A UN RICHE
Jeune homme, je te plains; et cenendant j'admire Ton grand parc enchanté qui semole nous sourire.
8ui lait, vu de ton seuil, le tour de l'horizon, rave ou joyeux suivant le jour et la saison, Coupé d'herbe et d'eau vive, et remplissant huit lieues De ses vagues massifs et de ses ombres bleues. J'admire ton domaine, et pourtant je te plains ! Car dans ces bois touffus de tant de grandeur pleins, Où le printemps épanche un faste sans mesure, Quelle plus misérable et plus pauvre masure Qu'un nomme usé, flétri, mort pour l'illusion, Riche ^ sans volupté, jeune et sans passion,
Dis-moi : crois-tu, vraiment, possédeivce royaume D'ombre et de fleurs, où l'arbre arrondi comme un don L'étang, lame d'argent que le couchant fait d'or. L'allée entrant au bois comme un noir corridor. Et là, sur la forêt, ce mont qu'une tour garde. Font un groupe si beau pour l'Ame qui regarde? Lieu sacré pour qui sait dans J'immense univers. Dans les prés, dans les eaux, et dans les vallons verts. . Retrouver les profils de la face éternelle Dont le visage humain n'est qu'une ombre charnelle!
Que fais-tu donc ici? jamais on ne te voit, Quand le matin blanchit l'angle ardoisé du toit, Sortir, songer, cueillir la fleur, coupe irisée Que la plante à l'oiseau tend pleine de rosée, Et parfois t'arrêter, laissant pendre é ta main Un livre interrompu, debout sur le chemin. Quand le bruit du vent coupe en strophes incertaines Cette longue chanson qui coule des fontaines.
Jamais tu n'as suivi de sommets en sommets La liffne des coteaux qui fait rêver: jamais Tu n as joui de voir, sur l'eau qui le reflète. Quelque saule noueux tordu comme un athlète. Jamais, sévère esprit au mystère attaché. Tu n'as questionné le vieux orme penciic Qui regarde à ses pieds toute la plaine vivre. Comme un sage qui rêve attentif à son livre.
L'été, lorsque le jour est par midi frappé, Lorsque la lassitude a tout enveloppé, A l'heure où l'Andaloiuie et l'oiseau font la sieste, Jamais le faon peureux, tapi dans l'antre agreste, Ne te voit à pas lents, loin de l'homme importun. Grave, et comme ayant peur de réveiller qudqu'un, Errer dans les forêts ténébreuses et douces
Où le silence dort sur le velours des mousses.
Que te fait tout cela? les nuages des cieux, La verdure et l'azur sont l'ennui de tes yeux. Tu n'es pas de ces fous qui vont, et qui s'en vantent, Tendant partout l'oreille aux voix qui partout chantent, Rendant grAce au Seigneur d'avoir fait le printemps, Qui ramassent un nid, ou contemplent longtcmp Quelque noir champignon, monstre étrange de l'herbe. Toi, comme un .sac d argent, tu vois passer la gerbe. Ta futaie, en avril, sous ses bras plus nombreux A l'air de réclamer bien des pas amoureux. Bien des cœurs soupirants, bien des têtes pensives; Toi, qui jouis aussi sous ces branches massives. Tu songes, calculant le taillis qui s'accroît. Que Paris, ce vieillard qui, l'hiver, a si froid. Attend, sous ses vieux quais percés de rampes neuves. Ces longs serpents de bois qui descendent les fleuves ! Ton regard voit, tandis que notre œil^olte au loin. Les blés d'or en farine et la prairie en foin ; Pour toi le laboureur est un rustre qu'on paie; Pour toi loiite fumée ondulant, noire ou gaie. Sur le clair paysage, est un foyer impur Où l'on cuit quelque viande â l'angle d'un vieux mur. Quand le soir tend le ciel de ses moires ardentes, Au dos d'un fort cheval assis, jambes pendantes, Quand les bouviers hAlés, de leurs bras vigoureux, Piquent tes bœufs géants qui par le chemin creux Se hAtent pêle-mêle et s'en vont A la crèche.
le.
LES VOIX INTEAIEURES.
