuyée sur sa main, et paraissant très préoccupée. En voyant entrer le chevalier, elle se leva par un mouvement subit et comme involontaire.

« Vous venez de la part du roi? >>

Le chevalier aurait pu répondre, mais il ne trouva rien de mieux que de s'incliner profondément, en présentant à la marquise la lettre qu'il lui apportait. Elle la prit, ou plutôt s'en empara avec une extrême vivacité. Pendant qu'elle la décachetait, ses mains tremblaient sur l'enveloppe.

Cette lettre, écrite de la main du roi, était assez longue. Elle la dévora d'abord, pour ainsi dire, d'un coup d'œil, puis elle la lut avidement avec une attention profonde, le sourcil froncé et serrant les lèvres. Elle n'était pas belle ainsi, et ne ressemblait plus à l'apparition magique du petit foyer. Quand elle fut au bout, elle sembla réfléchir. Peu à peu, son visage, qui avait pâli, se colora d'un léger incarnat (à cette heure-là elle n'avait pas de rouge) : non seulement la grâce lui revint, mais un éclair de vraie beauté passa sur ses traits délicats; on aurait pu prendre ses joues pour deux feuilles de rose. Elle poussa un demisoupir, laissa tomber la lettre sur la table, et se retoui'nant vers le chevalier :

« Je vous ai fait attendre, monsieur, lui dit-elle avec le plus charmant sourire, mais c'est que je n'étais pas levée, et je ne le suis même pas encore. Voilà pourquoi j'ai été forcée de vous faire venir par les cachettes; car je suis assiégée ici presque autant que si j'étais chez moi. Je voudrais répondre ua mot au roi. Vous ennuie-t-il de faire ma commission? »

Cette fois il fallait parler ; le chevalier avait eu le temps de reprendre un peu de courage.

« Hélas! madame, dit-il tristement, c'est beaucoup de grâce que vous me faites; mais, par malheur, je n'en puis profiter.

— Pourquoi cela?

— Je n'ai pas 1 honneur d'appartenir à Sa Majesté.

— Comment donc êtes-vous venu ici?

— Par un hasard. J'ai rencontré en route un page qui s'est jeté par terre, et qui m'a prié....

— Comment, jeté par terre! répéta la marquise en éclatant de rire. (Elle paraissait si heureuse en ce moment, que la gaieté lui venait sans peine.)

— Oui, madame, il est tombé de cheval à la grille. Je me suis trouvé là, heureusement, pour l'aider à se relever, et, comme son habit était fort gâté, il m'a prié de me charger de son message.

— Et par quel hasard vous êtes-vous trouvé là?

— Madame, c'est que j'ai un placet à présenter à Sa Majesté.

— Sa Majesté demeure à Versailles.

— .Oui, mais vous demeurez ici.

— Oui-da! En sorte que c'était vous qui vouliez me charger d'une commission.

— Madame, je vous supplie de croire....

— Ne vous effrayez pas, vous n'êtes pas le premier. Mais à propos de quoi vous adresser à moi? Je ne suis qu'une femme.... comme une autre. »

En prononçant ces mots d'un air moqueur, la marquise jeta un regard triomphant sur la lettre qu'elle venait de lire.

« Madame, reprit le chevalier, j'ai toujours ouï dire que les hommes exerçaient le pouvoir et que les femmes....

— En disposaient, n'est-ce pas? Eh bien! monsieur, il y a une reine de France.

— Je le sais, madame, et c'est ce qui fait que je me suis trouvé là ce matin. »

La marquise était plus qu'habituée à de semblables compliments, bien qu'on ne les lui fît qu'à voix basse; mais, dans la circonstance présente, celui-ci parut lui plaire très singulièrement.

« Et sur quelle foi, dit-elle, sur quelle assurance avezvous cru pouvoir parvenir jusqu'ici? car vous ne comptiez pas, je suppose, sur un cheval qui tombe en chemin.

— Madame, je croyais.... j'espérais....

— Qu'espériez-vous?

— J'espérais que le hasard.... pourrait faire....

