LA STATU K
il semblait grelotter, car la bise était dure.
C'était, sous un amas de rameaux sans verdure,
Une pauvre statue, au dos noir, au pied vert ;
Un vieux faune isolé dans le vieux parc désert,
Qui, de son front penché touchant aux branches d'arhrc.
Se perdait à mi-corps dans sa çaine de marbre.
11 était là, pensif, à la terre lie,
Et, comme toute chose immobile, — oublié t
Des arbres l'entouraient, fouettés d'un vent de glace, Et comme lui vieillis à cette même place ; Des marronniers séants, sans feuilles, sans oiseaux. Sous leurs taillis orouillés en ténébreux réseaux. Pâle» il apparaissait, et la terre était brune. Une âpre nuit d'hiver, sans étoile et sans lune, Tombait à larges pans dans le brouillard diffus. D'autres arbres plus loin croisaient leurs sombres fûts; Plus loin d'autres encore, estompés par l'esfiace, Poussaient dans le ciel gris où le vent du soir passe Mille petits rameaux noirs, tordus et mêlés, Et se posaient partout, l'un par l'autre voilés, Sur l 'horizon, perdu dans les vapeurs informes, Gomme un grand troupeau roux de hérissons énonnes.
Rien de plus. Ce wix faune, un ciel morne, un bois noir.
Peut-être dans la brume au loin pouvait-on voir Quelque longue terrasse aux verdAtres assises, Ou, près d'un grand bassin, des nymphes indécises, Honteuses à bon droit dans ce parc aboli, Autrefois des regards, maintenant de l'oubli.
Le vieux faune riait. — Dans leurs ombres douteuses Laissant le bassin triste et les nymphes honteuses. Le vieux faune riait, c'est à lui que je vins ; Emu, car sans pitié tous ces sculpteurs divins Condamnent pour jamais, contents qu'on les admire, Les nymphes à la honte et les faunes au rire.
Moi, j'ai toujours pitié du pauvre marbre obscur. De l'homme moins souvent, parce qu'il est plus dur.
Et, sans froisser d'un mot son oreille blessée.
Car le marbre entend bien la voix de la pensée.
Je lui dis : — « Vous étiez du beau siècle amoureux.
Sylvain, qu'avcz-vous vu quand vous étiez heureux?
Vous étiez de la cour? Vous assistiez aux fêtes ?
C'est pour vous divertir aue ces nymphes sont faites.
C'est pour vous, dans ce bois, que de savantes mains
Ont mêlé les dieux grecs et les césars romains.
Et, dans les claires eaux mirant les vases rares.
Tordu tout ce jardin eu dédales bizarres.
Quand vous étiez heureux., qu'avez-vous vu, Sylvain ?
Contez-moi les secrets de ce passé trop vain.
De ce passé charmant, plein de flammes discrètes.
Où parmi les grands rois croissaient les grands poêles.
Une de frais souvenirs dont encor vous riez 1
Parlez -moi, beau Sylvain, comme vous parleriez
A l'arbre, au vent qui soufile, à l'herbe non foulée.
D'un bout à l'autre bout de cette épaisse allée,
Avez-vous quelquefois, moqueur antique et grec.
Quand près de vous passait avec le besau Lautrec
Marguerite aux doux yeux, la reine béarnaise,
Lancé votre œil oblique à THer-cule Farnése?
Seul sous votre antre vert de feuilla<^e mouillé ,
0 Sylvain complaisant , avez-vous conseillé ,
Vous tournant vers chacun du côté qui l'attire ,
Racan comme berger, Régnier comme satyre?
Avez-vous vu parfois , sur ce banc, vers midi ,
Suer Vincent de Paul à façonner Gondi?
Faune! avez-vous suivi de* ce regard étrange
Anne avec Buckiugham , Louis avec Fontangc ,
Et se retouruaienl-ils , la rouî^eur sur le front ,
Kn vous entendant rire au coin du^bois profond?
Eliez-vous consulté sur le thyrse ou le lierre,
Lorsqu'en un grand ballet de forme sinj^ulière
La cour du dieu Phœbus ou la cour du oieu Pan
Du nom d'Amaryllis enivrait Montespan?
Fuyant des courtisans les oreilles de pierre ,
La Fontaine vint-il, les pleurs dans la paupière .
De ses nymphes de Vaux vous conter les regrets?