Toi» devant ce tableau, tu rêves à h brèche
8u'il faudra réparer, en vendant tes silos, ans ta rente qui tremble aux pas de don Carlos ! Au crépuscule, après un lon^ jour monotone, Tu t'enfermes ches toi. Les tiédes nuits d'automne Versent leur chaste haleine aux coteaux veloutés. Tu n*en sais rien. D'ailleurs, qu'importe ! A tes côtés, Belles, leurs bruns cheveux appliques sur les tempes, Fronts roses empourprés pair le reflet des lampes, De» femmes aux yeux purs sont assises, formant Un cercle frais qui brode et cause doucement ; Toutes, dans leurs discours où rien n'ose apparaître, Cachant leurs vœux, leur âme et leur cœur que peut-être Embaume un vague amour, fleur qu'on ne cueille pas, Parfam qu'on sentirait en se baissant tout bas. Tu n'en sais rien. Tu fais, parmi ces élégies, Tomber ton froid sourire, ou, sous quatre bougies, D'autres hommes et toi, dans un coin attablés, Autour d'un tapis vert, bruyants, vous auerellez Les cam*ices du whist, du brelan ou de l'horobre. — La fenêtre est pourtant pleine de lune et d'dmbre !
0 risible insensé! vraiment, je te le dis, Cette terre, ces prés, ces vallons arrondis, Nids de feuilles et d*herbe où jasent les villages, Ces blés où les moineaux font leurs joyeux pillages, Ces champs, qui, l'hiver même, ont d austères appas. Ne t'appartiennent point : tu ne les comprends pas.
Vois-tu, tous les passants, les enfants, les poètes,
Sur qui ton bois répand ses ombres inquiètes,
Le pauvre jeune peintre épris de ciel et d'air,
L'amant plein d'un seul nom, le sage au cœur nmer,
Qui viennent rafiraichir dans celte solitude,
Uélas ! l'un son amour et l'autre son étude,
Tous ceux qui, savourant la beauté de ce lieu.
Aiment, en quittant l'homme, à s'approcher de Dieu,
Et qui, laissant ici le bruit vague et morose
Des troubles de leur âme, y prennent quelque chose
De l'immense repos de la création,
Tous ces hommes, sans or et sans ambition,
Et dont le pied poudreux ou tout mouillé par Therbe
Te fait rire, emporté par ton landau superbe,
Sont dans ce parc louITu, que tu crois sous ta loi,
Plus riches, plus chez eux, plus les maîtres que toi, ,
Quoique de leur forêt que ta main grille et mure
Tu puisses couper l'ombre et vendre le murmure !
Pour eux rien n'est stérile en ces asiles frais.
Pour qui les sait cueillir tout a des dons secrets.
De partout sort un flot de sagesse abondante.
L'esprit qu'a déserté la passion grondante
Médite à l'arbre mort, aux débris du vieux poni.
Tout objet dont le bois se compose répond
A quelque objet pareil dans la forêt de l'âme.
Un feu de pâtre éteint parle à l'amour en flamme.
Tout donne des conseils au penseur, jeune ou vieux.
On se pique aux chardons ainsi qu'aux envieux;
La feuule invite à croître ^ et l'onde, en coulant vite
Avertit qu'on se hâte et que l'heure nous quitte.
Pour eux rien n'est muet, rien n'est froid, rien n'est mort.
Un peu de plume en sang leur éveille un remord;
Les sources sont des pleurs ; la fleur qui boit aux fleuves
Leur dit : Souvenez-vous, 6 pauvres âmes veuves !
Pour eux l'antre profond cache un songe étoile : Et la nuit, sous 1 azur d'un beau ciel constellé, L'arbre sur ses rameaux, comme â travers ses branches, Leur montre l'astre d'or et les colombes blanches. Choses douces aux cœurs par le malheur ployés. Car l'oiseau dit : Aimez ! et l'étoile : Croyez !
Voilà ce que chez toi verse aux âmes soufûrantes La chaste obscurité des branches murmurantes ! Mais toi, qu'en fais-tu, dis?— Tous les ans, en flou d'or,
Ce murmure, cette ombre, ineiïable trésor. Ces bruits de vent qui joue et d'arbre qui tressaille, Vont s'enfouir au fond de toncoffre qui bâille ; Et tu changes ces bois où l'amour s'enivra, Toute cette nature, en loge à l'Opéra !
