‹ Œuvres illustrées de Victor HugoChapitre 11 sur 309 · LES VOUS ET LES TU · texte numérisé non relu

LES VOUS ET LES TU

.D^APnÈS LA PtévOLUTION.

ARISTIDE A BRlirtJS.

Quien haga eiilicabiones (Ion ca pan se lo com^.

Yriartb.

Bratas, te aoavient-il, dis-moi, I>u temps où, las de ta livrée, Tu vins en veste déchirée Te joindre à ce bon peuple-roi, Fier ào. sa roi^té sacrée Et formé de gueux comme toi!

Dans ce beau temps de république.

Boire et jurer fut ton emploi; Ton bonnet, ton jargon cynique.

Ton air sombre, inspiraient reiïroi ; Kt, plein d'un Ica pulriotiquc, Pour gagner le laurier civique, Tous nos hameaux t'ont vu, je croi.

Fraterniser à coups de pique Et piller au nom de la loi.

ijas! l'autre jour, monsieur le prince.

Pour vous parler des intérêts D'un vieil ami de ma province, J'entrai dans votre besu pjlais.

D*abord, je fis, de mon air mince, Rirenin régiment de valets ; Puis, ittlé^ué dans Fanticlianibre, Tout mouillé des pleurs de décembre.

J'attendis près du feu cloué, Kt comme un sage du Pirée, Opposant, de tous baroué, Au sot orgueil de la livrée La fierté du manteau troué.

On m'appelle enfin : je m'élance, Et i'buissier de Votre Grandeur Me fait traverser en silence Quatre salons « dont l'élégance « Egalait seule la splendeur. »

Bientôt, monseigneur, plein de joie, Je vois sur des carreaux de soie Votre AUesse en son cabinet, Portant sur son sein, avec gloire.

Un beau cordon, brillant de moire, De la couleur de ton bonnet.

Quoi ! c'était donc un prince en herbe Que mon cher Brutus d'autrefois I On vous admire, je le vois; Votre savoir pas^o en proverbe; Vos festins sont dignes des rois, Vos csdeaux sont d'un goût superbe ; Homme d'Etat, votre talent Eclate en vos moindres saillies ; Et si vous dites des folies.

Vous Ic*s dites d'un ton galant.

Quant i moi, je ris en silence; Car, puisqu'aujourd'hui Topulcnce Donne tout, grâce, esprit, vertus, Les bons mots de Votre Excellence Etiient les jurons de Brutus.

Adieu, monseigneur, sans rancune.

Briguez les soinircs des rots

Et les faveurs de la fortune.

Pour moi, je n'en attends aucune.

Ma bourse, vide tous les mois,

Me force i ch.ingcrdc retraites;

Vous, dans un poste hasardeux.

Tâchez de rester où vous êtes.

Et puissions -nous vivre tous doux,

Vous San» remords, et moi san< délies !

Excusez si, parfois cncor,

J'ose rire de la l>asse.«sc

De ces courtisans brillants d'or

Dont la foule à grands flols vous pre$>c,

Lorsqu'enlrant d*iin air de noblesse

Dans les sa lon$ éblouissants

Du pouvoir et de la richesse,

l/illustrc pied de Votre AUcsse «

Vient salir ces parquets glissants

Que lu frottais dans ta jeunesse.

Combien de malheureux, qui auraient pu mieux.faire, se sont mis en tête d'écrire, parce qu*en fermant un beau livre ils s'étaient dit : J'en pourrais faire autant! et cette réflexion-là ne prouvait rien, sinon queTonvrage était inimitable. En littérature comme en morale, plus une chose est belle, plus elle semble facile. Il y a quelque chose dans le cœur de Thomme qui lui fait prendre quelquefois le dé* sir pour le pouvoir. C'est ainsi qu'il croit aisé de mourir comme d'Assas ou d'écrire comme Voltaire.

