‹ Œuvres illustrées de Victor HugoChapitre 148 sur 309 · A DES OISEAUX ENVOLÉS · texte numérisé non relu

A DES OISEAUX ENVOLÉS

EDlanU! Oh! revenei! — Toula l'heure, imprudeiii,

Je vous ai de ma chimbre exiles en groodaDl,

Riuque et tout hérissé de ptroles moroses.

Et qu'iTÎei-TOus donc fuit, bandits am Icvret roses?

Quel crime? quel exploit? quel rorhit insensé?

Quel TBse du Jaiion en mille éclats brisé ?

Quel vieux portrait crevé? qaei beau missel gothique

Enrichi pir tos mains d'un dessin fantastique?

Non, rien de tout cela. Vous aviei seulement.

Ce matin, retléa seuls dam ma chambre nu moment,

Pris, parmi cei papiers que mon esprit colore, *

Quelques vers, poupt informe, embryons prés d'éclen:;

l'uii vous tes aviei mis, prompts i vous accorder. Dans le feu, pour jouer, pour voir, pour regarder Dans une cendre noire errer des étincelles. Gemme brillent sur l'eau de nocturnes nacelles. Ou comme, de fenêtre en fenêtre, on peut voir Det lumières courir dans les maisons le soir.

Voilà tout. Vous jouiei et vous crofies bien faire.

Belle perle, en erfel ! beau sujet de colère I

Une strophe mal née au doux bruit de vos jeux,

Qui remuait les mots d'un vol trop ora|[eai !

Une ode qui chargeait d'une rime inondée

Sa stance paresseuse en marchant essoufllée !

De lourds alexandrins l'un sur l'autre enjambant

Comme des écoliers qui sortent de leur banc!

Un autre eût dit : — llerci! Vous diei une proie

Au feuilleton méchant qui bondissait de joie

El d'avance poussait des rires infernaux

Dans l'antre qu'il se creuse au bas des grands journaux. -

Moi, je vous ai grondés. Tort grave et ridicule!

Nains charmants que n'eût pas voulu ficher Bercnle,

LES VOIX INTÉRIEURES

Moi, je vous ai fait peur. J'ai, rdveor triste et dur,

Recalé brasquemeot ma chaise jas()u*aa mur,

Et, vous jetant ces noms dont l'envieux vous nomme.

J'ai dit: Allez-vous-en! laissei-moi seuil— Pauvre homme!

Seul ! le beau résultat ! le beau triomphe ! seul !

Comme on oublie un mort roulé dans son linceul,

Vous m'avez laissé là, l'œil fixé sur ma porte,

Hautain, grave et puni. — Mais vous que vous importe !

Vous avez retrouve dehors la liberté,

Le grand air, le beau parc, le gazon souhaité,

L'eau courante où Ton jette une herbe a l'aventure,

Le ciel bleu, le printemps, la sereine nature,

Ce livre des oiseaux et des bohémiens.

Ce poème de Dieu qui vaut mieux que les miens.

Où Tenfant peut cueillir la fleur, strophe vivante.

Sans qu'une grosse voix tout A coup 1 épouvante !

Moi ! je suis resté seul, toute joie ayant fui,

Seul avec ce pédant qu'on appelle l'ennui.

Car, depub le matin, assis dans l'antichambre.

Ce docteur né dans Londre, un dimanche, en décembre,

Qui ne vous aime pas, ô mes pauvres petits!

Attendait pour entrer que vous fussiez sortis.^

Dans l'angle où vous jouiez, il est là qui soupire ;

Et je le vois bâiller, moi qui vous voyais rire !

Îue faire? lire un livre? oh non ! dicter des vert? quoi bon? ^ Emaux bleus ou blancs, céladons verts. Sphère qui fait tourner tout le ciel sur son axe. Les beaux insectes peints sur mes lasses de Saxe, Tout m'ennuie, el je pense é vous. En vérité, Vous partis, j'ai pârdu le soleil, la gaieté. Le bruit joyeux qui fait qu'on rêve, le délire De voir le tout petit s'aioer du doi^t pour lire. Les fronts pleins de candeur qui disent toujours oui, L*éclat de rire franc, sincère, épanoui, Qui met subitement des perles sur les lèvres. Les beaux ^nds yeux naïfs admirant mon vieux Sèvres, La curiosité qui cherche à tout savoir, Et les coudes qu'on pousse en disant : Viens donc voir!

