A EUGÈNE, VICOMTE H
Puisqu'il plut au Seigneur de te briser, poêle ; Puisqu'il plut au Seigneur de comprimer la lêle
De son doigt souverain.
D'en faire une urne sainte à contenir l'extase, D'y mettre le génie et de sceller ce vase
Avec un sceau d'airain ;
Puisque le Seigneur Dieu t'accorda, noir mystère I Un puits pour ne point boire, une voix pour te taire.
Et souffla sur ton front, Et, comm»une nacelle erranlc et d'eau remplie, Fit rouler ton esprit â travers la folie,
Cet océan sans fond ;
Puisqu'il voulut ta chute, et que la mort glacée. Seule, te fit revivre en rouvrant ta pensée
Pour un autre horizon ; Puisque Dieu, l'enfermant dans la cage charnelle. Pauvre aigle, le donna l'aile et non la prunelle,
L'âme et non la raison ;
Tu pars du moins, mon firère, avi>e ta robe blanche ! Tu retournes à Dieu comme l'eau qui s'épanche Par son poids naturel !
Tu retournes â Dieu, tète de candeur pleine, . Gomme y va la lumière et comme y va l'haleine Qui des fleurs monte au ciel!
Tu n'as rien dit de mal, tu n'as rien (ait d'étrange. Comme une viei^e meurt, comme s'envole un ange.
Jeune homme, tu t'en vas î Rien n'a souillé ta main ni ton cœur; dans ce monde Où chacun court, se hâte, et forge, et crie, et gronde,
A peine tu rêrasl
Comme le diamant, quand le feu le vient prendre. Disparait tout entier, et sans laisser de cendre
Au regard ébloui.
Gomme un rayon s'enfuit sans rien jeter de sombre. Sur la terre après loi tu n'as pas laissé d'ombre.
Esprit évanoui !
Doux et blond compagnon de toute mon enfance, Oh ! dis-moi, maintenant, frère marqué d'avance
Pour un morne avenir ; Maintenant que la mort a rallumé ta flamme. Maintenant que la mort a réveillé ton âme.
Tu dois te souvenir !
Tu dois te souvenir de nos jeunes années ! Quand les flots transparents de nos deux destinées
Se côtoyaient encor.
Lorsque Ifapoleon flamboyait comme un phare. Et qu'enfants nous prêtions l'oreille à sa fanfare
Copime une mente au cor !
Tu dois te souvenir des vertes Feuillantines, Et de la grande allée où nos voix enfantines.
Nos purs gasouillements, Ont laissé dans les coins des murs, dans les fontaines. Dans le nid des oiseaux et dans le creux des chênes,
Tant d'échos si charmants !
0 temps! jours radieux! aube trop tôt ravie.' Pourquoi Dieu met-il donc le meilleur de la \ le
Tout au commencement ?
Nous naissions ! on eût dit que le vieux monastère Pour nous voir rayonner ouvrait avec mystère
Son doux regard dormant.
T'en souviens-lu, mon frère? après l'heure d'étude, Oh! comme nous courions dans cette solitude!
Sous les arbres blottis, I!fous avions, en chassant quelaue insecte qui saute, L'harbe jusqu'aux genoux, car l'herbe était bien hauli*.
Nos genoux bien petits.
Vives têtes d'enfants par la course effarées. Nous poursuivions dans l'air cent ailes bigarrées :
Le soir nous étions las; Nous revenions, jouant avec tout ce qui joue, Frais, joyeux, et tous deux baisés é pleine joue
Par notre mère, hélas !
Elle grondait : — Voyez comme ils sont faits ! ces hommes- Les monstres ! ils auront cueilli toutes nos pommes.
Pourtant nous les aimons.
Madame, les garçons sont le souci des mères; Car ils ont la fureur de courir dans les pierres
Gomme font les démons ! •—
Puis un même sommeil, nous berçant comme un hôtç, Tous deux au même lit nous couchait côte à côte; Puis un même réveil.
