II
Quel rêve horrible! — C'est l'histoire De nos pères couchés dans les tombeaux profonds. Ce qu'aucun n'aurait voulu croire.
Nous l'avons vu, nous qui vivons !
Tous ces maux, et d'autres encore, Sont tonibés sur ces fronts de la main du Seigneur. Maintenant croyez à l'aurore !
Maintenant croyez au bonheur!
Crojez au ciel pur et sans rides !
Saluez 1 avenir qui vous flatte si bien ! L'avenir, fantôme aux mains vides Qui promet tout et qui n'a rien !
0 rois ! ô familles tronquées !
Brnsoues écroulements des vieilles majestés! 0 calamités embusquées Au tournant des prospérités !
Tout colosse a des pieds de sable.
Votre abîme est, Seigneur, un abîme infini. Louis quinze fut le coupable, Louis seize fut le* puni!
La peine se trompe et dévie | Celui qui fit le mal, — c'est la loi du Très-Haut, A le trône et la longue vie, Et l'innocent a l'échafaud.
Les fautes que l'aïeul peut faire Te poursuivront, ô fils ! en vain tu t'en défends. Quand il a neigé sous le père, L'avalanche est pour les enfants t
Révolutions ! mer profonde !
Que de choses, hélas !. pleines d'enseignement, Dans les ténèbres de votre onde On voit flotter confusément !
Charles Dix! — Oh ! le Dieu qui retire et qui donne Forgea pour cette tète une lourde couronne ! L'empire était penchant, et les temps étaient durs. Une ombre ouand il vint couvrait encor nos murs. L'ombre de l'empereur, figure colossale.
Peuple, armée, et la France, et l'Europe vassale, Par cette vaste main pendant quinze ans pétris. Demandaient un grand régne! et pour remplir Paris Ainsi qu'après César Auguste remplit Rome, Après Napoléon il fallait plus qu'un homme.
Charles ne fut qu'un iiomme. A ce faite il eut peur.
Le gouffre attire. Pris d'un vertige trompeur,
Dans l'abîme, fermant les yeux à la lumière,
Il se précipita la tête la première.
Silence a son tombeau ! car tout vient de finir.
A peine il aura teint d'un vague souvenir
Le peuple à l'eau pareil, oui passe, clair ou sombre.
Près de tout sans en prenare autre chose que l'ombre I
Je n'aurai pas nour lui de reproches amers.
Je ne suis pas l oiseau qui crie au bord des mers
Et qui, voyant tomber la foudre des nuées,
Jette aux marins perdus ses sinistres huées.
Des passions de tous isolé bien souvent,
LES VOIX INTÉRIEURES
Je n*ai jamais cherché les baisers qne nous vend Et i^hymnc dont nous berce avec sa voix flatteuse La popularité, cette grande menteuse.
Aussi n'attendez pas c|ue j'achète aujourd'hui Des louanges pour moi par des affronts pour lui. Qu'un autre, aux rois déchus donnant un nom sévère, Fasse un vil pilori de leur fatal calvaire ; Moi je n'affligerai pas plus, ô Charles dix ! Ton cercueil maintenant que ton exil jadis !
Repose, ills de France, en ta tombe exilée!
Dormez, sire ! — II convient que cette ombre voilée,
Que ce vieux pasteur mort sans peuple et sans troupeaux,
Roi presque séculaire, ait au moins le repos.
Qu'il ait au moins la paix où la mort nous convie,
PuisQu'il eut le travail d'une si dure vie !
Peuple! soyons cléments! soyons forts! oublions!
Jamais l'ocleur des morts n'attire les lions. '
La haine d'un grand peuple est une haine grande
Qui veut que le pardon au sépulcre descende,
Et n'a pour ennemis que ceux qui sont debout.
Hélas ! quel poids encor pourrions-nous après tout
Jeter sur ce vieillard cassé par la misère,
Qui dort sous le fardeau de la terre étrangère ? •
Roi, puissant, vous l'avez brisé; c'est un grand pas. Il faut l'épargner morl. Et moi, je ne crois pas Qu'il soit digne du peuple en qui Dieu se reflète De joindre au bras qui tue une main qui souffleté.
Nous, pasteurs des esprits, qui, du bord du chemin,
Reffardons tous les pas que lait le genre humain.
Poètes, par nos chants, penseurs, par nos idées,
Hâtons vers la raison les âmes attardées !
-Hâtons Tére où viendront s'unir d'un nœud loyal
Le travail populaire et le labeur roval ;
Où colère et puissance auront fait leur divorce:
Où tous ceux qui sont forts auront peur de leur force, '
Et d'un saint tremblement frémiront à la fois,
Rois, devant leurs devoirs, peuples, devant leurs droits !
Aidons tous ces grands faits que le Seigneur envoie
Pour ouvrir une route ou pour clore une voie,
Les révolutions dont la surface bout,
Les changements soudains qui font vaciller tout,
A dégager du fond des nuages de Tâme,
A poser au-dessus des lois comme une flamme
Ce sentiment profond en nous tous replié
Que l'homme appelle doute et la femme pitié !
