‹ Œuvres illustrées de Victor HugoChapitre 123 sur 309 · LE DANUBE EN COLÈRE · texte numérisé non relu

LE DANUBE EN COLÈRE

Admoneti et magna testatar voce p^r umbras,

VlRCILB.

Belgrade et Semlin sont on guerre.

Dans son lit, paisible naguère, Le vieillard Danube leur pare S'éveille an bruit de leur canon Il doute s'il rêve, il tressaille.

Puis entend gronder la bataille.

Et frappe dans ses maius d'écaillé.

Et les appelle par leur nom.

«Allons! la turque et la chrétienne!

«Semlin! Belffrade! qu'avez-vous?

«On ne peut, le ciel me soutienne !

« Dormir un instant sans que vienne « Vous éveiller d'un bruit jaloux « Belgrade ou Semlin en courroux !

« Hiver, été, printemps, automne, a Toujours votre canon qui tonne !

«Bercé du courant monotone, «Je sommeillais dans mes roseaux ; « Et, comme des louves marines « Jettent l'onde de leurs narines, « Voila vos lonffues coulevrioes «Qui soufflent au feu sur fties eaux !

«Ce sont des sorcières oisives,

« Qui vous mirent, pour rire un jour,

«Face a face sur mes deux rives,

« Gomme au. même pjat deux convives,

< Gomme au front de la même tour « Une ère d'aigle, un nid d'autour.

< Quoi ! ne pouvex-vous vivre ensemble, «lies filles! faut-il que je tremble

« Du destin qui ne vous rassemble

« Que pour vous haïr de plus près,

« Quand vous pourriez, sœurs i)acifique6,

< Mirer dans mes eaux magnifiques, •

< Semlin, tes noirs clochers gothiques,

< Belgrade, tes blancs minarets?

« Mon flot, qui dans l'Océan tombe, « Vous sépare en vain, large et clair j « Du haut du château qui surplombe « Vous vous unissez, et la bombe,

< Entre vous courbant son éclair,

« Vous trace un pont de feu dans l'air.

« Trêve! taisez-vous, les deux villes:

« Je m'ennuie aux guerres civiles.

« Nous sommes vieux, soyons tranquilles, a Dormons à l'ombrii des bouleaux.

« Trêve à ces débats de familles !

c Eh ! sans le bruit de vos bastilles, « N'ai-je donc point assez, mes filles, « De l'assourdissement des flots ?

< Une croix; un croissant fragile, «Changent en enfer ce beau lieu.

LES ORIENTALES

«r Von» échangez la bombe agile « Pour le Koran et l'Evangile?

c C'est perdre le bruit et le feu :

« Je le sais, moi qui (us un dieu !

« Vos dieux m*onl chassé de leur sphère «r Et dégradé, c'est leur afTaire!

.'« L'ombre est le bien que je préfère, a Pourvu qu'ils gardent leurs palais, « Et ne viennent pas sur mes plages « Déraciner mes verls feuillages, « Et m'écraser mes coquillages « Sous leurs bombes et leurs boulets!

a De leurs abominables cultes

«Ces inventions sont le fruit.

« De mon temps point de ces tumultes.

« Si la pierre des catapultes

« Battait les cités jour et nuit,

a C'était sans fumée et sans bruit.

« Voyei Ulm, votre sœur jumelle :

« Tenez-vous en repos comme elle.

« Que le fil des rois se démêle, ff Tournez vos fuseaux,v|3l riez.

« Voyez Bude, votre voisine; a Voyez Dristra la sarrasine !

« Que dirait l'Etna si Messine « Faisait tout ce hruit à ses pieds?

« Semlin est la plus querelleuse :

« Elle a toujours les premiers torts.

« Croyez-vous que mon eau houleuse, a Suivant sa pente rocailleuse, « N*ait rien à faire entre ses bords (( Qu'à porter é TEuxin vos morts?

« Vos mortiers ont tant de fumée, « Qu'il fait nuit dans ma grotte aimée, a D'éclats d'obus toujours semée !

« Du jour j'ai perdu le tableau; « Le soir, la vapeur de leur bouche a Me couvre d'une ombre farouche, « Quand je cherche à voir de ma couche ff Les étoiles é travers l'eau.

a S(eurs, à vous cribler de blessures a Espérez- vous un grand renom?

«( Vos palais deviendront masures, a Ah ! qu'en vos noires embrasures a La guerre se taise, ou sinon « J'éteindrai, moi, votre canon.

« Car je suis le Danube immense.

« Malheur à vous si je commence !

a Je vous souffre ici par clémence, a Si je voulais, de leur prison, « Mes fiots, lâchés dans les campagnes, « Emportant vous et vos compagnes, « Comme une chaîne de montagnes .

« Se lèveraient à l'horizon ! »

Cerle, on peut parler de la sorte Quand c'est au canon qu'on répond ; Quand des rois on baigne la porle.

Lorsqu'on est Danube et qu'on porte, Comme l'Euxin et l'Hellespont, De grands vaisseaux au triple pont ;

Lorsqu'on ronge cent ponts de pierres, Qu'on traverse les huit Baviéres.

Qu'on reçoit soixante ipirières Et qu'on les dévore en fuyant; Qu'on a, comme une mer, sa houle; Quand sur le globe on se déroule Gomme un serpent, et quand on coule De l'Occident à l'Orient !

Juin 1828.

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