MW-
LES VOIX INTERIEURES
SI
Puis, trempé dans tm lait aorli cbaud de l'étable, Le même pain faisait rire é la même table Notre appétit Termeil!
' Et nous recommencions nos jeux, cueillant par gerbe Les fleurs, tous les bouquets qui réjouissent Therbc,
Le lis é Dieu pareil.
Surtout ces fleurs de flamme et d*or qu'on voit, si belles Luire é terre en avril comme des étincelles . Qui tombent du soleil !
On nous voyait tous deux, gaieté de la famille, Le front épanoui, courir sous la charmille,
L*œil de joie enflammé... — liélas! hélas! quel deuil pour ma léte orpheline! Tu vas donc désormais dormir sur la colline.
Mon pauvre bieu-aimél
Tu vas dormir lâ-haut sur la colline verle, Qui, livrée à Thiver, à tous les vents ouverte.
A le ciel pour plafond :
Tu vas dormir, poussière, au fond d'un lit d*argile; Et moi je resterai parmi ceux de la ville
Qui parlent et qui vont !
El moi je vais rester, souffrir, agir et vivre;
Voir mon nom se ^ossir dans les bouches de cuivre
De la célébnté ; Bt cacher, comme à Sparte, en riant quand on entre, Le renard envieux qui me ronge le ventre.
Sous ma robe abrité!
Je vais reprendre, hélas ! mon œuvre commencée, Rendre ma barque frêle à Tonde courroucée.
Lutter contre le sort; Enviant souvent ceux qui dorment sans murmure. Gomme un doux nid couvé ptfur la saison future,
Sous l'aile de la mort!
J'ai d'austères plaisirs. Gomme un prêtre à l'église, Je rêve à l'art qui charme, à l'art qui civilise,
Qui change l'homme un peu, Et qui, comme un semeur qui jette au loin sa graine, En semant la nature à travers réme humaine,
Y fera germer Dieu!
Sluand le peuule au théâtre écoute ma pensée, 'y cours; et lé, courbé vers la foule pressée.
L'étudiant de prés.
Sur mon drame touffu dont le branchage plie J'entends tomber ses pleurs comme la large pluie Aux feuilles^es forêts !
Mais quel labeur aussi! que de llolsl quelle écume! Surtout lorsque l'envie au cœur plein d'amertume,
Au regard vide et mort.
Fait, pour les vils besoins de ses luttes vulgaires, D'une bouche d'ami qui souriait naguéres
Une bouche qui mord !
Quelle vie! et yuel siècle alentour! — Vertu, gloire, Pouvoir, génie et foi, tout ce qu'il faudrait croire,
Tout ce que nous valons.
Le peu qui nous restait de nos splendeurs décrues, . Est traîné sur la claie et suivi dans les rues,
Par le rire en haillons!
Combien de calomnie et combien de bassesse ! Combien de pamphlets vils qui llagellenl sans cesse Quiconque vient du ciel.
Et qui font, la blessant de leur lance payée, * Boire k la Vérité, pèle et crucifiée.
Leur éponge de fiel !
Combien d'acharnement sur toutes les victimes! Que de rhéteurs, penchés sur le bord des abîmes.
Riant, ô cruauté !
De voir l'affreux poison qui de leurs doigts découle. Goutte àgoutte, ou par flots, quand leurs mains sur la fou e
Tordent l'impiété I
L'homme, vers le plaisir se ruant par cent voies, Ne songe qu'à bien vivre et qu'à chercher des proies;
L'argent est adoré :
Hélas! nos passions ont des serres infâmes Où pend, triste lambeau, tout ce qu'avaient nos Ames
De chaste et de sacré !
A quoi bon cependant, à quoi bon tant de haine,
Et faire tant de mal, et prendre tant de peine, ^
Puisque la mort viendra !
Pour aller avec tous où tous doivent descendre ! Bt pour n'être après tout qu'une ombre, un peu de ceudre
Sur qui rherbe croîtra!