— Toujours le hasard! Il est de vos amis, à ce qu'il paraît; mais je vous avertis que, si vous n'en avez pas d'autres, c'est une triste recommandation. »

Peut-être la fortune offensée voulut-elle se venger de cette irrévérence; mais le chevalier, cjue ces dernières questions avaient de plus en plus troublé, aperçut tout à coup, sur le coin de la table, précisément le même éventail qu'il avait ramassé la veille. Il le prit, et, comme la veille, il le présenta à la marquise, en fléchissant le genou devant elle.

« Voilà, madame, lui dit-il, le seul ami que j'aie ici. >>

La marquise parut d'abord étonnée, hésita un moment, regardant tantôt l'éventail, tantôt le chevalier.

« Ah! vous avez raison, dit- elle eofia; c'est vous, monsieur, je vous reconnais. C'est vous que j'ai vu hier après la comédie, avec M. de Richelieu. J'ai laissé tomber cet éventail, et vous vous êtes trouvé là, comme vous disiez.

— Oui, madame.

— Et fort galamment, en vrai chevalier, vous me l'avez rendu : je ne vous ai pas remercié, mais j'ai toujours été persuadée que celui qui sait, d'aussi bonne grâce, relever un éventail, sait aussi, au besoin, relever le gant; et nous aimons assez cela, nous autres.

— Et cela n'est que trop vrai, madame; car, en arrivant tout à l'heure', j'ai failli avoir un duel avec le suisse.

— Miséricorde! dit la marquise, prise d'un second accès de gaieté, avec le suisse! et pourquoi faire?

— Il ne voulait pas me laisser entrer.

— C'eiit été dommage. Mais, monsieur, qui êtes-vous? que demandez-vous?

— Madame, je me nomme le chevalier de Vauvert, M. de Biron avait demandé pour moi une place de cornette aux gardes.

— Oui-da! je me souviens encore. Vous venez de Nauflette; vous êtes amoureux de Mlle d'Annebault....

— Madame, qui a pu vous dire?,..

— Oh! je vous préviens que je suis fort à craindre. Quand la mémoire me manque, je devine. Vous êtes parent de l'abbé Chauvelin, et refusé pour cela, n'est-ce pas? Oîi est votre placet?

— Le voilà, madame; mais, en vérité, je ne puis comprendre....

— A quoi bon comprendre? Levez-vous, et mettez votre papier sur cette table. Je vais répondre au roi ; vous lui porterez en même temps votre demande et ma lettre.

— Mais, madanip. j'^ croyais vous avoir dit....

— Vous irez. Vous êtes entré ici de par le roi, n'est-ii

pas vrai? Eh bien! vous entrerez là-bas de par la marquise de Pompadour, dame du palais de la reine. »

Le chevalier s'inclina sans mot dire, saisi d'une sorte de stupéfaction. Tout le monde savait depuis longtemps combien de pourparlers, de ruses et d'intrigues la favjorite avait mis en jeu, et quelle obstination elle avait montrJe pour obtenir ce titre, qui, en somme, ne lui apporta rien qu'un affront cruel du Dauphin. Mais il y avait dix ans qu'elle le- désirait; elle le voulait, elle avait réussi. M. de Yauvert, qu'elle ne connaissait pas, bien qu'elle connût ses amours, lui plaisait comme une bonne nouvelle.

Immobile, debout derrière elle, le chevalier observait la marquise qui écrivait d'abord de tout son cœur, avec passion, puis qui réfléchissait, s'arrêtait, et passait sa main sur son petit nez, fin comme l'ambre. Elle s'impatientait : un témoin la gênait. Enfin elle se décida et fit une rature; il fallait avouer que ce n'était plus qu'un brouillon.

En face du chevalier, de l'autre côté de la table, brillait un beau miroir de Venise. Le très timide messager osait à peine lever les yeux. Il lui fut cependant difficile de ne pas voir dans ce miroir, par-dessus la tète de la marquise, le visage inquiet et charmant de la nouvelle dame du palais.

« Comme elle est jolie! pensait-il. C'est malheureux qup je sois amoureux d'un* autre; mais Athenaïs est plus belle, et d'ailleurs ce serait, de ma part, une si affreuse déloyauté!.,.

— De quoi parlez-vous? dit la marquise. (Le chevalier, selon sa coutume, avait pensé tout haut sans le savoir,) Qu'est-ce que vous dites?

— Moi, madame? j'attends.

— Voilà qui est fait », répondit la marquise, prenant une autre feuille de papier; mais, au petit mouvement qu'elle venait de faire pour se retourner, le peignoir avilit glissé sur son épaule.

