APRÈS UNE LECTURE DE DANTE
Quand le poêle peint l'enfer, il peint sa vie :
Sa vie, ombre qui fuit de spectres poursuivie;
Forêt mystérieuse où ses pas effrayés
S'égarent à tAtons hors des chemins frayés ;
Ifoir voyage obstrué de rencontres difformes;
Spirale aux bords douteux, aux profondeurs énormes,
Dont les cercles hideux vont toujours plus avant
Dans une ombre où se meut l'enfer vaffue et vivant !
Cette rampe se perd dans la brume indécise;
Au bas de chaque marche une plainte est assise,
Et l'on y voit passer avec un faible bruit
Des grincements de dents blancs dans la sombre n\iV.
LA sont les visions, les rêves, les chimères;
Les yeux que la douleur change en sources améres ;
L'amour, couple enlacé, triste et toujours brûlant, Qui dans un tourbillon passe une plaie au flanc; Dans un coin la vengeance et la faim, sœurs impies. Sur un crAne rongé côte A côte accroupies; Puis la pAle misère, au sourire appauvri ; L'ambition, l'orgueil de soi-même nourri, Et la luxure immonde et l'avarice infime, Tous les manteaux de plomb dont {)eut se charger l'Amel Plus loin la lAcheté, la peur, la trahison Offrant des clefs à vendre et goûtant du poison; Et puis, plus bas encore, et tout au fond du ffouffre, Le masque grimaçant de la haine qui souffre!
Oui, c'est bien là la vie, ô poète inspiré!
Et son chemin brumeux d'obstacles encombré.
Mais, pour que rien n'y manque, en cette route étroite.
Vous nous montrez toujours debout A votre 'droite
Le génie au front calme, aux yeux pleins de rayons,
^e Virgile serein qui dit : Continuons I
Août 1836.
PENSAR, DUDAR
— A MADEMOISELLE LOUISE B.-
Je vous l'ai déjA dit, notre incurable plaie,
Notre nuage noir qu'aucun vent ne balaie.
Notre plus lourd fardeau, notre pire douleur. Ce • . . ..f . .. '
Ce
C'est l'Apre anxiété qui
C'est la fatale angoisse et le trouble profond Qui fait que notre cœur en abîmes se fond, Quand un matin le sort, qui nous a dans sa serre, Nous mettant face A face avec notre misère. Nous jette brusquement, lui notre maître A tous, Cette question sombre : •— Ame, que croyez-vous? C'est l'hésitation redoutable et proionde Qui prend, devant ce sphinx qu'on appelle le monde Notre esprit effrayé plus encor qu'ébloui,
?ui n'ose dire non et ne peut dire oui I 'est là l'infirmité de toute notre race. De quoi l'homme est-il sûr? qui demeure? qui passe i Quel est le chimérique et quel est le réel? Quand l'explication viendra-t>elle du ciel? D'où vient qu'en nos sentiers que le sophisme encombre Nous trébuchons toujours?d'où vientqu espritsfaitsd'ombrc, Nous tremblons tous, la nuit, A l'heure où lentement La brume monte au cœur ainsi qu'au firmament? Que l'aube même est sombre et cache un grand problème.' Et que plus d'un penseur, ô misère suprême! Jusque dans les enfants trouvant de noirs écueils, Doute auprès des berceaux comme auprès des cercttelisl
Vovez : cet homme est juste, il est bon ; c'est un sai^t. Nul fiel intéi^eur ne verdit son visage ,- Si par quelques endroits son cœur est déjA mort, Parmi tous ses regrets il n'a pas un remord ;
LES VOIX mTËRlEURES.
Les eonemU au'il a, s'il faut qu'il s'en souvieoDe, La! viennent ae leur haine et non pas de la sienne ; C'est un sage — du temps d'Auréle ou d'Adrien. Il est pauvre et s'y plaît. 11 ne tombe plus rien De sa tête vieillie, aux rumeurs apaisées, lien auedes cheveux blancs et de douces pensées. Tous les hommes pour lui d'un seul flanc sont sortis, Et, frère aux malheureux, il est père aux petits.
Sa vie est simple, et fuit la ville qui bourdonne.
Les champs ou tout guérit, les champs ou tout pardonne,
Les villageois dansant au bruit des tambourins,
Quelcjue ancien livre grec où revivent, sereins,
Les vieux héros d'Athéne et de Lacédémone,
Les enfants rencontrés à qui l'on fait l'aumône,
Le chien d qui l'on parle et dont l'œil vous comprend,
L'étude d'un insecte en des mousses errant,
Le soir, quelque humble vieille au logis ramenée :
Voilà de quels rayons est faite sa journée.
