‹ Œuvres illustrées de Victor HugoChapitre 122 sur 309 · MAZEPPA · texte numérisé non relu

MAZEPPA

Awai ! — Awti 1 — Btrom, Ma%ipfa,

En avant I en avant!

Ainsi, quand Mazeppa, qui rugit et qui pleure,

A vu ses bras, ses pieds, ses flancs qu'un sabre effleure,

Tous ses membres liés Sur un fougueux cheval, noum d'heriies marines, Qui fbme, et fait iaillif le feu de ses narines

Et le feu de ses pieds ;

Quand il s'est dans ses nœuds roulé comme un reptile, Qu'il a bien réjoui de sa rajge inutile

Ses bourreaux tout loyeux, Et qu'il retombe enfin sur la croupe farouche, La sueur sur le front, l'écume dans la bouche,

Et du sang dans les yeux,

Un cri part, et soudain voilà que par la plaine Et l'homme et le cheval, emportés, hors d'haleine,

Sur les sables mouvants, Seuls, emplissant de bruit un tourbillon de poudre Pareil au noir nuage où serpente la foudre,

Volent arec les vents!

Ils vont. Dans les vallons comme un orage ils passent, Comme ces ouragans qui dans les monts s'entassent, Gomme un globe de feu ;

Son oeil s'effare et luit, sa chevelure traîne. Sa tête pend; son sang rougit la jaune arène.

Les buissons épineux; Sur ses membres gonflés la corde se replie, Et comme un long serpent resserre et multiplie

Sa morsure et ses nœuds.

Le cheval, qui ne sent ni le mors ni la selle. Toujours fuit, et toujours son &ang coule et ruisselle.

Sa chair tombe en lambeaux ; Hélas! voici d^à qu'aux cavales ardentes Qui le suivaient, dressant leurs crinières pendantes,

Succèdent les corbeaux !

Les corbeaux, le grand duc à l'œil rond, qui s'effraie, L'aigle effaré des champs de bataille, et l'orfraie.

Monstre au jour inconnu.

Les obliques hiboux, et le grand vautour fauve. Qui fouine au flanc des morts, où son cou rouge et chauve

Plonge comme un bras nu !

Tous viennent élargir la funèbre volée; Tous quittent pour le suivre et l'yeuse isolée,

fit les nids du manoir.

Lui, sanglant, éperdu, sourd à leurs cris de joie. Demande en les voyant : Qui donc là-haut déploie

Ce grand éventail noir ?

La nuit descend lugubre, et sans robe étoilée. L'essaim s'acharne, et suit, tel qu'une meute ailée.

Le voyageur fumant.

Entre le ciel et lui, comme un tourbillon sombre, Il les Toit, puis les perd, et les entend dans l'ombre

Voler confusément.

Enfin, après trois jours d'une course insensée, Après avoir franchi fleuves à l'eau glacée, Steppes, forêts, déserts,

LES ORIENTALES

Le cheval tombe aux cris des mille oiseaux de proie. Et son ongle de fer sur la pierre qu*il broie Eteint ses qaatre éclairs.

Voilé rinfortnné, gisant, nu, misérable, Tout tacheté de sang, plus rouge que l'érable

Dans la saison aes fleurs.

Le nuage d'oiseaux sur lui tourne et s'arrête; Maint hec ardent aspire à ronger dans sa tète

Ses yeux brûlés de pleurs.

Eh bien ! ce condamné qui hurle et qui se traîne, Ce cadavre vivant, les tribus de l'Okraine

Le feront prince un jour.

Un jour, semant tes champs de morts sans sépultures, 11 dédommagera par de larges pâtures

L'orfraie et le vautour.

Sa sauvage grandeur naitra de son supplice. Un jour, des vieux hetmans il ceindra la pelisse,

Grand à Tœil ébloui ; Et, quand il passera, ces peuples de la tente, Prosternés, enverront la fanfare éclatante

Bondir autour de lui !

Ainsi, lorsqu'un mortel, sur qui son dieu s'étale, S'est vu lier vivant sur ta croupe fatale.

Génie, ardent coursier, En vain il lutte, hélas ! tu bondis, tu l'emportes. Hors du monde réel, dont tu brises les portes

Avec tes pieds d'acier!

Tu franchis avec lui déserts, cimes chenues

Des vieux monts, et les mers, et, par-delà les nues,

De sombres régions; Et mille impurs esprits que jtA course réveille Autour du voyageur, insolente merveille.

Pressent leurs légions I

U traverse d'un vol, sur tes ailes de flamme,

Tous les champs du possible, et les mondes de l'âme;

Boit au fleuve éternel ; Dans la nuit orageuse ou la nuit étoilée. Sa chevelure, aux crins des comètes mêlée.

Flamboie au front du ciel.

Les six lunes d'Berschel, l'anneau du vieux Satm-ne, Le pôle, arrondissant une aurore nocturne

Sur son front boréal.

Il voit tout ; et pour lui ton vol, que rien ne lasse, ' De ce monde sans borne à chaque instant déplace

L'horizon idéal.

Qui peut savoir, hormis lès démons et les anges. Ce qu'il souffre â le suivre, et quels éclairs étranges

A ses yeux reluiront, Gomme il sera brûlé d'ardentes étincelles, Hélas! et dans la nuit combien de froides ailes

Viendront battre son front?

Il crie épouvanté, tu poursuis implacable. Pâle, épuisé, béant, sous ton vol qui l'accable

Ik ploie avec effroi ; Chaque pas que tu fais semble creuser sa tombe. Enfin le terme arrive... il court, il vole, il tombe,

Et se relève roif

Mai 1828.

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