Sir Walter Scott est Ecossais, ses romans sudiraient pour nous l'apprendre. Son amour exclusif pour les sujets écossais prouve son amour pour TËcosse*, passionné pour les vieilles coutumes de sa patrie, il se dédommage, en les peignant fidèlement, de ne pouvoir plus les suivre avec religion, et son admiration pieuse pour le caractère national éclate jusque dans sa complaisance à en détailler les défauts. Une Irlandaise, lady Morgan, s'est offerte, pour ainsi dire, comme la rivale naturelle de Walter Scott, en s'obstinaut, comme lui, à ne traiter que des sujets natio* naoi(i); mais il y a^dans ses écrits beaucoup plus d'amour pour la célébrité que d'attachement pour son pays, et beaucoup moins d'orgueil national que de vanité pèr-

(1) Il faut eu excepter toutefois son roman aur la France.

sonnelle. Lady Morgan parait peindre avec plaisir les Irlandais; mais il est une Irlandaise qu'elle peint surtout et Partout avec enthousiasme, et cette Irlandaise, c'est elle. liss O'IIallogan. dans O'DonneU, et lady Glannare, dans Florence Mac-Car thy, ne sont autre que Uidy Morgan, flat* tée par elle-même.

Il faut le dire, auprès des tableaux pleins de yie et de chaleur de Scott, les croquis de lady Morgan ne sont que de pâles et froides esquisses. Les romans historiques de celle dame se laissent lire ; les histoires romanesques de TEcossais se font admirer. La raison en est simple : lady Morgan a assez de tact pour observer ce qu'elle voit, assez de mémoire pour retenir ce qu'elle observe, et assez de finesse pour rapporter à propos ce qu'elle a retenu ; sa science ne va pas plus loin. VoiW pourquoi ses caractères, bien tracés quelquefois, ne sont pas soutenus ; à côté d'un trait dont la vérité vous iVappe, parce qu'elle Ta copié sur la nature, vous en trouvez un autre choquaift de fausseté, parce qu'elle l'invente. Waltcr Scott, au contraire, conçoit un caractère après n'en avoir souvent observé qu'un trait; il le voit dans un mot, et le peint de même. Son excellent jugement fait qu'il ne s'égare point, et ce qu'il crée est presque toujours aussi vrai que ce qu'il observe. Quand le talent est poussé à ce point, il est plus que du talent ; aussi peut-on réduire le parnllèle en deux mots : lady Morgan est une femme d'esprit ; Wnltcr Scott est un homme de génie.

LA SÂKNT-GIIAULlilS DE 1820.

Jâ disais l'an passé : ^ Voici le jour de Télé, Charles m'attend; je veux, ceignant de fleurs mi tcle, M'ufTrir avec ma tille à son premier coup d'œil; Quand ce jour reviendra, ramené par Tannée, Si je lui porte un tîls, fruit de mon liyménée, Mon bonheur sera de l'orgueil.

L'année a fui : voici le jour de fôle! Est-ce une fête, hélas ! que Ton upprêlef Qu'est devenu ce jour jadis si doux?

De pleurs amers j'ai salué l'aurore :

Pourtant un Charle k mes vœux reste encore, J'embrasse un fils, mais je n'ai plus d'époux.

Veuve, deux orphelins m'attachent à la lerrc, Mon biec-atmc près d'eux ne viendra pas s'asseoir; Ils ne dormiront pas sous les yeux de leur père. Et j'irai sur leurs fronts, plaintive et soltlairo, Déposer le baiser du soir.

0 vain regret! félicité passée I

Voici le jour où. sur son sein pressée,

A mon époux je redisais ma foi,

Et je ^mis sur une urne glacée.

Près de ce canir qui ne bat plus pour moi! —

Ainsi la veuve désolée, Dijsne du martyr au cercueil, D'un doux souvenir accablée, Pleurait, aupris du mausolée, Son court bonheur et son long deuil.

Nous vovions cependant, échappés aux naufrages» Briller 1 arc du salut au milieu dos orages ; Le ciel ne s'armait plus de présages d'effroi ; De rhéroû|u6 mère exauçant l'espérance, Le Dieu qui fat enfant avait à notre France Donné l'enfant qui sera roi.

, yeux. Le moraliste, en effet, ne doit jamais parl^ que d*aprés son expérience immédiate, s'il veut jonnr du bonheur ineflable. vanté par Addison, de trouver un jonr dans la bibliothèque d*un inconnu son livre relié en maroquin, doré sur tranche, et plié en plusieurs endroits.

11 est encore pour le moraliste une condition dont nous avons déjà parle ailleurs, celle de rester inconnu des individus qu'il étudie-, il faut qu'il entre chez eux, disait encore le même Addison, aussi librement qu'un chien, un chat, ou tout autre animal domestique. Là-dessus nous pensons comme le Spectatettr, L'observateur qui se vante de son rôle ressemble à Argus changé en paon, orgueilleux de ses cent yeux qui ne peuvent plus voir.