Chaque jour, car pour lui' chaque jour passe ainsi,
Quand le soleil descend, il redescend aussi;
Il regape, abordé des passants qui l'accueillent, ^
Son toit sur qui. l'hiver, de grands chênes s'effeuillent.
Si sa table, ou jamais rien ne peut abonder,
N'a qu'un maigre repas, il sourit sans gronder
La servante au front gris, qui sous les ans chancelle,
A ^ui manque aujourd'hui la force et non le zèle,
Puis il rentre en sa chambre où le sommeil l'attend.
Et là, seul, que fait-il? lui, ce juste content,
Lui, ce cœur sans désirs, sans fautes et sans peines ?
Il pense, il rêve, il doute — 0 ténèbres humaines!
Sombre loi ! tout est donc brumeux et vacillant !
• Oh ! surtout dans ces jours où tout s'en va croulant. Où le malheur saisit notre âme qui dévie, Et souffle affreusement sur notre folle vie, Où le sort envieux nous tient, où l'on n'a plus Que le caprice obscur du flux et du reflux, Qu'un livre déchiré, qu'une nuit ténébreuse. Qu'une pensée en proie au gouffre v^m se creuse, Qu'un cœur désemparé de ses illusions.
Frêle esquif démâte, sur qui les t>assions. Matelots furieux qu'en vain l'esprit écoute, Trépiffnent, se battant pour le choix de la route : Quana on ne songe plus, triste et mourant effort, Qu'à chercher un salut, une boussole, un port. Une ancre où Ton s'attache, un phare où Ton s'adresse, Oh! comme avec terreur, pilotes en détresse, Nous nous apercevons qu'a nous manoue la foi, La foi, ce pur flambeau qui rassure reflroi, Ce mot d*espoir écrit sur la dernière page, Cette chaloupe où peut se sauver l'équipage!
Comment donc se fait-il, ô pauvres insensés!
Que nous soyons si fiers? — Dites, vous qui pensez,
Vous que le sort expose, âme toujours sereine,
Si moaeste à la gloire et si douce à la haine.
Vous, dont l'espr^il toujours égal et toujours pur,
Dans la calme raison, cet immuable azur,
Bien haut, bien loin de nous, brille, grave et candide,
Gomme une étoile Gxe au fond du ciel splendide,
Soleil que n'atteint pas, tant il est abrite,
Ce rouus de l'abîme et de l'immensité.
Où flottent, dispersés par les vents qui s'épanchent,
Tant d'astres fatigués et de mondes rjui penchent!
Hélas ! que vous devez méditer à côté
De l'arrogance unie à notre cécité!
Que vous devez sourire en voyant notre gloire !
El, comme un feu brillant jette une vapeur noire,
Que notre fol orgueil an néant appuyé
Vous doit jeter dans l'ùme une étrange pitié !
Ilélas! ayez pitié, mais une pitié tendre;
Car nous écoulons tout sans pouvoir rien entendre!
Celte absence de foi, cette incrédulité.
Ignorance ou savoir, sagesse ou vanité,
Est-ce, de quelc^ue nom que notre orgueil la nomme,
Le vice de ce siècle ou le malheur de l'homme?
Est-ce un mal passager? est-ce un mal éternel ?
Dieu peut-être a fait l'homme ainsi pour que le ciel.
Plein d'ombre pour nos yeux, soit toujours notre étude?
Dieu n'a scellé dans l'homme aucune certitude.
Penser, ce n'est pas croire. A peine par moment
Entend-on une voix dire' confusément :
— c Ne vous y fiez pas, votre œuvre est périssable!
« Tout ce oué bâtit l'homme est bâti sur le sable;
« Ce qu'il tait tôt ou tard par l'herbe est recouvert;
« Ce qu'il dresse est dressé pour le vent du désert.
«c Tous ces asiles vains où vous mettez votre âme,
« Gloire qui n'est que pourpre, amour qui n'est que flamme,
« L'altière ambition aux manteaux étoiles,
« Qui livre à tous les vents ses pavillons gonflés,
a La richesse toujours assise sur sa gerbe,
a La science de loin si haute et si superbe,
« Le pouvoir sous le dais, le plaisir sous les fleurs, *
«c Tentes que tout cela! l'édifice est ailleurs.
tf Passez outre ! cherchez plus loin les biens sans nombre.