La mode est une chose étrange. Nos grand'mères trouvaient tout simples d'aller à la cour avec d'immenses robes qui laissaient leur gorge presque découverte, et l'on ne voyait à cela nulle indécence; mais elles cachaient soigneusement leurs dos, que les belles dames d'aujourd'hui montrent au bal ou à l'Opéra. C'est une beauté nouvellement inventée.

Sur l'épaule frêle, blanche et mignonne de Mme de Pompadour, il y avait un petit signe noir qui ressemblait à une mouche tombée dans du lait. Le chevalier, sérieux

comme un étourdi qui veut avoir bonne contenance, regardait ce signe, et la marquise tenant sa plume en l'air, regardait le chevalier dans la glace.

Dans cette glace, un coup d'œil rapide fut échangé, coup d'oeil duquel les femmes ne se trompent pas, qui \erA dire d'une part : « Vous êtes charmante >>, et de î'auti'e : « Je n'en suis pas fâchée. »

Toutefois la marquise rajusta son peignoir.,

« Vous regardez ma mouche, monsieur?

— Je ne regarde pas, madame; je vois et j'admire.

— Tenez, voilà ma lettre; portez-la au l'oi avec votre placet.

— Mais madame

— Quoi donc? -'

— Sa Majesté est à la chasse; je viens d'entendre sonner dans le bois de Satory.

— C'est vrai, je n'y songeais plus; eh bien! demain, après-demain, peu importe. — Non, tout, de suite. Allez, vous donnerez cela à Lebel. Adieu, monsieur. Tâchez de vous souvenir que cette mouche que vous venez de voir, il n'y a dans le royaume que le roi qui l'ait vue; et quant à votre ami le hasard, dites-lui, je vous prie, qu'il s'accoutume à ne pas jaser tout seul aussi haut que tout à l'heure. Adieu, chevalier. »

Elle toucha un petit timbre, puis, relevant sur sa manche un flot de dentelles, tendit au jeune homme son bras nu. , Il s'inclina encore, et du bout des lèvres effleura à peine les ongles roses de la marquise. Elle n'y vit pas une impolitesse, tant s'en faut, mais un peu trop de modestie.

Aussitôt reparurent les petites filles de chambre (les grandes n'étaient pas levées), et derrière elles, debout comme un clocher au milieu d'un troupeau de moulons, l'homme osseux, toujours souriant, indiquait le chemin.

Seul, plongé dans un vieux fauteuil, au fond de sa petite chambre, à l'auberge du Soleil, le chevalier attendit le lendemain, puis le surlendemain; point de nouvelles.

a Singulière femme! douce et impérieuse, bonne et méchante, la plus frivole et la plus entêtée ! Elle m'a oublié. Oh, misère! Elle a raison, elle peut tout, et je ne suis rien. »

Il s'était levé, et se promenait par la chambre.

La Mouche

(Dessin origioal de B<da.)

Lk MOUCHE ^'^^

« Rien, non, je ne suis qu'un pauvre diable. Que mon père disait vrai! La marquise s'est moquée de moi; c est Ut simple, pendant que je la regardais c est sa beauté qui lui a plu. Elle a été bien aise de voir dans ce miroir e dans mes yeux le reflet de ses charmes, qui, ma foi, sont véritablement incomparables! Oui, ses yeux sent petits, mais quelle grâce! Et Latour, avant Diderot, a pris pour faire son portrait la poussière de l'aile d'un papillon. E le n'est pas bien grande, mais sa taille est bien prise. - Ah Mlle d'Annebaut! Ah! mon amie chêne! est-ce que moi aussi j'oublierais? » „ , i „+„ i^

Deux ou trois petits coups secs frappes sur la porte le réveillèrent de son chagrin :

<( Qu'est-ce? » i n •„„

L'homme osseux, tout de noir vêtu, avec une belle paire de bas de soie, qui simulaient des mollets absents, entra et fit un grand salut. ,

« Il Y a ce soir, monsieur le chevalier, bal masqué a la cour, et Mme la marquise m'envoie vous dire que vous êtes

invité.

