BERNERETTE
Le soir comme on rentrait à Paris, on mit pied à terre un moment pour laisser reposer les chevaux, et BerAerette voyant scintiller la brillante étoile de Vénus se mit à chanter sur un air allemand les vers suivants qu'un passage d'Ossian avait inspirés à Frédéric :
Pâle étoile du soir, messagère lointaine,
Dont le front sort brillant des voiles du couchant.
De ton palais d'azur, au sein du tirmameni,
Que regardes-tu dans la plaine?
La tempête s'éloigne et les vents sont calmés. La forêt qui frémit pleure sur la bruyère.
Le phalène doré, dans sa course légère, Traverse les prés embaumés.
Que cherches-tu sur la terre endormie?
Mais déjà vers lès monts je te vois t'abaissor. Tu fuis en souriant, mélancolique amie.
Et ton tremblant regard est près de s'effacer. >itoile qui descend sur la verte colline. Triste larme d'argent du manteau de la nuit. Toi qui regarde au loin le pâtre qui chemine. Tandis que pas à pas son long troupeau le suit; — Étoile, où t'en vas-tu dans cette nuit immense? Cherches-tu sur la rive un lit dans les roseaux? Où t'en vas-tu si bello, à l'heure du silence, Tomber comme une perle au sein profond des eaux? Ah ! si tu dois mourir, bel astre, et si ta tête Va dans la vaste mer plonger ses blonds cheveux, Avant de nous quitter, un seul instant arrête : — Étoile de l'amour, ne descends pas des cieux!
Peu à peu la liaison devient régulière. Frédéric dépense en plaisir tout l'argent qu'il peut se procurer, mais sentant un beau jour l'impossibilité de continuer ce genre de vie, il se sépare de celle qu'il aimait, puis il revient à elle un moment. Elle tente alors de s'empoisonner, il la veut épouser. Son père s'y oppose et l'éloigné après qu'il a pu se convaincre d'une nouvelle infidélité de Bernerette qui meurt bientôt; mais déjà il avait épousé la flancée qu'on lui destinait jadis et qui l'aimait en secret.
Ce récit fut inspiré à Musset par le souvenir de ses passagères amours avec une grisette, sa voisine, qu'il emmena passer quelques jours dans la maison de campagne de son ami Alfred Tattet, à Margency, dans la vallée de Montmorency.
Là, la jeune fille, enivrée par l'air des bois et la liberté, donnait carrière à une inaltérable gaîté, posa, sans le savoir, pour les deux figures éminemment parisiennes de Bernerette et de Mirai Pinson.
L'aventure véritable était quelque peu décousue; il en sut faire un récit plus attachant.
Pensant que la mort seule pouvait faire excuser les, fautes de
la fille égarée et attendrir le lecteur des péchés de jeunesse sévèrement expiés, il condamna son héroïne aune fin tragiiiue; ainsi Murger fit mourir Mimi, et Dumas fils Marguerite Gautier, la Dame aux Camélias.
La vraie Bernerette continua de courir les champs. Mais il s'émut sur la fin tragique qu'il venait d'inventer et de conter au point d'en pleurer et de dire à son frère : » Les larmes et la prière sont d'essence divine. C'est un Dieu qui nous a donné la faculté de pleurer, et puisque les larmes viennent de lui, la prière retourne à lui. » Dès la nuit suivante il commeugait L'Espoir en Dieu.
Assez originale est la donnée de la nouvelle intitulée Croisilles.
Croisilles, Gis d'un orfèvre riche, revient de Paris, oîi son père l'avait envoyé pour une affaire de commerce, au Havre, sa ville natale. Chemin faisant il rêve à Mlle Julie Godeau, la perle du Havre, riche héritière fort courtisée. Le père, possesseur d'une immense fortune, n'était pas homme à laisser entrer dans son salon le fils d'un orfèvre, mais Mlle Godeau avait les plus beaux yeux du monde et ne paraissait pas fâchée quand Croisilles, bien tourné, la regardait au passage. En arrivant au Havre le pauvre gargon apprend une terrible nouvelle; son père a fait faillite et s'est enfui en Amérique.
Le désespoir s'empare de lui, mais avant de se précipiter dans la mer, il veut, étant très croyant, faire une suprême tentative. Elle est folle. 11 va demander au père Godeau la main de sa fille. Celui-ci fait à cette demande baroque l'accueil qu'on devine; mais Mlle Godeau, qui a écouté derrière la porte, laisse tomber aux pieds de l'amoureux évincé son bouquet de violettes.
Celui-ci reprenant espoir écrit à la belle Julie et lui demande combien il lui faut d'argent pour avoir des chances d'obtenir sa main. • Cent mille écus », répond la demoiselle.
Croisilles aussitôt veud à un juif, à vil prix, la maison de son père, achète avec cet argent une cargaison de marchandises et s'embarque pour aller la vendre; quelques jours plus tard, Julie Godeau, à qui il a écrit le soir, de la goélette, lit dans un journal qu'elle a fait naufrage, que les passagers :::ont sauvés, mais toute la cargaison est perdue.
• Pauvre garçon, pense-l-elle, émue jusqu'aux larmes, il s'est ruiné pour moi. »
Indépendamment de la fortune qu'elle devait attendre de son père, Mlle Godeau avait à elle appartenant le bien que sa mère lui avait laissé. Elle n'y avait jamais songé; en ce moment, pour la première fois de sa vie, elle se souvint qu'elle pouvait disposer de cinq cent mille francs. Cette pensée la fit sourire; uo projet bizarre, tardi, tout féminin, presque aussi fou que