Encor si la musique arrivait à ton âme I Mais entre l'art et toi l'or met son mur infâme. L'esprit qui comprend l'art comprend le reste aussi. Tu vas donc dormir là, sans te douter qii'ainsi Que tous ces verts trésors que dévore ta bourse, Gluck est une forêt et Mozart une source.
Tu dors; et quand parfois la mode, en souriant.
Te dit : Admire, riche ! alors, joyeux, criant,
Tu surgis, demandant comment rauleur se nomme.
Pourvu que toutefois la muse soit un homme !
Car tu te roidiras dans ton étrange orgueil
Si l'on t'apporte un soir quelque musique en deuil.
Urne que la pensée a chaufTée à sa flamme,
Beau vase où s'est versé tout le cœur d'une femme.
0 seigneur malvenu de ce superbe lieu !
Caillou vil incrusté dans ces rubis en feu !
Maître pour qui ces champs sont pleins de sourdes haines 2
Gui parasite enflé de la sève des cnénes!
Pauvre riche! — Vis donc, puisque cela pour toi
C'est vivre. Vis sans cœur, sans pensée et sans foi.
Vis pour l'or, chose vile, et l'orgueil, chose vaine.
Végète, toi qui n'as que du sang dans la veine,
Toi qui ne sens pas Dieu frémir dans le roseau,
Regarder dans l'aurore et chanter dans l'oiseau !
Car, — et bien que tu sois celui qui rit aux belles Et, le soir, se recrie aux romances nouvelles, — Dans les coteaux penchants où fument les hameaux, Près des lacs, près des fleurs, sous les larges rameaux. Dans tes propres jardins, tu vas aussi stupide. Aussi peu clairvoyant dans ton instinct cupide, Aussi sourd é la vie, à l'harmonie, aux voix, Qu'un loup sauvage errant au milieu des grands hois !
Mai 1837.
Regardez : les enfants se sont assis eu rond. Leur mère est à côté, leur mère au jeune front
Qu'on prend pour une sœur aînée; Inquiète, au milieu de leurs jeux ingénus, De sentir s'agiter leurs chifTres inconnus
Dans l'urne de la destinée.
Près d'elle nait leur rire et finissent leurs pleurs. Et son cœur est si pur et si pareil aux leurs,
El sa lumière est si choisie, Qu'en passant â travers les rayons de ses jours La vie aux mille soins, laborieux et lourds, ,
Se transfigure en poésie !
Toujours elle les suit, veillant et regardant ;
Soit que janvier rassemble au coin de l'âti^ ardent
Leur joie aux plaisirs pccupée ; Soit qu'un doux vent de mai, qui ride le ruisseau. Remue au-dessus d'eux les feuilles, vert monceau
D'où tombe une ombre découpée.
Parfois, lorsque, passant près d'eux, un indigent Contemple avec envie un beau hochet d'argent
LES VOiX [NTERIEURES.
Regtrdei : Im enfanli «e sont auis L«ar mire est 1 c&té, leur mire au (P«ge23.)
Que u bim ddvonale admire, La mère est li; pourbire. au nom du Dieu vivant, Du hochet une aamâne, un ange de l'earant,
11 De lui faut qu'un daui sourire I
Et moi qui, mère, enrants, lei vois tous suas mes yeux, Tandii qu'auprès de moi les petili sont joyeni
Comme des ciseaux stir les grèves, lion CGur gronde et bouillonne, et je sens lentement, Couvercle soulevé par un liai écumant,
"'—'-'""—'- mon front plein de rêves.
S'enir'oi
Jiilii 18».
Que toute fleur qui l'ouvre j semble un encensoir, Où, marquant tous ses pas de l'aabe jusqu'au soir. L'heure met tour à tour dans les vases de marbre Les rayons du soleil et Ih ombret de l'arbre. Anges, vous le savez, ohl comme avec amour, Riveur, je regardais dans ta clarté du jour Jouer l'oiseau qui vole et la branche qui plie, Et de quels doux oeosers mon Jme était remplie, Tandis que l'humble eufant dont je baise le front, Avec son pas joyeux pressant mon pas moins prompt, Harchail en m'entrainant vers la grotte où le lierre Het une barbe verte au vieni Oeure de pierre I
LES VOIX INTÉRIEURES