A quoi bon s'épuiser en voluptés diverses? A quoi bon se bâtir des fortunes perverses
Avec les maux d'autrui?
Tout s'écroule; et, fruit vert qui pend à la ramée. Demain ne mûrit pas pour la oouche affamée
Qui dévore aujourd'hui !
Ce que nous croyons être avec ce que nous sommes, Beauté, richesse, honneurs, ce que rêvent les hommes,
Hélas ! et ce qu'ils font, Pêle-mêle, à travers les chants ou les huées. Gomme c'est emporté par rapides nuées
Dans un oubli profond 1
Et puis quelle éternelle et lugubre fatigue De voir le peuple enflé monter jusou'à sa digue,
Dans ses terribles jeux !
.Sombre océan d'esprits dont l'eau n'est pas sondée. Et qui vient faire autour de toute grande idée
Un murmure orageux!
?uel choc d'ambitions luttant le long des routes, ontes contre chacune et chacune avec toutes! Quel tumulte ennemi !
Gomme on raille d'en bas tout astre oui décline !... — Oh ! ne regrette rien sur la haute coltine Où tu t'es endormi I
Là, tu reposes, toi ! Là meurt toute voix fausse. Chaque jour du levant au couchant, sur ta fosse
Promenant son flambeau.
L'impartial soleil, pareil à l'esjpérance, Dore des deux côtés, sans chou ni préférence,
La croix de ton tombeau !
Là, tu n'entends plus rien que l'herbe et la broussaille, Le pas du fossoyeur dont la terre tressaille,
La chute du fruit mùr, Et, par moments, le chant dispersé dans l'espace Du bouvier gui descend dans la plaine et qui passe
Derrière le vieux mur!
Mars 1857.
LES VUIX INTËEIIEURES.
Ten MOTient-tu,
A OLYHPIO
Un jour l'ami qui reste i lou cœur qu'on déchira
Conlemplait les mallieurs, El, tandii qu'il parUil, ton sublime sourire
Se mêlait i sf pleurs :
I Te Toilà donc, ô toi dont la [unie rflm)iau[e
c Admirail la rertu, I Déraciné, Oétri, tombé suruiiepenie
t Comme nn cèdre abaitu !
Lan fiiiùl ipri* l'heure d'itode...
(P^eM.)
( Te voiU Rousi les pieds des envicui sans nombre
« Et des pussanls rieurs, ; Toi dont le fronl superbe accoulumaîl à l'ombre
B Les frottlî inférieurs!
i Ta feuille est dans la poudre, et U racine auslére
» Est dècouverle nuï yeux, I Uélas! lu n'as plus rien d'abrité dans la terre
• V\ d'cdos dans les cieux!
1 Jeune homme, on vénérait jadis ion œil sévère,
I Ton front calme et lonnanl; I Ton nom était de ceux qu'on crninl et qa'on révère,
a Uélas! Cl mainlcnanl
I Les méchants, accourus pour déchirer ta vie,
« L'ont prise entre leurs dents, I Et les hommes alors se sont avec envie
0 Penchés pour voir dedans l
I Avec des cris de Joie ils ont coDiplé les plaies, t Et compte les douleurs.
LES VOIX INTEniEURES.
Qn'l peine ud nouTemeat de ta lèrre iwligaée... (Pige M.)
« Ta diasle renommée, lui exemples utiles, c n*a plus rien qui reluit,
< Sillonnée eo tou» sens par les hideux reptiles
■ Qui viennent dans la nuit.