— Cela suffit, monsieur, grand merci. »

Dès que l'homme osseux se fut retiré, le chevalier courut à la sonnette : la même servante qui, trois jours auparavant, l'avait accommodé de son mieux, 1 aida a mettre le même habit pailleté, tâchantdel'accommodermieuxencore.

Après quoi le jeune homme s'achemina vers le palais, invité cette fois, et plus tranquile en appai-ence, mais plus inquiet et moins hardi que lorsqu'il avait fait le premier pas dans ce monde encore inconnu de lui.

. Étourdi, presque autant que la première fois, par toutes les splendeurs de Versailles, qui, ce soir-la n était pas désert, le chevalier marchait dans la grande galerie, regardant de tous les côtés, tâchant de savoir pourquoi il était là- mais personne ne semblait songer a 1 aborder. Au bout d'une heure, il s'ennuyait et allait partir, lorsque deux masques, exactement pareils, assis sur une banquette l'arrêtèrent au passage. L'un des deux le visa du doigt, comme s'il eût tenu un pistolet; l'autre se leva et vint a

^""«'ll paraît, monsieur, lui dit le masque, en luj prenant le bras nonchalamment, que vous êtes assez bien avec

notre marquise. • j^ „„;

- Je vous demande pardon, madame, mais de qui

parlez vous?

— Vous le savez bien.

— Pas le moins du inonde.

— Oh ! si fait.

— Point du tout.

— Toute la cour le sait,

— Je ne suis pas de la cour.

— Vous faites l'enfant. Je vous dit qu'on le sait.

— Cela se peut, madame, mais je l'ignore.

— Vous n'ignorez pas, cependant, qu'avant-hier un page est tombé de cheval à la grille de Trianon. N'étiez-vous pas là, par hasard?

— Oui, madame.

— Ne i'avez-vous pas aidé à se relever?

— Oui, madame.

— Et n'êtes-vous pas entré au château?

— Sans doute.

— Et ne vous a-t-on pas donné un papier?

— Oui, madame.

— Et ne I'avez-vous pas porté au roi?

— Assurément.

— Le roi n'était pas à Trianon ; il était à la chasse, la marquise était seule... n'est-ce pas?

— Oui, madame.

— Elle venait de se réveiller; elle était à peine vêtue, excepté, à ce qu'on dit, d'un grand peignoir.

— Les gens qu'on ne peut pas empêcher de parler disent ce qui leur passe par la tête.

— Fort bien, mais il paraît qu'il a passé entre sa tête et la vôtre un regard qui ne l'a pas fâchée.

— Qu'entendez-vous par là, madame?

— Que vous ne lui avez pas déplu.

— Je n'en sais rien, et je serais au désespoir qu'une bienveillance si douce et si. rare, à laquelle je ne m'attendais pas, qui m'a touché jusqu'au fond du cœur, pût devenir la cause d'un mauvais propos.

— Vous prenez feu bien vite, chevalier; on croirait que vous allez provoquer toute la cour; vous ne iînii'ez jamais de tuei' tant de monde.

— Mais, madame, si ce page est tombé, et si j'ai porté son message.... Permettez-moi de vous demander pourquoi je suis interrogé. »

Le masque lui serra le bras et lui dit : « Monsieur, écoutez.

— Tout ce qui vous plaira, madame.

— Voici à quoi nous pensons, maintenant. Le roi n'aime plus la marquise, et personne ne croit qu'il l'ait jamais aimée. Elle vient de commettre une imprudence; elle s'est rais à dos tout le parlement, avec ses deux sous d'impôt, et aujourd'hui elle ose attaquer une bien plus grande puissance, la Compagnie de Jésus. Elle y succombera; mais elle a des armes, et, avant de périr, elle se défendra.

— Eh bien! madame, qu'y puis-je faire?

— Je vais vous le dire. M. de Choiseul est à moitié brouillé avec M. de Bernis; ils ne sont sûrs, ni l'un ni l'autre, de ce qu'ils voudraient essayer. Bernis va s'en aller, Choiseul prendra sa place ; un mot de vous peut en décider.

— En quelle façon, madame, je vous prie?

— En laissant raconter votre visite de l'autre jour.

— Quel rapport peut-il y avoir entre ma visite, les jésuites et le parlement?

— Écrivez-moi un mot : la marquise est perdue. Et ne doutez pas que le plus vif intérêt, la plus entière reconnaissance....

