‹ Œuvres illustrées de Victor HugoChapitre 184 sur 309 · QUIBERON · texte numérisé non relu

QUIBERON

Pudor indc et miscratio.

Tacit.

ODE QOATRIÈHK

Par ses propres fureurs le Maudit se dévoile. Dans le démon vainqueur on voit l'ange proscrit ; L'anathème éternel, qui poursuit son etone,

Dans ses succès même est écrit.

Il est, lorsque des cicux nous oublions la voie, I Des jours que Dieu sans doute envoie

Pour nous rappeler les enfers; Jours sanglants qui» Toués au triomphe du crime. Gomme d affreux rayons échappés de Fabime,

Apparaissent sur l'univers

Poètes qui toinours, loin du siècle où nous sommes, Chantres des pleurs sans fin et des maux mérités. Cherches des attentats tels que la voix des hommes

N*en ait point enoor racontés; Si quelqu'un vient à vous, vantant la jeune France,

Nos exploits, notre tolérance,

Et nos temps féconds en bien&its, Soyez contents; lises nos récentes histoires» Evoquez nos vertus, interrogez nos gloires : —

Vous pourrez choisir des forfaits !

Moi, je n'ai point reçu de la muse funèbre Votre lyre de bronze, 6 chantres des remords! Mais je voudrais flétrir les bourreaia qu'on célèbre;

Et venger la cause des morts.

Je voudrais, un moment, troublant l'impur génie,

Arrêter sa gloire impunie

Qu*on pousse a l'immortalité ; Comme autrefois un Grec, malgré les vents rapides, Seul, retint de ses bras, de ses dents intrépides,

L'esquif sur les mers emporté !

Quiberon vit jadis, sur son bord solitaire. Des Français assaillis s'apprêter à mourir, Puis, devant les deux chefs, l'airain fumant se (aire,

Et les rangs désarmés s'ouvrir.

Pour sauver ses soldats l'un d'eux offrit sa tète;

L'autre accepta cette conquête,

De leur traité gage inhumain :

Et nul guerrier ne crut sa promesse frivole. Car devant les drapeaux, témoins de leur parole.

Tous deux s'étaient donné la main !

lia phalanjre fidèle alors livra ses armes.

Ils marchaient : une armée environnait leurs pas.

Et le peuple accourait, en répandant des larmes,

Voir ces preux, sauvés du trépas.

Hs foulaient en vaincus les champs de leurs ancêtres ;

Ce fut un vieux temple, sans prêtres,

Qui reçut ces vengeurs des rois ; Mais l'humble autel manquait à la pieuse enceinte; Et pour se consoler dans cette prison sainte

Leurs yeux en vain chercnaient la croix I

.Tous prièrent ensemble, et d'une voix plaintive, Tous, se frappant le sein, gémirent à genoux; Un seul ne pleurait pas dans la tribu captive :

' C'était lui cnii mourait pour tous; C'était Sombreuu, leur chef : jeune et plein d'espérance,

L'heure de son trépas s'avance.

Il la salue avec ferveur.

Le supplice, entouré des apprêts funéraires, Est beau pour un chrétien oui, seul, va pour ses frères

Expirer, semblable au Sauveur.

« Oh I cessez, disait-il, ces larmes, ces reproches, <c Guerriers ; votre salut prévient tant de douleurs ! a Combien à votre mort vos amis et vos proches,

c Hélas! auraient versé de pleurs!

c Je romps, avec vos fers, mes chaînes éphémères ;

c A vos épouses, à vos mères,

« Conservez vos jours précieux.

« On vous rendra la paix, la liberté, la vie ; « Tout ce bonheur n a rien que mon cœur vous envie;

« Vous, ne m'enviez pas les deux ! »

Le sinistre tambour sonnji l'heure dernière;

Les bourreaux étaient prêts : on vit Sorobreuil partir.

La sœur ne fut point la. pour leur ravir le frère, —

Et le héros devint martyr.

L'exhortant de la voix et de son saint exemple,

Un évêque, exilé du temple,

Le suivit au funeste lieu^ Afin ^ue le vainqueur vit, dans son camp rebelle, Nounr, prés d'un soldat é son prince fidèle, ^

Un |irêtre fidèle é son Dieu.