Quand une langue a déjà en, comme la nôtre, plusieurs siècles de littérature, qu'elle a été créée et perfectionnée, maniée et torturée, qu'elle est faite à presoue tous les styles, pliée à presque tous les genres, qu'elle. a passé, nonseulement par toutes les formes matérielles du rhytbme, mais encore par je ne sais combien de cerveaux comiques, tragiques et lyriques, il s'échappe, comme une écume/ de l'ensemble des ouvrages qui composent sa richesse littéraire, une certaine quantité, ou, pour ainsi dire, une certaine masse flottante de phVases convenues, d'hémistiches plus ou moins insigniilanls,

Qui sont à tout le monde et ne sont à personne.

C'est alors que l'homme le moins inventif pourra, avec un peu de mémoire, s'amasser, en puisant dans ce réservoir public, une tragédie, un poSme, une ode, qui seront en vers de douze, ou huit, on six syllal)€S, lesquels auront de bannes rimes et d'excellentes césures, et ne manqueront même pns, si Ton veut, d'une élégance, d'une harmonie, d'une facilité quelconque. Là-dessus notre homme publiera son œuvre, en un bon gros volume vide, et se croira poète lyrique, épique ou tragique, à la façon de ce fou qui se croyait propriétaire de son hôpital. Cependant l'envie, protectrice de la médiocrité, sourira à son ouvrage; d'altiers critiques, qui voudront faire comme Dieu et créer quelque chose de rien, s'amuseront â lui bâtir une réputation ; des connaisseurs, qui ne s'obstineront pas ridiculement à vouloir que des mots expriment des idées, vanteront, d'après le journal du matin, la clarté, la sagesse, le goût du nouveau poêle; les salons, échos des journaux, s'extasieront, et la publication dudit ouvrage n'aura d'autre inconvénient que d'user les bords du chapeau dcPiron.

Défiez-vous de ces gens armés d*nn lorgnon, cpii s'en vont partout criant : J observe mon siècle! Tantôt leurs lunettes grossissent les objets, et alors des chats leur semblent des tigres; tantôt elles les rapetissent, et alors des tigres leur paraissent des chats. Il faut observer avec ses

Ceux qui ne savent pas admirer par eux-mêmes se lassent bien vite d'admirer. Il y a au fond de presque tous les hommes je ne sais quel sentiment d'envie qui veille incessamment sur leur cœur pour y comprimer Vex^iression de la louanao méritée, ou y enchaîner Télan du juste enthousiasme. L homme le plus vulffaire n'accordera â l'ouvrage le plus supérieur qu'un éloge assez restreint pour qu'on .ne puisse le croire capable d'en faire autant. Il pensera presque que louer un autre c'est prescrire son propre droit à la louange, et ne consentira an génie de tel poète qu'autant qu'il ne paraîtra pas abdiquer le sien; et je parle ici non de ceux qui écrivent, mais de ceux qui lisent, de ceux qui. la plupart, n'écriront jamais. D'ailleurs il est de mauvais ton d applaudir, l'admiration donne â la physionomie une expression ridicule, et un transport d'entnousiasroe peut déranger le pli d*une cravate.

Voilà, certes, de hautes raisons pour que det hommes immortels qui honorent leur siècle parmi les siècles traînent des vies d'amertume et de déffouts, pour que le génie s'éteigne découragé sur un chef-d'œuvre, pour qu'un Gamoêns mendie, pour qu'un Milton languisse dans la misère, pour que d'autres que nous ignorons, plus infortunés et plus grands peut-être, meurent sans même avoir pu révéler leurs noms et leurs talents, comme ces lampes qui s'allument et s'éteignent dans un tombeau 1

LITTÉRATURE

'^m^ tiwtU que les illnstnitions le^ pins mérîlée^ floai: nÊmi» an génie, il voit s'élever sur lui une fouie de rcputstîMi» ian^ieièîles et de renommées usurpées; il voit le petit nombmTèemMin plus on moins médiocres, qui dirigent pour le momeoi TopiiiioB» euller les médiocrités qu'ils ne craignent pas, ea depriiMBt sa supériorité c|u*il8 redoutent. Qu'importe toute cette s«Hîcitude du néant pour le néant ! ou réussira, à la vérité» à user l'âme, â empoisonner l'existence du grand homme \ mais le temps et la mort viendront et feront justice. Les réputations dans l'opinion publique sont comme des liqui* des deëifTérents poids dans un même vase. Qu'on agite le vase, on parviendra aisément â mêler les liqueurs ; qu'on le laisse reposer, elles reprendront toutes, lentement et d'elles-mêmes, l'ordre que leurs pesanleura et la nature leur assignent.