■ Eclairée d la flamme, à toute heure visible,
< De toD nom rayoniiant,
< Au bord du grand chemin la vie est une cible
( OITerte i tout venant,
• Où cent llêches, toujours KifUsnt daoi la nnil noire,
c S'eafoDcenl tour à tour, c Chaoïn cherchant ton coeur, l'un visant à ta gloire,
< El l'autre â Ion smonrl
« Ta répaUtîon, dont souvent nous nous sommes
c Ecriés en rêvant, « Se disperse et s'en va dans les discours des hommes,
■ Comme un feuillage au vent)
I ToD Ime, qu'autrefois on prenait pour arbitre c Du droit et du devoir,
I Est comme une taverne où chacun é la vitre c Vient regarder le soir,
I Afin d'y voir à table une orgie aux clianb grêles,
c Au propos triste et vain, [ Qni renverse à grand bruit les cœurs pleins de querelles
a Et les brocs pleins de vinj
I Tes ennemis ont t^iris ta belle destioée
a El t'ont Irisée en Qeur.
[ Ils ont fait de ta gloire aux correrours traînée
c Ta plus grande douleurl
[ Leurs mains ont retourné ta robe, dont le luslrc
■ Irritait leur Tureuri I Avec la même pourpre ils t'ont fait vil d'illustre
c Et forçat d'empereur!
1 Nul ne le défend plus. On se fait une fétc f De tes maux aggravés.
LES VOIX INTÉRIEURES
« On ne parle de toi au'en secouant la télé, c Et Ton dit : Vous savez !
c Hélas! pour te haïr tous les cœurs se rencontrent.
c Tous t'ont abandonné, c Et tes amis pensif sont comme ceux qui montrent
c Un palais ruiné.
« Mais, va, pour qui comprend ton âme haute et grave
« Tu n'en es que plus grand.
« Ta vie a, maintenant que l'obstacle l'entrave,
c La rumeur du torrent.
<( Tous ceux qui de tes jours ora^^eux et sublimes
c S'approchent sans effroi, d Reviennent en disant qu'ils ont vu des abîmes
c En se penchant sur toi!
« Mais peut-être i travers l'eau de ce gouffre immense
« Et de ee cœur profond, « On verrait cette perle appelée innocence
c En regardant au fond !
a On s'arrête aux brouillards dont ton âme est voilée,
c Mais moi, juge et témoin, <c Je sais au'on trouverait une voûte étoilée
c Si l'on allait plus loin !
c Eh ! qulmporte, après tout, que le monde t'assiège « De ses discours mouvants,
< Et que ton nom se mêle à ces flocons de neige
« Poussés  tous les vents !
c D'ailleurs que savent-ils? nous devrions nous taire, c De quel droit jogcons-nous,
< Nous qui ne voyons rien au ciel ou sur la terre
« Sans nous mettre à genoux I
« La certitude — hélas! insensés que nous sommes
c De croire à l'œil humain 1 — s Ne séjourne pas plus dans la raij^on des hommes
c Que 1 onae dans leur main.
« Elle mouille un moment, puis s'écoule infidèle,
c Sans ^ue l'homme, ô douleur I « Puisse désaltérer é ce qui reste d'elle
« Ses lèvres ou son cœur!
<r L'apparence de tout nous trompe et nous fascine.
c Est-il jour? est-il nuit?
« Rien d'absolu. Tout fruit contient une racine,
c Toute racine un fruits
c Le même objet qui rend votre visage sombre
c Fait ma sérénité.
« Toute chose ici-bas par une face est ombre
« Et par l'autre clarté.
« Le lourd nuage, eflroi des matelots livides
« Sur le pont accroupis, c Pour le brun laboureur dont les champs sont arides
« Est un sac plein d'épis.
a Pour jueer un destin il en faudrait connaître
« Le fond mystérieux ; « Ce qui nt dans la fange aura bientôt peut-être
c Des ailes dans les cieux !
< Cette âme se transforme, elle est tout prés d'éclore,
« Elle rampe, elle attend, « Aujourd'hui larve informe, et demain dés l'aurore
c Papillon éclatant !
c Tu souffres cependant ! toi sur qui l'ironie
< Epuise tous ses traits,
d El qui te sens poursuivre, et, par la calomnie, c Mordre aux endroits secrets !