Que vous disait Boilcau , que vous disait Segrais,
A vous , faune lettré qui jadis dans Téglogue
Aviez avec Virgile un charmant dialogue ,
Et qui faisiez sauter, sur le gazon naissant ,
Le lourd spondée au pas du dactyle dansant?
Avez-vous vu jouer les beautés dans les herbes ,
Chevreuse aux yeux noyés , Thiange aux airs superbes?
Vous ont-elles parfois de leur groupe vermeil
Entouré follement, si bien que le soleil
Découpait tout à coup , en perçant quelque nue ,
Votre profil lascif sur leur gorge ingénue?
Votre arbre a-t-il reçu sous son abri serein
li'écarlate linceul du'pâle Mazarin ?
Avez-vous eu l'honneur de voir rêver Molière?
Vous a-l-il quel(|uef(»is , d'une voix familière,
Vous jetant brustjuemcnt un vers mélodieux ,
Tutoyé, comme on fait entre les demi-dieux?
En revenant un soir du fond des avenues ,
Ce penseur, qui , voyant les âmes toutes nues ,
Ne pouvait avoir peur de votre nudité,
A l'homme en son esprit vous a-t-il confronté?
Et vous a-t-il trouvé, vous, le sçectre cynique ,
Moins triste, moins méchant, moins froid, moins ironique.
Alors qu'il comparait , s'arrétant en chemin ,
Votre rire de marbre à notre rire humain? »
Ainsi je lui p^^rtais sous l'épaisse ramure. Il ne répondit pas ^^^® V^^' ^^ murmure.
LES nÀYOnS ET LES OMBHES.
J'écoutais , iucliné sur le marbra glace ,
Mais je n'entendis rien remuer du passé.
La blafarde lueur du jour qui se retire
Blnnchissait vaguement l'imniobile satyre ,
Niiel a ma parole et sourd i ma pitié.
A le voir U, sinistre, et sortant a moitié
De son Tourreau noirci par l'humide fcuillée .
On eût dit la poignée en [orse ciselée
D'un vieux glaive rouillé iju'on hisse dans l'étui.
Je secouai la lèle et m'éloiEnai de lui.
Alors des buissons noirs, des branches desséchées
Comme des saurs en deuil sur sa tête penchées.
Et des antres secrets dispersés dans les hois.
11 me sembla soudain qu il sortait une voii,
Qui dans mon âme obscure et vaguement sonore
Evàllait un écho comme au fond d'une amphore.
— « 0 poite imprudent , que làis-tu? laisse en paix Les faunes délaissés sous les arbres éjiais I Pacte ! igDoreS'tu qii'il est toujours impie D'aller, aux lieui déserts où dort t'ombre assoupie ,
Secouer, par l'amour fussiei-vi.
(Jette mousse qui pend aux siècles ruinés.
Et trouliler, du valu hniit de vos voix indiscrètes .
Le souvenir des morts dans ses sombres retraites? i
Alors dans les jardins sous la brume enfouis Je m'enfonçai, rêvant aux jours évanouis, l'andis que les rameaux s'emplissaient de mystère , El que derrière moi le faune solitaire, Hiéroglyphe obscur d'un antique alphabet. Continuait de rire ii la nuit qui tombait.
■l'nllais . et, contemplant d'un regard triste encore Tous ces doux souvenirs , beauté , printemps , aurore , Dans l'air el sous mes pieds épars , mêlés , IlotUints . i?o.,iii.. A^ !■....-„ ^[É femmes de l'autre temp^ ,
■'- '-- ' "ocliages sombres ,
passe des ombres !
Feuilles de l'ai
J'entrevoyais au loin . sous les Iirancliices st Des marbres dans le bois, dans le passe des
Décembre 1837.
LES nAYOns ET LES OMBRES.
.l'eus toujours de l'amour pnur les choses ailées.
Loi-gqne j'étais enfant j'allais sous les teuillëes ,
J'ji prenais dans tes nids de tout petits oiseaux;
D abord je leur faisais des M|îes de roscaui
Où je les élevais parmi des mousses vertes.
Plus tard je leur laissais les fenêtres onveries,
Ils nes'envolaîeiit point; ou, s'ils fuyaient nnx bois,
(Juand je les rappelais ils venaient à ma voii.
Une colombe et moi longtemps nous nous aimimcs.
Maintenant je sais l'art d apprivoiser les Jtmes.