‹ Œuvres illustrées de Victor HugoChapitre 183 sur 309 · LES VIERGES DE VERDUN · texte numérisé non relu

LES VIERGES DE VERDUN

Le prêtre portera l'étole blanche et noire Lorsque les saints flambeaux pour tous s'allumeront; Et de leurs longs cheveux voilant leurs fronts d'ivoire, Les jeunes filles pleureront.^

A. GuiRABB.

ODE TROISIÈME

Pourquoi m*apportei-vous ma lyre,

Spectres légers? — que voulez-vous?

Fantastiques beautés, ce lugubre sourire

M'annonce-t-il votre courroux?

Sur vos écharpes éclatantes Pourquoi flotte é longs plis ce crêpe menaçant? Pourquoi sur des festons ces chaînes insultantes,

fit cet roses teintes de sang?

Retiret-vous : rentres dans les sombres abtmes... Ah ! que me montrez-vous?... auels sont ces trois tombeaux? Quel est ce char affreux, surchargé de victimes? Quels sont ces meurtriers couverts d'impurs lambeaux? J'entends des chants de mort: j'entends des cris de fêle.

Cachez-moi le char qui s arrête!...

Un fer lentement tombe i mes regards troublés; ^ J'ai TU couler du sang... Est-il bien vrai, parlez,

Qu'il ait rejailli sur ma tête?

Venex-vous dans mon âme éveiller le rêmord?

Ce sang... je n'en suis point coupable! Fuyez, vierges; fuyez, famille déploraole... Lorsque vous n'étiez plus, je n'étais pas encor!

ODES

Qu*ezigez-vou8 de moi? J'ai pleuré vos misères : Dois-je donc eipier les crimes de mes pères?

Pourquoi troublez-vouH mon repos?

Pourquoi m'apportez- vous ma lyre frémissante? Demandez- vous des chants â ma voix innocente,

Et des remords à vos bourreaui?

Sous des murs entourés de cohortes sanglantes,

Siège le sombre tribunal, L'accusateur se lève, et ses lèvres tremblantes

S'agitent d*un rire infernal, Ost Tamville : on le voit, au nom de la patrie, Convier aux forfaits celte horde flétrie

D'assassins, juges à leur tour;

Le besoin du sang le tourmente; Et sa voix homicide à la hache fumante

Désigne les tètes du jour.

Il parle : — ses licteurs vers Tenceinte fatale Traînent les malheureux que sa fureur signale; Les portes devant eux s'ouvrent avec fracas; El trois vierges, de grâce et de pudeur parées,

De leurs compagnes enlourées,

Paraissent parmi les soldats.

Le peuple, qui se tait, frémit de son silence : Il plaint son esclava^^ en plaignant leurs malheurs,

Et repose sur l'innocence Ses regaras, las du crime et troublés par ses pleurs.

Eh quoi l quand ces beautés, lâchement accusées, Vers ces juges de mon s'avançaient dans les fers, Ces murs n ont pas, croulant sous leurs voûtes brisées, ^

Rendu les monstres aux enfers !

Que disaient nos guerriers?... Leur vaillance trompée Prétait au vil couteau le secours de Tépée ; Us sauvaient ces bourreaux qui souillaient leurs combats. Hélas ! un même jour, jour a'opprobre et de gloire, Voyait Moreau monter au char de la victoire.

Et son père au char du trépas !

Quand nos chefs, entourés des armes étrangères,

Couvrant nos cyprès de lauriers.

Vers Paris lentement reportaient leurs bannières, Frédéric sur Verdun dingeait ses guerriers. Verdun, premier rempart de la France opprimée, D'un roi libérateur crut saluer Tarmée.

En vain tonnaient d'horribles lois :

Verdun se revêtit de sa robe de fête, Et, libre de ses fers, vint offrir sa conquête

Au monarque vengeur des rois.

Alors, vierges, vos mains ( ce fut lé votre crime I ) Des festons de la joie ornèrent les vainqueurs.

.Ah ! pareilles à la vieiime, La hache à vos regards se cachait sous des fleurs. Ce n'est pas tout : hélas! sans cliercher la vengeance. Quand nos bannis, bravant la mort et l'indigence, Combattaient nos tyrans encor mal afTermis, Vos nobles cœurs ont plaint de si nobles misères; Votre or a secouru ceux qui furent nos frères.

Et n'étaient pas nos ennemis !

Quoi ! ce trait glorieux, qui trahit leur belle âme,

Serait donc l'arrêt de leur mort I Mais non, l'accusateur, que leur aspect enflamme,

Tressaille d'un honteux transport.

Il veut, vierges, au |)rix d'un affreux sacriBce, En taisant vos bienfaits, vous ravir au supplice; Il croit vos chastes cœurs par la crainte abattus. Du mépris qui le couvre acceptez le partage.

Souillez-vous d'un forfait, l'infâme aréopage Vous absoudra de vos vertus !

Répondex-moi, vierges timides!

Qui d'un si noble orsudT arma ces yeux si doux? Dites, qui fit rouler aans vos regards humides

Les pleurs généreux du courroux? .

Je le vois a voire courage :

Quand l'oppresseur qui vous outrage N'eût pas offert la honte en offrant son bienfait. Coupables de pitié pour des Français fidèles. Vous n'auries pas voulu, devant des lois cruelles,

Nier un si noble forfait !

C'en est donc fait : déjà sous la lugubre enceinte A retenti l'arrêt dicté par la fureur.

Dans un muet murmure, étouffe par la crainte, Le peuple, qui l'écoute, exhale son horreur. Regagnez des cachots les sinistres demeures,

0 vierges! encor quelques heures...

Ah ! priez sans effroi, votre âme est sans remord.

Coupez ces Jonques chevehires, Où la main d'une mère enlaçait des fleurs pures, Sans voir qu'elle y mêlait les pavots de la mort!

Bientêt ces fleurs encor pareront votre tète, Les anges vous rendront ces symboles touchants; Votre hymne de trépas sera l'hymne de fête

Îue les vierges du ciel rediront dans leurs chants, ous verrez prés de vous, dans ces chœurs d'innocence, Charlotte, autre Judith, qui vous vengea d'avance; Ctzotte, Elisabeth, si malheureuse en vain; El Sombreuil, qui trahit par ses pâleurs soudaines Le sang glacé des morts circulant dans ses veines; Martyres, dont l'encens plail au Martyr divin !

Id, devant mes yeux erraient des lueurs sombres;

Des visions troublaient mes sens épouvantés;

Les spectres sur mon front balan^ient dans les ombres

De longs linceols ensanglantes.

Les trois tombeaux, le char, les échafauds funèbres.

N'apparurent dans les ténèbres; Tout rentra dans la nuit des siècles révolus ; Les vierges avaient fui vers la naissante aurore ; Je me retrouvai seul, et je pleurais encore

Quand ma lyre ne chantait plus I

Octobre iStS.

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