OC Tu fuis, pâle et saignant, et, pénétrant dans l'ombre
c Par ton flanc déchiré, (K La tristesse en ton âme ainsi qu'en un puits sombre
« Goutte à goutte a filtré!
« Tu fuis, lion blessé, dans une solitude,
« Rêvant sur ton destin, « Et le soir te retrouve en la même attitude
« Où t'a vu le matin !
« y, pensif, cherchant l'ombre où ton âme repose,
c L'ombre que nous aimons, « Ne songeant quelquefois, de l'aube à la nuit close,
« Qu'à la forme des monts;
« Attentif aux ruisseaux, aux mousses étoilées,
< Aux champs silencieux,
c A la virginité des herbes non foulées, c A la beauté des cieux,
c Ou parfois contemplant, de quelque grève austère,
c L'esquif en proie aux flots c Qui fuît, rompant les fils qui liaient à la terre
« Les cœurs des matelots;
c Gontemnlanl le front vert et la noire narine
c De l'antre ténébreux, « Et l'arbre qui, rongé car la bise marine,
c Tord ses bras ciouloureux,
ff Et l'immense Océan où la voile s'incline,
c Où le soleil descend, c L'Océan qui respire ainsi qu'une poitrine,
c S'enflanl et s'abaissant;
a Du haut de la falaise aux rumeurs infinies,
c Du fond des bois touffus, <r Tu mêles ton esprit aux grandes harmonies
« Pleines de sens confus,
« Qui, tenant ici-bas toute chose embrassée,
c Vont de l'aigle au serpent, « Que toute voix grossit, et que sur la pensée
< La nature répand !
« Gonsole-toi, poète! — Un jour, bientôt peut-être,
ff Les cœurs te reviendront, c Et pour tous les regards on verra reparaître
er Les flammes de ton front.
< Tous les côtés ternis de ta gloire outragée,
< Nettoyés un matin, « Seront comme une dalle avec soin épongée
€ Après nn grand festin.
LES VOIX INTÉRIEURES
c En vaÎD tes ennemis auront armé le monde
« De lenr rire moqueur, a Et sur les grands chemins répandus comme Tonde
« Les secrets de ton cœur.
c En vain ils jetteront leur rage humiliée
(c Sur ton nom ravagé, c Gomme un chien ^ui remâche une chair oubliée
c Sur l'os déjà rongé.
<c Ils ne prévaudront pas, ces hommes qui t'entourent
c De leurs obscurs réseaux ; a lis passeront, ainsi que ces lueurs qui courent
c A travers les roseaux.
« Ils auront bien toujours pour toi toute la haine
« Des dômons pour le dieu ; « Mais un souffle éteindra leur bouche impure pleine
« De paroles de feu.
ce Ils s'évanouiront, et la foule ravie
« Verra d'un œil pieux a Sortir de ce tas d'ombre amassé par l'envie
< Ton front majestueux !
a En attendant regarde en pitié cette foule
a Qui méconnaît tes chants, a Et qui de toutes parts se répand et s'écoule
< Dans les mauvais penchants.
c Laisse en ce noir chaos qu'aucun rayon n'éclaire
ff Ramper les ignorants, « L'orgueilleux dont la voix grossit dans la colère
c Comme l'eau des toiTenls;
« a La beauté sans amour dont les pas nous entraînent,
« Femme aux yeux exercés c D)nt la robe flottante est un piège où se prennent
c Les pieds des insensés ;
« Les rhéteurs qui de bruit einpiissent leur parole
« Quand nous les écoutons; a Et ces hommes sans foi, sans culte, sans boussole,
c Qui vivent à t&lons ;
(( Et les flatteurs courbés, aux douceurs familières,
c Aux fronts bas et rampants; a Et les ambitieux qui sont comme des lierres
« L'un sur 1 autre grimpants !
s Non, tu ne portes pas, ami, la même chaîne
« Que ces hommes d'un jour.
s Ils sont vils, et toi grand. Leur joug est fait de hainc
« Le tien est fait d'amour!