Vous pour qui s^est versé le sang expiatoire, Bénissez le Seigneur, louez l'heureux Sombreuil ; Celui (|ui monte au ciel, brillant de tant de gloire, -'

N a pas besoin de chants de deuil !

Bannis, on vi vous rendre enfin une patrie;

Captifs, la liberté chérie

Se montre à vous dans l'avenir.

Oui, de vos longs malheurs chantez la fin prochaine; Vos prisons vont s'ouvrir, on brise votre chaîne ;

Chantez! votre exil va finir.

En effet, — des cachots la porte à grand bruit roule. Un étendard paraît, qui flotte ensanglanté; Des chefs et aes soldats Tenvironnent en foule.

En invoquant la liberté !

« Quoi ! disaient les captifs, déjà Ton nous délivre !... >

Quelques-uns s'empressent de suivre

jLes bourreaux devenus meilleurs ; c Adieu, leur criait-on, adieu, plus de souffrance; a Nous nous reverrons tous, libres, dans notre France! > « Ils devaient se revoir ailleurs.

Bientôt, jusqu'aux prisons des captifs en prières,

Arrive un sourd fracns, par l'écho répété :

C'étaient leurs fiers vainqueurs qui délivraient leurs frères,

Et qui remplissaient leur traité!

Sans troubler les proscrits, ce bruit vint les surprendre ;

Aucun d'eux ne savait comprendre

Qu'on pût se jouer des serments; Ils disaient aux soldats : « Votre foi nous protège; » Et pour toute réponse un lugubre cortège

Les traîna sur des corps fumants!

Le jour fit place à l'ombre et la nuit i Taurore;

Hélas! et pour mourir traversant la cité.

Les crédules proscrits passaient, passaient encore

Aux yeux du peuple épouvanté !

Chacun d'eux racontait, brûlant d'un saint délire,

A ses compagnons de martyre

Les malheurs qu'il avait soufferts; Tous succombaient sans peur, sans faste, sans murmure, Regrettant seulement qu'il fallut un parjure

Pour les immoler dans les fers I

A coups multipliés la hache abat les chênes. Le vil chasseur, dans l'antre igftoré du soleil,

ni lentement le lion dont ses chaînes nt surpris le noble sommeil.

On massacra longtemps la tribu sans défense. A leur mort assistait la France, Jouet des bourreaux triomphants ; Comme jadis, aux pieds des idoles impures. Tour à tour, une veuve, en de longues tortures, Vit ex})irer ses sept enfants.

C'étaient là les vertus d'un sénat qu'on nous vantel Le sombre esprit du mal sourit en le créant; Mais ce corps aux cent bras, fort de notre épouvante, En son sein portait son néant.

Le ealotse da fer s'est dÏBtoas dans li lange.

L'anarcbie, alors que tout change,

Pense Tuir ses œuvres durer ;

HaU ce Pfgmalion, dans «es travaui frivoles,

Ne peut donner la Tte aux honiblei idoles

Oa'it K fait pour les adorer.

LOUIS XVII Capcll frûllo-tn.

ODE CINQUIEME

En ces [empa-ll, dn ciel les portes d'or l'onvrirenl; Du Saint des saints ému les rem se découvrirent : Tous les cieui un moment brillércDl dévoilési El les Élus vojaient, lumineuses phalanges. Venir une jeune Ime entre déjeunes anges

es portiques befenfant q

oilés.

C'était un bel enfant qui fuyait de la terre ; Sou œil bleu du malheur portait le «goe luHére ; Ses blonds cheveui flottaient sur set traits ptlissants; Et les viei^e« du ciel, avec des chants de fêle, Aux palmes du martyre unissaient sur sa léU La couronne des innocents.

On attendit des voii qui disaient dans la nne:

— ■ jeune ange. Dieu sourit à ta gloire ingénue ;

c Viens, rentre dans ses bras pour ne pins en sortir ;

• Et vons. qui du Très-Haut racontes les louanges,

a Séraptiini, prophètes, archanges,

• Conrbei-vous, c'est un roi ; chantei, c'est nn martyr ! :

— a Où donc ai-je régné? demandait la jeune amhre. f Je lois un prisonnier, je ne suis point un roi.