Oh ! certes, les esprits, les sylphes et les fées Que le vent dans ma chambre apporte par bouffêes, Les gnomes accroupis là-haut, près du plafond. Dans les angles oliscurs que mes vieux livres font. Les lutins familiers, nains à la longue échine^

?ui parlent dans les coins à mes vases de Chine, out l'invisible essaim de ces démons joyeux A dû rira aux éclats, quand là, devant leiirs yeux, Ils vous ont vus saisir dans la boite aux ébauches Ces hexamètres nus, boiteux, difformes, gauches, Les traîner au grand jour, pauvres hiboux fâchés, Et puis, battant des mains, autour du feu penchés. De tous ces corps hideux soudain tirant une Ame, Avec ces vers si laids faire une belle flamme !

Espiègles radieux que j'ai fait envoler, Oh! revenez ici chanter, danser, parler, Tantôt, groupe folâtre, ouvrir un gros volume, Tantôt courir, pousser mon bras qui tient ma plume, Et faire dans le vers que je viens retoucher Saillir soudain un angle aigu comme un clocher Qui perce tout à coup un horizon de plaines. Mon Ame se réchauffe à vos douces haleines ; Revenez prés de moi, souriant de plaisir, Bruire et gazouiller, et sans peur obscurcir Le vieux uvre où je lis de vos ombres penchées. Folles tètes d'enfants ! gaîtés effarouchées !

J'en conviens ; j'avais tort et vous aviez raison. Mais qui n'a quelquefois grondé hors de saison? Il faut être indulgent, nous avons nos misères. Les petits pour les grands ont tort d*étre sévères. Enfants! ciiaçiue matin votre Ame avec amour S'ouvre à la joie ainsi que la fenêtre au jour. Beau mhrade vraiment, que Tenfant, gai sans cesse,

Ayant tout le bonheur, ait toute la sagesse t

Le destin vous caresse en vos commencements;

Vous n'avez qu'A jouer, et vous êtes charmants.

Mais nous, nous qui pensons, nous qui vivons, nous sommée»

Hargneux, tristes, mauvais, ô mes chers petits hommes.!

On a ses joun d'humeur, de déraison, d'ennui.

Il pleuvait ce malin. Il fait froid aujourd'hui.

Un nuage mal fait dans le ciel tout à l'heure

A passé. Que nous veut celte ctoche qui pleure?

Puis on a dans le cœur quelque remords. Voilà

Ce qui nous rend méchants. Vous saurez tout cela.

Quand l'Age A votre tour ternira vos visages,

Quand vous serez plus grands, c'est-à-dire moins sages.

J'ai donc eu tort. Cest dit. Mais c'est assez punir,

Mais il faut pardonner, mais il faut revenir.

Voyons, faisons la paix, je vous prie à mains jointes.

Tenez, crayons, papiera, mon vieux compas sans pointes.

Mes laques et mes grés, qu'une vitre défend,

Tous ces hochets de l'homme enviés par l'enfant.

Mes gros Chinois ventrus faits comme des concombres.

Mon vieux tableau, trouvé sous d'antiques décombres,

Je vous livrerai tout, vous toucherez A tout !

Vous pourrez sur ma table être assis ou debout.

Et chanter, et traîner, sans que je me récrie.

Mon grand fauteuil de chêne et de tapisserie,

Et sur mon banc sculpté jeter tout A la fois

Vos jouets anguleux qui déchirent le bois !

Je vous laisserai même, et gaiment, et sans crainte.

0 prodige ! en vos mains tenir ma Bible peinte,

Que TOUS n'avez touchée encor qu'avec terreur,

.Où l'on voit Dieu le père en habit d'empereur!

