LES DEUX MAITRESSES
beau, Mme de Parnes \a. venir; voilà noire étourdi grand seigneur. Ainsi, toujours difTérent de lui-même, il trouvait moyen d'être vrai en n'étant jamais sincère, et l'amant de la marquise n'était pas celui de la veuve.
Notre étourdi faisait comme font tous les hommes : ne pouvant se corriger de sa folie, il tentait de lui donner l'apparence de la raison. Cependant il y avait de certains jours où son cœur se refusait, malgré lui, au double rôle qu'il soutenait. Il tachait de troubler le moins possible le repos de Mme Uelau»ay; mais la fierté de la marquise eut plus d'un caprice à supporter. « Celte femme n'a que de l'esprit et de l'orgueil », disait-il d'elle quelquefois. 11 arrivait aussi qu'en quittant le salon de Mme de Parnes, la naïveté de la veuve le faisait sourire, et qu'il trouvait qu'à son tour elle avait trop peu d'orgueil et d'esprit. 11 se plaignait de manquer de liberté. Tantôt une boutade lui faisait renoncer à un rendez-vous; il prenait un livre, et s'en allait diner seul à la campagne. Tantôt il maudissait le hasard qui s'opposait à une entrevue qu'il demandait. Mme Delaunay était, au fond du cœur, celle qu'il préférait; mais il n'en savait rien lui-même, et cette singulière incertitude aurait peut-être duré longtemps si une circonstance, légère en apparence, ne l'eût éclairé tout à coup sur ses véritables sentiments.
On était au mois de juin, et les soirées au jardin étaient délicieuses. La marquise, en s'asseyant sur un banc de bois près de la cascade, s'avisa un jour de le trouver dur.
« Je vous ferai cadeau d'un coussin », dit-elle à Valentin.
Le lendemain matin, en effet, arriva une causeuse élégante, accompagnée d'un beau coussin en tapisserie, de la part de Mme de Parnes.
Vous vous souvenez peut-être que Mme Delaunay faisait de la tapisserie. Depuis un mois, Valentin l'avait vue travailler constamment à un ouvrage de ce genre dont il avait admiré le dessin, non que ce dessin eût rien de remarquable : c'était, je crois, une couronne de fleurs, comme toutes les tapisseries du monde; mais les couleurs en étaient charmantes. Que peut faire, d'ailleurs, une main aimée que nous ne le trouvions un chef-d'œuvre? Cent fois, le soir, près de la lampe, le jeune homme avait suivi des yeux, sur le canevas, les doigts habiles de la veuve; cent fois, au milieu d'un entrelien animé, il s'était arrêté, observant un religieux silence, tandis qu'elle comptait ses points; cent fois il avait interrompu cette main fatiguée et lui avait rendu le courage par un baiser.
Quand Valentin eut fait porter la causeuse de la marquise dans une petite salle attenante au jardin, il y descendit et examina son cadeau. En regardant de près le coussin, il crut le reconnaître; il le prit, le retourna, le remit à sa place, et se demanda où il l'avait vu. « Fou que je suis, se dit-il, tous les coussins se ressemblent, et celui-là n'a rien d'extraordinaire. • Mais une petite tache faite sur le fond blanc attira tout à coup
ses yeux: il n'y avait pas à se tromper. Vaientin avait fait luimême celte tache, en laissant tomber une goiitte d'encre sur l'ouvrage de Mme Delaunay, un soir qu'il écrivait près d'elle.
Cette découverte le jeta, comme vous pensez, danrf un grand étonnement. « Comment est-ce possible? se demanda-t-il; comment la marquise peut-elle m'envoyer un coussin fait par Mme Delaunay? » Il regarda encore : plus de doute, ce sont les mêmes fleurs, les mêmes couleurs. Il en reconnaît l'éclat, l'arrangement; il les touche comme pour s'assurer qu'il n'est pas trompé par une illusion; puis il reste interdit, ne sachant comment s'expliquer ce qu'il voit.
Comparant l'usage que la marquise fait de ce coussin qui a coûté tant de peine à l'ouvrière, Vaientin se brouille avec l'orgueilleuse grande dame. 11 se représente sa double vie : le pavillon de l'hôtel mondain et la chambrette de Mme Delaunay, les grands dîners et les petits déjeuners, le piano et l'aiguille à tricoter, les deux mouchoirs, le coussin brodé.
« Non, se dit-il enfin, ce n'est pas entre deux femmes que j'ai à choisir, mais entre deux routes que j'ai voulu suivre à la fois et qui ne peuvent mener au même but; l'une est la folie et le plaisir; l'autre est l'amour; laquelle dois-je prendre? laquelle conduit au bonheur? »
Et il se décide à présenter sa mère à Mme Delaunay.
L'aventure de BernereLLe telle que Musset l'a écrite est simple, avons-nous dit.
Un étudiant en droit, Frédéric^ sur le point de retourner dans sa famille ses éludes étant terminées, s'éprend de sa voisine, Berneretle, qu'il prend pour une grisette.
Celle-ci, qui avait joué la comédie en province, vivait avec un jeune homme dont elle voulait à tout prix se débarrasser. Celui-ci apprend la trahison de sa maîtresse, se lue, et berneretle retourne chez sa mère tandis que Frédéric regagne Besançon où sa famille fête le retour de l'enfant prodigue devenu avocat.
On veut le marier; sa fiancée devient son amie, mais feint d'en aimer un autre, et Frédéric revient à Paris oii il retrouve un camarade, Gérard, devenu très riche, avec lequel il mène la grande vie.
Un beau jour sur le boulevard il retrouva Berneretle au bras d'un cavalier. Elle se mil à rire; il la suivit et profila d'un moment où elle était seule pour l'inviter à diner. Elle accepte cl accepte aussi l'hospitalité chez Frédéric, lui disant que le jeune homme avec qui il l'a rencontrée est un marchand de nouveautés qui veut l'épouser. Le lendemain une partie carrée t'organise à la campagne.