Expliquons au profit de la sainte clémence
Ces hauts événements où l'Etat recommence.
Et qui font, quand l'œil va des vaincus aux vainqueurs,
Trembler la certitude humaine au fond des cœurs !
Faisons venir bientôt l'heure où l'on pourra dire
Que sur le froid sépulcre on ne doit rien écrire
Hors des mots de pardon, d'espérance et de paix ;
Et que, l'empereur mort comme les vieux Gapets,
On a tort d^exiler, lorsque rien ne bouillonne.
Eux de leur Saint-Denis et lui de sa colonne.
A quoi sert. Dieu clément, cette vaine action?
Et comment se fait-il que la proscription
Ne brise pas ses dents au marbre de la tombe ?
N'est-ce aonc pas assez que, c^^ne, aigle ou colombe.
Dés qu'un vent de malheur lut jette un nid de rois,
Sortant de ce bois noir qu'on appelle les lois,
Cette hyène, acharnée aux ffranaes races mortes.
Vienne lé, sous nos murs, les ronger à nos portes !
Un jour, — mais nous serons couchés sous le gazon Quand cette aube de Dieu blanciûra l'horizon ! —
Un jour on comprendra, même en changeant de règne,
Qu'aucune loi ne peut, sans que l'étiuité saigne^
Faire expier h tous ce qu'a commis un seul,
Et faire boire au fils ce qu'a versé l'aïeul.
On fera ce que nul aujourd'hui ne peut faire.
Quand un aiglon royal tombera de sa sphère.
On ne l'abattra pas sur l'aigle foudroyé.
Et, tout en gardant bien le droit qu'il a payé
De mettre le pouvoir sur un front comme un signe.
Et de donner le trône et le Louvre au plus digne,
Un grand peuple pourra, sans être épouvanté.
Voir un enfant de plus jouer dans la cité.
Car tous les cœurs diront : — C'est une juste aumône
De laisser la patrie à qui n*a plus le trône !
Alors, jetant enfin l'ancre dans un port sur.
Ayant les biens germes sur nos maux, et l'azur
Du ciel nouveau dont Dieu nous donne la tempête,
Proscription ! nos fils broiront du pic^i ta tète !
Démon qui tiens du tigre et qui tiens du serpent !
Dans les prospérités invisible et rampant.
Qui, lâche et patient, épiant en silence
Ce que dans son palais le roi dit, rêve ou pense.
Horrible, en attendant l'heure d'être lâché,
Vis, monstre ténébreux, sons le trône caché !
0 poésie ! au ciel ton vol se réfugie luand les partis hurlants luttent â pleine orgie, juand la nécessité sous son code étouffant Irise le fort, le faible, hélas ! l'innocent même, Et, sourde et sans pitié, promène l'ana thème Du front blanc du vieillard au front pur de l'enfant !
Tu fuis alors â tire-d'aile Vers le ciel éternel et pur, Vers la lumière à tous fidèle, Vers l'innocence, vers l'azur !
Afin que ta pureté fîère N'ait pas la fange ei la poussièn* . Des vils chemins par nous frayés, Et que, nuages et tempêtes, Tout ce qui passe sur nos têtes Ne puisse passer qu'à tes pieds !
Tu sais qu'étoile sans orbite L'homme erre au gré de tous les vents ; Tu sais aue l'injustice habite Dans la aemeure des vivants ; El aue nos cœurs sont des arènes Où les passions souveraines, Groupe horrible en vain combattu, Lionnes, louves affamées.
Tigresses de taches semées, Dévorent la chaste vertu !
Tput ce qui souffre est plein de haine. Tout ce qui vit traîne un remords; Les morts seuls ont rompu leur chaîne : Tout est méchant, hormis les morts.
Aussi, vovant partout la vie Palpiter ae rage et d'envîe, Et que parmi nous rien n est beau, Si parfois, oiseau solitaire.
Tu redescends sur celte terre, Tu te poses sur un tombeau !
Novembre 1856.
LES VOIX INTÉRIEURES
Quelle est la fin de tout? la vie, ou bien la tombe?
Ësl-ce l'onde où l'on flotte? Est-ce Tombreoù Ton tombe?
De tant de pas croisés auel est le but lointain ?
Le berceau contient-il 1 homme ou bien le destin?
Sommes-nous ici-bas, dans nos maux, dans nos joies.
Des rois prédestinés ou de fatales proies?
0 Seigneur, dites-nous, dites-nous, ô Dieu fort,
Si vous n'avez créé riionime que pour le sort !
Si déjà le calvaire est caché dans la crèche!
Et si les nids sojeux, dorés par Taube fraîche,
Où la plume naissante éclol parmi des fleurs,
Sont faits pour les oiseaux ou pour les oiseleurs!
Mars 1837.