— Je vous demande encore bien pardon, madame, mais c'est une lâcheté que vous me deniandez là.

— Est-ce qu'il y a de la bravoure en politique?

— Je ne me connais pas à tout cela. Mme de Pompadour a laissé tomber son éventail devant moi; je l'ai ramassé, je le lui ai rendu; elle m'a remercié, elle m'a permis, avec cette grâce qu'elle a, de la remercier à mon tour.

— Trêve de façons : le temps se passe; je me nomme la comtesse d'Estrades. Vous aimez Mlle d'Annebault, ma nièce... ne dites pas non, c'est inutile; vous demandez un emploi de cornette... vous l'aurez demain, et, si Athénaïs vous plaît, vous serez bientôt mon neveu.

— Oh! madame, quel excès de bonté!...

— Mais il faut parler.

— Non, madame.

— On m'avait dit que vous aimiez cette petite fille.

— Autant qu'on peut aimer; mais, si jamais mon amour peut s'avouer devant elle, il faut que mou honneur y soit aussi.

— Vous êtes bien entêté, chevalier! Est-ce là votre dernière réponse?

— C'est la dernière, comme la première.

— Vous refusez d'entrer aux gardes? Vous refusez la ïuain de ma nièce?

478 iJËUVRES D'ALFRt-L) DE MUSSET

— Oui, madame, si c'est à ce prix. »

Mme d'Estrades jeta'sur le chevalier un regard perçant, plein de curiosité ; puis, ne voyant sur son visage aucun signe d'hésitation, elle s'éloigna lentement, et se perdit dans la foule.

Le chevalier, ne pouvant rien comprendre à cette singulière aventure, alla s'asseoir dans un coin de la galerie.

« Que pense faire cette femme"? se disait-il; elledOitètre un peu folle. Elle veut bouleverser l'État au moyen d'une sotte calomnie, et, pour mériter la main de sa nièce, elle me propose de me déshonorer! Mais Athénaïs ne voudrait plus de moi, ou, si elle se prêtait aune pareille intrigue, ce serait moi qui la refuserais! Quoi! tâcher de nuire à cette bonne marquise, la diffamer, la noircir... jamais! non, jamais!.... »

Toujours Adèle à ses distractions, le chevalier, très probablement, allait se lever et parler tout haut, lorsqu'un petit doigt, couleur de rose, lui toucha légèrement Tépaùle. Il leva les yeux, et vit devant lui les deux masques pareils qui l'avaient arrêté.

« Vous ne voulez donc pas nous aider un peu? » dit l'un des masques, déguisant sa voix. Mais, bien que les deux costumes fussent tout à fait semblables, et que tout parût calciilé pour donner le change, le chevalier ne s'y trompa point. Le regard ni l'accent n'étaient plus les mêmes.

« Répondrez-vous, monsieur?

— Non, madame.

— Écrirez- vous?

— Pas davantage.

— C'est vrai que vous êtes obstiné. Bonsoir, lieutenant.

— Que dites-vous, madame?

— Voilà votre brevet et votre contrat de mariage. » Et elle lui jeta son éventail.

C'était celui que le chevalier avait déjà ramassé deux fois. Les petits amours de Boucher se jouaient sur le parchemin, au milieu de la nacre dorée. Il n'y avait pas à en douter, c'était l'éventail de Mme de Pompadour.

« 0 ciel! marquise, est-il possible?...

— Très possible, dit-elle eu soulevant, sur son menton, sa petite dentelle noire.

— Je ne sais, madame, comment répondre....

— Il n'est pas nécessaire. Vous êtes un galant homme, et nous nous reverrons; car vous êtes chez nous. Le roi

vous a placé dans la cornette blanche. Souvenez-vous que, pour un solliciteur, il n'y a pas de plus grande éloquence que de savoir se taire à propos....

« Et pardonnez-nous, ajouta-t-elle en riant et en s'enfuyant, si, avant de vous donner notre nièce, nous avons pris des renseignements*. »

1. Mme d'Estrades, peu de temps après, fut disgraciée avec M. d'Arg-en sou, pour avoir conspiré, sérieusement cette fois, contre Mme de Pompadour. (iVofe de l'auteur.)

Madame de Pompadour

(D'après le. pastel de Fantin-Latour).

linsèe du Louvre.

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