Et puis brûlez les vers dont ma table est semée,

Si vous tenez A voir ce qu'ils font de fumée I

Brûlez ou déchirez ! — Je serais moins clément

Si c'était chez Méry, le poète charmant,

Que Marseille la grecque, heureuse et noble ville,

Blonde fille d'Homère, a fait fils de Virgile.

Je vous dirais : — < Enfants ! ne touchez c[ue des yeux

A ces vers qui demain s'envoleront aux cieux.

Ces papiers, c'est le nid, retraite caressée,

Où au poète ailé rampe encor la pensée.

Oh ! n'en approchez pas ! car les vers nouveau-nés.

Au manuscrit natal encore emprisonnés,

Souffrent entre vos mains innocemment cruelles.

Vous leur blessez le pied, vous leur froissez les ailes ;

Et, sans vous en douter, vous leur faites ces maux

Que les petits enfants font aux petits oiseaux. > —

Mais qu'importe les miens I — Toute ma poésie. C'est vous; et mon esprit suit votre fantaisie. Vous êtes les reflets et les. rayonnements Dont j'éclaire mon vers si sombre par momenis. Enfants, vous dont la vie est faite a'espérance, Enfants, vous dont la joie est faite d'ignoranro, Vous n'avez pas souffert, el vous ne savez pas, Quand la pensée en nous a marché pas A pas, Sur le poète morne et faligué d'écrire, Quelle douce chaleur répand votre sourire. Combien il a besoin, quand sa t^lo se rompt, De la sérénité qui luit suk* volrc front; Et quel enchantement l'enivre el le fascine, Quand le charmant hasard de Quelque cour voisine, Où vous vous ébattez sur un arbre penchant, Mêle vos joyeux cris A son douloureux chant !

Revenez donc, hélas ! revenez dans mon ombre, Si vous ne voulez pas que je sois triste et sombre, Pareil, dans l'abandon où vous m'avez laissé, Au pêcheur d'Elrelat, d'un long hiver lassé, Qui médite appuyé sur son coude, et s'ennuie De voir A sa tenètre un ciel rayé de pluie.

■fr

Avril 1857.

L£S VOIX INT&RIBUBBS.

A aooi je longe? — flélas ! loin du toit où vous éles,

Enunts, je songe k vous ! a vous» mes jeunes têtes,

Espoir de mon été déjà penchant et mûr,

Rameaux dont, tous les ans, Tombre croit sur mon mur.

Douces âmes i peine au jour épanouies,

Des rayons de votre aube encor tout éblouies !

Je songe aux deux petits qui pleurent en riant,

Et qui font gazouiller sur le seuil verdoyant,

Gomme deux jeunes fleurs qui se heurtent entre elles,

Leurs jeux charmants mêlés de charmantes querelles !

Et puis, père inc^uiet, je rêve aux deux aines.

Qui s'avancent déjà de plus de flot baignés,

Laissant pencher parfois leur tête encor naïve.

L'un déjà curieux, l'autre déjà pensive ! ^

Seul et triste au milieu des chants des matelots.

Le soir, sous la falaise, à cette heure où les flots,

S'ouvrant et se fermant comme autant de narines,

Mêlent au vent des cieux mille haleines marines,

Où ron entend dans Pair d'ineffables échos

Qui viennent de la terre ou qui viennent des eaux.

Ainsi je songe ! — à vous, enfants, maison, famille,

A la table qui rit, au foyer oui pétille,

A tous les soins pieux que répandent sur vous

Votre mère si tendre et votre aïeul si doux;

Et tandis qu'à mes pieds s'étend, couvert de voiles,

Le limpide océan, ce miroir des étoiles,

Tandis que les nochers laissent errer leurs yeux

De rinfini des mers à Tinfint des cieux ;

Moi, rêvant à vous seuls, je contemple et je <(onde

L'amour que j'ai pNOur vous dans mon âme profonde,

Amour dpux 'et puissant qui toijours m'est resté,

Et cette grande mer est petite à côté!

Juillet 1886. — Sajnt-Val«-eiHG. Ecrit au bord de la mer.

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