« Tu n'as rien de commun avec le monde infime
« Au soufile empoisonneur; c Car c'est pour tous les yeux un spectacle sublime
a Quand la main du Seigneur,
c Loin du sentier banal où la foule se rue
c Sur quelque illusion, « Laboure le génie avec cette charrue
c Qu'on nomme passion ! n
El aunnd il eut iini, toi que la haine abreuve, Tu lui dis d'une voix attendrie un instant, Voix pareille à la sienne, et plus haute nourtaut. Comme la grande mer qui parlirail au lleuve :
« Ne me console point et ne t'afflige pas.
« Je suis calme et paisible, c Je ne regarde point le monde d'ici-bas,
« Mais le monde invisible.
c Les hommes sont meilleurs, amis, que tu ne crois.
< Mais le sort est sévère, a C'est lui qui teint de vin ou de lie, à son choix,
« Le pur cristal du verre.
ce Moi, je rêve! écoutant les cvprès soupirer
« Autour des croix d'ébeoe, a Et murmurer le fleuve et la cloche pleurer
<x Dans un coin de la plaine,
ce Recueillant le cri sourd de l'oiseau qui s'enfuit,
« Du char traînant la gerbe, .
ce Et la plainte qui sort des roseaux, et le bruit
« Que fait la touffe d'herbe ;
« Prêtant l'oreille aux flots qui ne peuvent dormir,
« A l'air dans la nuée, ce J'erre sur les hauts lieux d'où l'on entend gémir
« Toute chose créée !
ce Là, je vois, comme un vase allumé sur l'autel,
c Le toil lointain qui fume; « Et le soir je compare aux purs flambeaux du ciel
<r Tout flambeau qui s'allume.
« Là, j'abandonne aux vents mon esprit sérieux
« Comme l'oiseau sa plume ; a Là, je songe au malheur de l'homme, et j'entends mieux
a Le uruit de cçtte enclume.
« Là, je contemple, ému, tout ce qui s'oQre aux yeux,
« Onde, terre, verdure ; a Et^'e vois rhomme au loin, mage mystérieux,
« Traverser la nature 1
c( Pourquoi me plaindre, ami^ tout homme à tout moment
< Souffre des maux sans nombre.
ce Moi, sur qui vient la nuit, j'ai gardé seulement
« Dans mou horizon sombre,
ce Comme un rayon du soir au front d'un mont obscur,
« L'amour, divine flamme, a L'amour, qui dore encor ce aue j'ai de plus pur
<{ Et de plus haut dans 1 âme !
a Sans doute en mon avril, ne sachant rien à fond,
a Jeune, crédule, austère.
<i J'ai fait des songes d'or comme tous ceux qui font
« Des songes sur la terre !
ce J*ai vu la vie en fleurs sur mon front s'élever
c Pleine de douces choses.
ce Mais, quoi ! me crois-tu donc assez fou pour rêver
« L'éternité des roses?
a Les chimères, qu'enfant mes mains croyaient touclicr,
ff Maintenant sont absentes ; (( Et je dis au bonheur ce que dit le nocher
« Aux rives décroissantes.
« Qu'importe I je m'abrite en un calme profond, « Plaignant surtout les femmes,
ce Kt je vis l'œil iixé sur le ciel où s'en vont « Les ailes et les Ames.
LES VOIX INTERIEURES
« Dieu DOiis donne A chacun notre part du destin,
« Au fort, au faible, au lâche, c( Gomme un maître soigneux levé dés le malin
a Divise à tous leur tâche.
c Soyons grands. Le grand cœur à Dieu même est |»areil.
« Laissons, doux ou funestes, <K Se croiser sur nos pieds la foudre et le soleil,
ff Ces deux clartés célestes.
