‹ Œuvres illustrées de Victor HugoChapitre 10 sur 309 · UN FEUILLETON · texte numérisé non relu

UN FEUILLETON

Dc^ccmbre 18'iO.

THEATRE- FRAHÇAis. — JcuH de Bourçogne.

Tragédie en cinq aclc:s.

C'est un inconvénient des sujets historiques d'embarrasser l'intelligence de notre savant parterre. Il arrive devant la toile, sans rien connaître des événements qui vont se passer sous ses yeux, et auxquels ne l'initie qu'assez superficiellement une exposition toujours mal écoutée ou mal entendue. C'est dans le journal du lendemain que les spec-

Bas leur ignorance, et ne leur dit pas, comme au valet [ector, de quel pays était le galant homme Sénéque. Nous nous dispenserons toutefois d'obéir à l'usage; d'abord parce que, longtemps avant <|ue nous nous mêlassions de régenter les théâtres, les petits précis historiques des feuilletons nous avaient toujours paru fort ennuyeux ; ensuite parce que nous ne pouvons décemment nous flatter de réussir mieux au métier d'historien que tant de critiques

filus habiles que nous, nos devanciers; et, sur ce, fort de 'avis de Barnes, qu'il sufGt, pour gagner une cause, de trouver deux raisons, bonnes ou mauvaises, nous passons à Jean de Bourgogne,

Dés les premières scènes de cette pièce, nous voyons se de9siner trois principaux caractères ; ce qui nous donne deux actions disfinctes, ou» si l'on veut, deux faits en question différents, savoir : la question entre le dauphin et le duc de Bonrgoffne, ou la France sera-t-elle sauvée? et la question entre Te doc de Bourgogne et Valentine de Milan, ou la mort du doc d'Orléans sera-t-elle vengée? A cette inadvertance de diviser ainsi l'attention du spectateur en présentant deux héros â son affection, l'auteur a joint le tort beaucoup plus grand de ne pas réunir les deux afTections qui en résultent en un seul et même intérêt. Eu efTet, s'il nous montre le dauphin prêt à tout sacrifier pour sauver la France, il nous montre en même temps la duchesse prête â tout sacrifier, même la France, pour sauver son mari ; il suit de la que le f^pectaleur qui s'intéresse à Tune

des deux actions ne s'intéresse pas â Tantre, et réciproque* ment, de telle sorte que la moitié de la pièce est frappée de mort. Cette combinaison est d'autant plus malheureuse, qu'elle ne paraissait nullement nécessaire. Dés que l'auteur voulait commencer sa pièce par rappeler les crimes de Jean de Bourgogne, idée juste et tragique, il n'avait pas besoin de l'intervention personnelle de la duchesse d'Orléans; une lettre eût sufli, et le spectateur se serait trouvé transporté tout de suite au milieu des scènes animées du second acte, seul point véritable de la pièce où commence l'action.

Lorsque nous disons que l'action commence» nous sen* tons avec peine que nous nous servons d'une expression impropre, c'est t>arat/^2evotr commencer que nous aevrions dire. En effet, fa tragédie nouvell(^, estimable sous d'autres rapports, n'est encore, quant au plan, qu'une pièce comme tant d'autres, une tragédie sans action, une sorte de lanterne magique, où tons les personnages courent les uns après les autres sans pouvoir jamais s atteindre.

Ainsi, lorsque le dauphin est à délibérer dans son conseil sur l'accusation portée contre le duc de Bourgogne, tout à coup celui-ci se présente, et, loin de se justifier, déclare la guerre â son souverain. Voilà une situation, mais 3ue produit- elle? Rien. Les deux partis se séparent avec es menaces réciproques. Cependant Tannegai-Duchâiel est là qui doit assassiner le prince un jour, et qui devrait, ce semble, profiter de l'occasion. Et de deux choses l'une: on le duc de Bourgogne a les moyens de s emparer de la personne de son maître, et aloi*s pourquoi ne le fait-il pas 7 ou il n'en a pas le pouvoir, et alors pourquoi vient-il s'exposer, par une bravade inutile, aux suites d'un premier mouvement, incalculables dans tout autre personnage qu'un héros aussi patient que le dauphin?