Des réflexions améres viennent â l'esorit qnaud on songe à rextinction, aujourd' hni inévitable, de cette illustre race de Coudé, qui, sans jamais s'asseoir sur le trône, avait toujours été remar(|uable entre toutes les races royales de TEtiroDe, et avait fondé dans la maison de France une sorte de ayrinstie militaire, accoutumée A ré-

Sner an milieu des camps et des chnmps de bataille. Si, ans quelques années, de nouvelles convulsions politiques amenaient (ce qu'à Dieu ne plaise) de nouvelles guerres civiles, nous tous qui servons aujourd'hui la cause monarchique, nous serions bien alors des exilés, des bannis, des proscrits; mais nous ne serions plus, comme les vain*

aueurs de Berstheim et de Biberach, des Gondéons. Car, u moins, pour ces fidèles guerriers, sans foyers et sans asile, le nom de leur chef sexagénaire, ce grand nom de Coodé, était devenu comme une patrie.

Ceux qui observent avec un curieux plaisir les divers changements que le temps et les temps amènent dans l'esprit d'ime nation considérée comme grand individu peuvent remarquer en ce moment un sinsulier phénomène littéraire, né d'un autre phénomène politique, la révolution francise. Il y a^ aujourd'hui en France combat entre une opinion littéraire encore trop puissante et le génie de ce siècle. Cette opinion» aride héritage légué à notrie époque par le siècle de Voltaire, ne veut marcher qu'escortée de toutes les gloires de Louis XIV. C'est elle qui ne voit de poésie que sous In forme étroite du vers ; qui, semblable aux juges de Galilée, ne veut pas que la terre tourne et que le talent crée; il ordonne aux aigles de ne voler qu'avec des ailes de cire; qui mêle, dans son aveugle admiration, à des renommées immortelles, qu'elle eût persécutées si elles avaient paru de nos jours, je ne sais quelles vieilles réputations usurpées que les siècles se passent avec indifférence et dont elle se fait des autorités contre les réputations contemporaines, en un mot, qui poursuivrait du nom de Corneille mort Corneille renaissant.

Cette opinion décourageante et imurieuse condamne toute originalité comme une hérésie. Elle crie que le règne des lettres est passé, que les Muses se sont exilées et ne reviendront plus, et chaque jour de jeunes lyres lui donnent d'harmonieux démentis; et la poésie française se renouvelle glorieusement autour de nous. Nous sommes â Tanrore d'une grande ère littéraire, et cette flélrissanle opinion voudrait que notre époque, si éclatante de son propre éclat, ne fut que le pAle reflet des deux époques précédentes ( La littérature funeste du siècle passé a, pour

ainsi parler, exhalé cette oninion antipoétique dans notre siècle comme un miasme cnargéde principes de mort, e(, pour dire la vérité entière, nous convienorons qu*elle dirige l'immense majorité des esprits qui composent parmi nous le public littéraire. Les chefs qui Tout donnée ont disparu; mais elle gouverne toujours la masse, elle surnage encore comme un navire (jui a perdu ses mMs, Ce* pendant il s'élève de jeunes têtes, pleines de sève et de vigueur, qui ont roëdtlé la Bible, Homère et Dante, qui se sont abrenvéet aux sources primitives de l'inspiration, et qui portent en el^ 1» gloire de notre siècle. Ces jeunes nommes seront les chefs d'une école nouvelle et pure, rivale et non ennemie des écoles ancieqnea, d*une opinion poétique, qui sera un jour aussi celle de la masse. En attendant, ils auront bien des combats à livrer, bien des luttes â soutenir; mais ils supporteront avec le courage du génie les adversités de la gloire. La routine reculera bien lentement devant eux; mais il viendra un jour où elle tombera pour leur faire place, comme la scorie desséchée d'une vieille plaie qui se cicatrise.

La peinture des passions, variables comme le cœur humain, est une source inépuisable d'expressions et d'idées neuves : il n'en est pas de même de la volupté. La, tout est matériel; et quand vous avez épuisé TalbAlre, la rose et la neige, tout est dit.

Tous ces hommes mves, qui sont si clairvoyants eu grammaira, en versincation, en prosodie, et si aveugles en poésie, nous rappellent ces méuecins qui connaissent la moindre fibre de la machine humaine, mais qui nient l'ilme et ignorent la vertu.

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