‹ Œuvres illustrées de Victor HugoChapitre 133 sur 309 · XLI. Novembre · texte numérisé non relu

XLI. Novembre

Notes. 42

J. IIGTZEL, KDITËUR.

LES VOIX INTÉRIEURES

ILLUSTRÉES PAII CËIIARD SEGUIN.

Li Porcin de Shakspeare parie quelque port de celle mutique que tout.homnu a m loi. — Hallieur, dit-cllc, à ((iii oe l'eDlend pas ! — Celte musique, is nature aassi l'a en .elle. Si le livre qu'on va lire est quelque cbose, il est l'écho, liien confus et bien afTaibli sans doute, mais fidèle, l'auteur le croit, de ce citant qui répond en nous au chant que nous enlendona hors de nous.

Au reste, cet écho iolime et secret élaot, ani yeui de l'auteur, la poésie même, ce volume, arec quelques nuances nouvelles peut-être et les développements que le temps a amenés, ne fait que continuer ceux qui l'ont précédé. Ce qu'il contient, les autres le conlennient; i cette dilTérence prés que, dans les Orientaki, pnr eiemple, ta Deur serait plus épanouie; dans les Voie intérûvrei, la goutte de rosi^ Ou de pluie serait plus cachée. La poésie, ^n supposant que ce soit ici le lien de prononcer un si grand mol, la iH>éùe est comme Dieu : une et inépuisible.

Si l'homme a sa voii, si la nature a la sienne, les événements ont aussi la leur. L'auleur a toujours pensé que la mission du poète était de fondre dans un même |fron|« de chants celte triple parole qui renferme un triple enseignement, car la première s'adresse pins pirliculicrement BU cœur, la seconde à i'ime, la troisième i l'esprit. Tret radioi.

Et puis, dans l'époque on nous vivons, tout l'homme ne se retrouve-t-il pas là? H'est-il pas entièrement compris sons ce triple aspect de notre vie : le foyer, le champ, la rue? Le foyer, qui est notre cœur même; le champ, où la nature nous parle; la rue, où tempête, à tra.ers les coups de fouets des partis; cet embarras de charrettes qu'on appelle tes événemenls politiques.

El, disons-le en passant, dans celte mêlée d'hommes, de doctrines et d'intérêts qui k raenl si violemment tous les jours sur chacune des œuvres qu'il est donné i ce siè-

LES VOIX INTËRIEURES.

cle de faire, le poêle a une fonction sérieuse. Sans parier même ici de son influence civilisatrice, c'est à lui qu41 appartient d'élever, lorsqu'ils le méritent, les événements • politiques à la dignité d'événements historiques. Il faut, pour cela, qu'il jette sur ses contemporains ce tranquille regard que l'histoire jette sur le passé; il faut que, sons se laisser tromper aux illusions d'optique, aux mirages menleurs, aux voisinages momentanés, il mette dés à présent tout en perspective, diminuant ceci, grandissant cela. Il' faut qu'il ne trempe dans aucune voie de fait. Il faut qu'il sache se maintenir, au-dessus. du tumulte, inébranlable, austère et bienveillant; indulgent quelquefois, chose difficile; impartial toujours, chose plus difficile encore; qu'il ait dans le cœur cette sympathique intelligence des révolutions qui implique le dédain de l'émeute, ce grave respect du peuple qui s*allie au mépris de la foule,; que son esprit ne concède rien aux petites colères ni aux petites vanités; que son éloge comme son blAme prenne souvent â rebours, tantôt l'esprit de cour, tantôt l'esprit de faction. Il faut qu'il puisse saluer le drapeau tricolore sans insulter les fleurs de lis; il faut qu'il puisse, dans le même livre, près, que à la même page, flétrir c l'homme qui a vendu une femme » et louer un noble jeune prince pour une bonne action bien faite, glorifier la haute idée sculptée sur l'arc de l'Étoile et consoler la triste pensée enfermée dans la tombe de Charles X. Il faut qu'il soit attentif à tout, sincère en tout, désintéressé surtout, et que, nous l'avons déjà dit ailleurs, il ne dépende de rien, pas même de ses propres ressentiments, pas même de ses griefs personnels; sachant être, dans l'occasion, tout à la fois irrité commt homme, et calme comme poqte. Il faut enfin que, dans ces temps livrés a la lutte furieuse des opinions, au milieu des attractions violentes que sa raison devra subir sans dévier, il ait sans cesse présent à Tesprit ce but sévère ; Etre de tous les partis par leur côté généreux, n'être d'aucun par leur côté mauvais. La puissance du poète est faite d'indépendance.

L'auteur, on le voit, ne se dissimule aucune des conditions rigoureuses de la mission qu'il s'est imposée, en attendant qu'un meilleur vienne. Le résultat de l'art ainsi compris, c'est l'adoucissement des esprits et des mœurs, c'est la civilisation m^e. Ce résultat, quoique l'auteur de ce livre soit bien peu de chose pour une fonction si haute, il continuera d'y tendre par toutes les voies ouvertes à sa pensée, par le théâtre comme par le livre, par le roman comme par le drame, par l'histoire comme par la poésie. Il tâche, il essaye, il entreprend. Voilà tout. Bien des sympathies, nobles et intelligentes, l'appuient. S'il réussit, c'est à elles et non à lui que sera dû le succès.

Quant à la dédicace placée en tête de ce volume, l'auteur, surtout après les lignes qui précèdent, pense n'avoir pas besoin de dire combien est calme et religieux le sentiment qui l'a dictée. On le comprendra, en présence de ces deux monuments, le trophée de l'Etoile, le tombeau de son père, l'un national, Tautre domestique, tous deux sacrés, il ne pouvait y avoir place dans son âme que pour une pensée grave, paisible et sereine. Il signale une omission, et, en attendant qu'elle soit véparée où elle doit l'être, il la répare ici autant qu'il est en lui. Il donne à son père cette pauvre feuille de papier, tout ce qu'il a, en regrettant de n'avoir pas de granit. Il agit comme tout autre agirait dans la même situation. C'est donc tout simplement un devoir qu'il accomplit, rien de plus, rien de moins, et qu'il aecomplit comme s'accomplissent les devoirs, sans bruit, sans colère, sans élonnement. Personne ne s'étonnera non plus de le voir faire ce qu'il fait. Après tout, la France peut bien, sans trop de souci, laisser tomber une feuille de son épaisse et glorieuse couronne; cette feuille, un fils doit la ramasser. Une nation est grande, une famille est petite; ce qui n'est rien pour l'une est tout pour l'autre. La France a le droit d'oublier, la famille a le droit de se souvenir.

S4 juin 1837. -Paris.

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