Et, plus loin encore, nous retrouvons la même situation, mais dégagée de tout ce qui peut la rendre décisive. On vient annoncer au dauphin aue le duc de Bourgogne est maître de Paris et qu'il marcne sur le palais. Voilà le dauphin en péril, comment fera-t-il pour en sortir? Rien de plus simple : il sort par une porte, et le duc de Bourgogne entre par l'autre. Nais, dira l'auteur, le dauphin se laisse entraîner. Et voilà justement le malheur, les grands caractères doivent tooiours agir par eux-mêmes, autrement était-ce la peine de nous annoncer des géants, si auparavant vous aviex pris soin de leur attacher les jambes ?

Cependant le ouc de Bourgogne, resté seul, se garde bien de poursuivre le dauphin, ce qui le mettrait dans la nécessite d'être vainqueur ou d'être vaincu. 11 s'amuse à composer avec les Armagnacs, à rabattre les prétentions des Anglais, et même à offrir des places au chancelier. Puis il part pour Monlereau. Tout à coup on apprend qu'il y a accepté une entrevue avec le dauphin, et qu il y a été assassiné. Il est évident que, si le commencement de la pièce nous a fait voir de grands événements ne produisant que de petits résultats, la balance se rétablit bien au dernier acte, et qu'il est difficile de voir un événement plus important produit par une cause plus légère et plus inattendue. Nous venons d'exposer en peu de mots le plan de Jean de Bourgogne, dégagé de toutes les scènes épisodiaues; il nous i*este â examiner comment un auteur, qui est loin de maifiiuer de talent, a pu être conduit a travailler sur un canevas aussi imparfait.

Le malheur de Tauteur vient d'avoir confondu les deux espèces de tragédies : la tragédie de sentiments et la tragédie d'événements. 11 suffit, pour s'en convaincre, d'établir entre ces deux héros quelques-uns des rapports naturels de frère à frère ou de père à fils; nous allons voir disparaître toutes les difformités de son action. Par exemjle» 3u'un fils accusé d'un crime déclare la guerre â son |)ere, oit-on être étonné que les deux personnages, eiissent4Is la faculté de s'exterminer mutuellement, se séparent avec de simples menaces ? Y a-t-il rien de honteux dans la fuite d'un père devant un fils rebelle ? Et, si ce fils jîérit assassiné, malgré les ordres du père, la situation de celui-ci en sera-t-elle moins noble et moins touchante? Nous venons, sans nous en apercevoir, de retracer l'aventure de Darid et d'Absalon, l'une des plut tragiques qui soient dans les H* vres saints.

Dans le cas actuel, dès que l'auteur voulait nous repré»

LITTÉRATURE

seoter la mort du due de Bourgogne, il fallait choisir entre les deux hypothèses d'un meurtre fortuit ou d'un assassinat prémédité. La ]^remiére était impraticable, puisqu'une tragédie doit avoir un commencement, une fin et un milieu. En admettant la seconde, il fallait» dés les premières scènes, poser la question tragique : le duc serat-il assassiné, ou ne le sera-t-il pas? et faire naître Vintérét de la lutte des circonstances qui le détournent de sa ]ierte ou qui Ty entraînent. Mais dans la tragédie, telle

au'elle est faite, le spectateur, conduit d'incidents en incients vers la catastrophe, sans que rien lie la catastrophe aux incidents, aperçoit à peine ça et là Quelques intentions dramatiques, quelques combinaisons tnéAtrales qui font naufrage au milieu du llux et du reflux des épisodes.

Walter Scott cache son nom sous le nom de Jedediah Gleishbotham. Je ne vois pas pourquoi on Ten hlânie.

Si un sot parvient à la célébrité, il ne lèche plus deux pages de son écriture sans les protéger de son nom, espérant que sa réputation fera celle de son livre* tandis que souvent celle ae son livre défait la sienne. L'homme de mérite, dès qu*il est arrivé à la gloire, évite ^quelquefois de décorer de son nom les' nouveaux écrits qu'il livre au public. 11 a assez d'orgueil pour savoir que son nom influerait sur l'opinion, et assez de modestie pour ne le pns vouloir. Il aime à redevenir ignoré, pour se ménager, en quelque sorte, une nauvelle gloire. Il y a quelque chose du fanfaron dans ces guerriers d'Homère qui préludaient au combat en déclinant leurs noms et leurs généalogies; ce sont des héros pins vrais, ces chevaliers français qui combattalent la visiôre baissée, et ne découvraient le visage qu'après que le bras avait été reconnu.

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