« [lier je m'endormis au fond d'une tour somlve.

a On donc ai-je régné? Seigneur, dites-le-moi.

< Hélas ! mon père est mort d'une mort bien amère ;

■ Ses bourreaux, 6 mon Dieu, m'ont abreuvé de fiel;

■ Je suis un orphelin; je viens chercher ma mère,

■ t^u'en mes raves j'ai vue au ciel. >

aitfes répondaient ; — « Ton Sauveur te réclame, on Dieu «l'un monde impie a rappelé ton Ime.

Les

m Dieu d'un monde ii.

i Fuis la terre insensée où Von brise la ■ Où JDMjoe dans la mort descend le régicide.

■ Où le meurtre d'horreur aride.

Fouille dans les tombeaux pour y ehereber det rois I >

— ■ Quoi ! de ma longue vie ei-je achevé le reste ? s Disait-il ; « tous mes maux, les ai-je enfin soufferts?

Est-il vrai qu'un geôlier, de ce rêve céleste,

Ne viendra pas demain m'éveiller dana mes fers?

Captif, de mes tourments cherchant la fin prochaine,

J'ai prié. Dieu vent-il enfin me secourir?

Oh ! n'est-ce pas un longe? a-t-il brisé ma chaine?

■ Ai-je eu te bonheur de mourir?

Car TOUS ne savet point quelle était ma misère !

Chaque jour dans ma vie amenait des malhenn;

Et lorsque je pleurais, je n'avais pas de mère.

Pour chanter a mes cris, pour sourire â mes pleurs.

D'un châtiment sans fin languissante victime, : De ma tige arraché comme un tendre arbrisseau, : J'étais proscrit bien Jeune, et j'ignorais quel crime c J'avais commis dans mon berceau.

Bt pourtant, écoutes : bien loin dans ma mémoire, : J'ai d'henreux aouvenirs avec ces temps d'effroi ; : J'entendais en dormant des bruits confus de gloire.

Et des peuples joyeux veillaient autour de moi. [ Un jour tont disparut dans un sombre mystère ; : Je vis fuir l'avenir â mes destins promis : I Je n'étais qu'un enfant, faible et seul sur la terre, ( Hélas I et j'eus des ennemis.

I Ils m'ont jeté vivant sous des murs funéraires ; ( Mes yeux voués ani pleurs n'ont plus vu le soleil, r Hais vous que je retrouve, anges du ciel, mes frères, I Vous m'avei vuité souvent dans mon sommeil. 1 Hes jours se sont Qétris dans leurs mains meurtriérea, ( Seigneur, mais les méchants sont toujours malhenreui ; I Oh! ne soyet pas sourd comme eux à mes prières, ( Car je viens vous prier pour eni. ■

îl les anges chantaient : — s. L'arche à toi se dévoile, I Suis-nous : sur ton beau front nous mettrons une étoile. I Prends les ailes d'aïur des chérubins vermeils. I Tu viendras avec nous bercer l'enfaot qui pleure,

■ Ou, dans leur brûlante demeure, < D'un iouflle lumineux rajeunir les soleils. >

Soudain le chœur cens, les élus éonlérenl : 11 baissa son r^ard par les larmes terni ; Au fond des deux muets les mondes s'arrêtèrent, Et l'éternelle voix parla dans l'infini.

■ 0 roi, je l'ai sardé loin des grandeurs humaines ! 1 Tu l'es réfugié du trône dans les chaînes.

■ Va, mon flls, bénis tes revers.

( Tu n'as peint su des rois l'esclavage suprême,

■ Ton front du moins n'est pas meurtri du diadème,

a Si tes bras sont meurtris de fers.

c Enfant, lu t'es courbé sous le poids de la vie. ( Et la terre, pourtnal, d'espérance a d'envie « Avait entouré ton berceau 1

■ Viens, ton Seigneur tui-roéme eut ses douleurs divines, c Et nion Qls, comme toi, roi couronné d'épines,

■ Porta le sceptre de roseau I >

Décembre 1633.

ODES

LB RÉTàBLISSEMENT

OB

Page 1