<x Une tenle, ô mortels, ne contient que de l'ombre. >
On entend cette voix et l'on rêve longtemps. Et l'on croit voir le ciel, moins obscur par instants. Comme à travers la brume on distingue des rives, Presque enlr'ouvert, s'emplir de vagues perspectives !
Que croire? oh ! j'ai souvent, d'un œil peut-être expert,
Fouillé ce noir problème où la sonde se perd !
Ces vastes questions dont l'aspect toujours change.
Comme la mer, tantôt cristal et tantôt fange.
J'en ai tout remué! la surface et le fond !
J'ai plongé dans ce gouflre et l'ai trouvé profond!
Je vous aiteste, ô vents du soir et de l'aurore. Etoiles de la nuit, je vous atieste encore, Par l'austère pensée à toute heure asservi, Que de fois j'ai tenté, que de fois j'ai gravi. Seul, cherchant dans l'espace un point oui me réponde. Ces hauts lieux d'où l'on voit la figure au monde ! Le glacier sur l'abîme ou le cap sur les mers! Que de fois j'ai songé sur les sommets déserts, Tandis que fleuves, champs, forêts, cités, ruines, Gisaient derrière moi dans les plis des collines. Que tous les monts fumaient camme des encensoirs, Et qu'au loin l'Océan, répandant ses flots noirs, Sculptant des fiers écueils la haute architecture, Mêlait son bruit sauvage à l'immense nature!
Et je disais aux flots : Flots qui grondez toujours!
Je disais aux donjons, croulant avec leurs tours :
Tours où vit le passé! donjons que les années
Mordent incessamment de leurs dents acharnées!
Je disais à la nuit : Nuit pleine de soleils !
Je disais aux torrents, aux fleurs, aux fruits vermeils,
A ces formes sans' nom que la mort décompose,
Aux monts, aux champs, aux bois : Savez-vous quelque chose?
Bien des fois, à cette heure ou le soir et le veni
Font que le voyageur s'achemine en rêvant.
Je me suis dit en moi : — Cette grande nature,
Cette création qui sert la créature.
Sait tout! Tout serait clair pour oui la comprendrait! —
Comme un muet qui sait le mot d un grand secret
Et dont la lèvre rcume à ce mot qu'il déchire.
Il semble par moments qu*eHe voudrait tout dire.
Mais Dieu le lui défend! En vain vous écoulez.
Aucun verbe en ces bruits l'un par l'autre heurtés !
Cette chanson qui sorl des campagnes fertiles,
Mêlée à la rumeur qui déborde ues villes,
Les tonnerres grondant, les vents plaintifs et sourds,
La vague de la mer, gueule ouverte toujours,
Qui vient, hurle, et s en va, puis sans fin recommence.
so
L£S VOIX INTERIEURES
Toutes ces voix ne sont qu'un bégaiment immense!
L*hoinme seul peut parler, et rhomme ignora, hélas 1 Inexplicable arrêt! quoi qu'il rêve ici-bas, Tout se voile A ses yeux sous un nuage austère; Et l'âme du mourant s'en va dans le mystère !
Aussi repousser Rome et rejeter Sion,
Rire, et conclure tout par la négation,
Gomme c*est plus aisé, c'est ce que font les hommes*
Le peu que nous croyons tient au peu que nous sommes.
Puisque Dieu l'a voulu, c'est qu'ainsi tout est mieux I
Plus de clartés peut-être aveuglerait nos yeux.
Souvent la branche casse ou trop de fruit abonde.
Que deviendrions-nous si, sans mesurer l'onde.
Le Dieu vivant, du haut de son éternité,
Sur l'humaine raison versait la vérité?
Le vase est trop petit pour la contenir toute.
Il suffit que chaque âme en recueille une goutte,
Blême i Terreur mêlée! Hélas! tout homme en soi
Porte un obscur repli qui refuse la foi.
Dieu! la mort! mots sans fond qui cachent un abime!
L'épouvante saisit le cœur le plus sublime
Dés qu'il s'est hasardé sur de si grandes eaux.
On ne les franchit pas tout d'un vol. Peu. d'oiseaux
Traversent l'Océan sans reposer leur aile.
n n'est pas de croyant si pur et si fidèle
Qui ne tremble et n'hésite à de certains moments.
Quelle âme est sans faiblesse et sans accablements?
Enfants! résignons-nous et suivons notre' route.
Tout corps traîne son ombre, et tout esprit son doute.
Septembre 1835.