« Laissons gronder en bas cet orage irrité
a Qui toujours nous assiège; a Et gardons au-dessus notre tranquillité
a Gomme le mont sa neige.
a Va, nul mortel ne brise avec la passion,
« Vainement obstinée, « Gette âpre loi que Tun nomme Expiation,
« Et Taulre Destinée.
a fiélas! de quelque nom que, broyé sous l'essieu,
< L'orgueil humain la nomme, c Roue immense et fatale, elle tourne sur Dieu,
« Elle roule sur F homme ! »
Octobre 1855.
La tombe dit à la rose :
— Des ])leurs dont Taube t'arrose Que fais-lu, fleur des amours ?
La rose dit à la tombe :
— (Jiic fais-tu de ce qui tombe Dans Ion gouffre ouvert toujours?
La rose dit : — Tombeau sombre, De ces pleurs je fais dans Konibrc Un parmm d'anibrc et de miel.
La tombe dit : — Fleur plaintive, De chaque âme qui m'arrive Je fais un ange ou ciel !
Juin 1837.
0 muse ! contiens-toi ! muse aux hymnes d'airain. Musc de la loi juste et du droit souverain,
Toi dont la bouche abonde en mots trempés de flammey
Etincelles de.feu qui sortent de ton âme.
Oh ! ne dis rien encore et laisse-les aller !
Attends que l'heure vienne où tu puisses parler.
Endure le spectacle en vierge résinée.
Qu'à peine un mouvement 'de ta lèvre indignée
Révèle ton courroux au fond du cœur grondant.
Dans ce siècle où chacun, noyant ou fécondant.
Se répand au hasard comme f'eau d'un orage.
Où l'on ne voit partout qu impuissance et que rage.
Qu'inutiles fardeaux qu'on s'obstine à rouler.
Que Samsons écrasés sous ce qu'ils font crouler,
Le plus fort est celui qui tient sa force en bride.
L'Océan c^uelquefois montre a peine une ride.
Jusqu'au jour d'éclater, plus proche qu'on ne croit.
Ne te dépense pas. Qui se contient s'accroît.
Aie au milieu de tous l'attitude élevée
D'une lente déesse â punir réservée,
Qui, recueillant sa force ainsi qu'un saint trésor.
Pourrait depuis longtemps et ne veut pasencor!
Va cependant ! — contemple et le ciel et le monde.
Et que tous ceux qui font quelc[ue travail immonde.
Que ces trafiquants vils épris d un sac d'argent.
Que ces menteurs publics au langage chan^nl.
Pleins de méchanceté dans leur âme hypocrite,
El dorés au dehors de quelque faux mérite.
Tous ceux, grands ou petits, que marque un sceau fatal,
Que l'envieux bâtard accroupi dans le mal.
Que ce tribun valet, plus lâche qu'une femme.
Qui dans les carrefours vend sa parole infâme,
Toujours prêt pour de l'or à souffleter la loi,
Forgeant l'émeute au peunle ou la censure au roi.
Que Tami faux par qiii la naine s'ensemence,
Kt ceux qui nuit et jour occupent leur démence
D une or^ie effrontée au tumulte hideux,
To regardent passer tranquille au milieu d'eux.
Saluant gravement les fronts que tu révères,
Muette, et l'œil pourtant plein de choses sévères !
Fouille ces cœurs profonds de ton regard ardent. Et que, lorsaue le peuple ira se demandant : — Sur qui donc va tomber, daps la foule éperdue, Gette foudre en éclairs dans ses yeux suspendue? — Chacun d'eux, contemplant son œuvre avec effroi, Se dise en frissonnant : — C'est peut-être sur moi!
En attendant, demeure impassible et sereine* Qu'aucun pan de ta robe en lenr fange ne traîne; Et que tous ces pervers tremblent dés â présent De voir auprès oe toi, formidable et posant Son ongle de lion sur ta lyre étoilée. Ta colère superbe é tes pieds muselée !
Septembre 1836.
FIN DES VOIX INTÉRIEURE'S
LES RAYONS ET LES OMBRES