BUT DE CETTE PUBLICATION
Mars 1834.
Il y a dans la vie de tout écrivain consciencieux ai u mamenl où il sent le besoin de compter avec le passé, de classer en ordre et de dater les diverses empreintes qu'il a prises de la forme de 8on esprit à diflerentes époques, de coordonner, tout en les mettant franchement en lumière, les contradictions plutôt superffciellés que radicales de st vie, et de montrer, s'il y a lieu, par qticls rapports mystérieux et intimes les idées divergentes en apparence de sa première jeunesse se rattachent é la pensée uniaue et centrale qui s^est peu à peu dégagée du milieu d'elles et qui a flni par les résorber toutes.
D'ordinaire, ces sortes d'examens de conscience, quand
ils sont faits avec bonne foi et candeur, produisent dej livres du aenre de celui-ci.
Ces dein volumes, en effet, ne sont autre chose que la collection de toutes les notes c^ue l'auteur, dans la route littéraire et politique qu'il a déjà parcourue, a écrites cà et là, chemin faisant, depuis quinze ans qu'il m:.rche. Ce livre, qui ne peut offrir d'ailleurs quelaue intérêt qu'aux personnes qui aimeraient à voir de quelle façon et a quel point un esprit loyal peut se transformer par la critii|ue de lui-même, dans nos temps de révolution sociale et mtellecluelle, ce livre est le complément nécessaire et naturel de la série des œuvres de l'auteur. Chacune des sections qu'il renferme correspond à l'un des fermes de celte série j chacun de ces morceaux a été écrit en même temps que quelqu'un des ouvrages qui la composent, et représente, pour qui sait bien voir, le même groupe d'idées. Ainsi \e Journal (Vunjacobite de 1819 est du temps de Han dlslande, le Journal d*un révolutionnaire de 1 850 est du temps de Notre-Dame de Paris. Eu consultant les dates qu'on a eu soin de placer en tête de tous ces fragments, ceux des lecteurs qui se plaisent à ces sortes de comparaisons, même lorsqu'il s'agit d'ouvrages aussi peu im-
pAuu — TTr. smox raçon et c*. rub s'cRFonrii, 1.
LITTERATURE
portant!; mie celni-ci, pourront voir aisément à quelle œuvre de rauleur, à quel moment de sa manière, à quelle plia5ie de sa pensée sur la société et sur l'art se rattache chacune des divisions de ce livre; Ces deux volumes côtoient tous les autres en les reflétant. On y retrouve, de 1810 à 1834, sur une échelle plus rapide mais qui n'a pas moins d'échelon?!, tous, les changements succrssirs de style et de pensée, toutes les modilications d'opinion et de forme, tous les clar&^issements d'horizon politique et littéraire que les personnes qui veulent bien suivre le développement de son esprit ont pu remarquer "en fpravissant la série totule de ses œuvres.
Ces changements, ces modifications, ces élargissements, est-ce décadence, comme on Ta dit? est-ce progrés, comme il le croit? il pose la question. Le lecteur la décidera.
Ce qui n'est une question pour personne, il Tespére du moins, c'est le comp'et désintéressement qui a présidé aux diverses modifications de ses opinions. Les Guébres ne s'agenouillaient que devant le soleil; lui, il ne s'agenouille que devant le vérité.
Il livre ce recueil nu public en toute franchise et en toute confiance. Dans des temps comme les nôtres, où les événements font si rapidement changer d'aspect aux doctrines et aux hommes, il a pensé que ce ne serait peutêtre pas un spectacle sans enseignement que le développement d'un esprit sérieux et droit qui n'a encore été directement mêlé a aucune chose politique et quia silencieusement accompli toutes ses révolutions sur lui-même, sans autre but que la satisfaction de sa conscience. Ceci est donc avant tout une œuvre de probité. Le premier de ces deux volumes ne contient que deux divisions ; l'une a pour titre : Journal des idées, des opinion?» et des lectures d'un jeune jacobite de 1819; l'autre*: Journal des. idées et des opinio7is d'un révolutionnaire de 1850 Comment et par quelle série d'expériences successives le jacobite de 1819 est-il de\enu le révolutionnaire de 1830, c'est ce que Fauteur écrira peiit-ôlre un jour; et cette toute modeste His* toire des révolutions intérieures d'une opinion politique honnête ne sera peut-être pas un appendice inutile à la grande histoire des révolutions générales de notre temps. Pourquoi, en effet, ne pas con (rouler plus souvent qu ou ne le fait les révolutions de l'individu avec les révolutions de la société? Qui sait? la petite chose éclaire quelquefois la grande. En attendant qu'il essaye ce travail tout à la fois psychologique et hislori(|ue, individuel et universel, il croit devoir publier comme documents, et absolument tels qu'ils ont clé écrits chacun dans leur temps, ces deux journaux d'idées, l'un de 1819, l'autre de 1830, faits tous deux par te même homme, et si différents.
Ce ne sont pas des faits qu'il faut chercher dans ces journaux. Il n'y en a pas. Nous le répétons, ce sont des idées. Des idées à l'état de gerni * dans le premier, à l'étal d'épanouissement dans le second.
Le plus ancien de ces deux journaux surtout, celui qui occu|)e l^'s deux cents premières pages de ce volume, a besoin d'être lu avec une extrême indulgence, et sans que le lecteur en perde un seul instant la date de vue, 1819. L'auteur l'olfre ici, non comme œuvre littéraire, mais comme sijet d'étude et d'observation pour les esprits attentifs et bieuveillanls qui ne dédaignent pas de chercher dans ce qu'un enfant balbutie les rudiments de la pensée d'un homme. Aussi, pour que cette partie du livre ait du moins le mérite de présenter une base sincère aux éludes de ce genre, a-t-ou eu soin de l'imprimer, sans y rien changer, absolument telle qu'on l'a recueillie, <oil dans les publications du temps aujourd'hui oubliées, .soit dans des dossiers de notes restées manuscrites. Ce recueil représente durant deux années, de l'Age de seize ans à l'Age de dix-huit ans l'étcit de l'esprit de l'auteur, et, par assimilation, autant qu'un échantillon aussi incomplet peut permettre d'en juger, Tétai de l'esprit d'une fraction assez notable de la génération d'alors. Ce n'est même que parce qu'en le généralisant ainsi il peut offrir, jusqu'à un certain point, celte sorte d'intérêt, (fu'on a. cru qu'il n'était peut-être pas tout â fait inutile de le présen- Icr au pu!)lic. En se plaçanl à ce point de vue, tout ce (jue renferme ce Journal des idées d'un royaliste adoles-
cent d'il y a quinze ans acquiert, à défaut de la valeur biographi(|ue qu'un nom plus considérable en tête de ce livre pourrait seul lui donner, cette aorte de valeur historique qui s'attache é tous les documents honnêtes ou se retrouve la physionomie d'une époque; de quelque part qu'ils viennent. Il y a de tout dans ce journal. C'est le
Îrofil à demi effacé de tout ce que nous nous fiffurions eo 819. C'est, comme dans nos cerveaux alors, le dialogue de tous les contraires. Il y a des recherches histori<|ues et des rêveries, des élégies et des feuilletons, de la critique et de la poésie; pauvre critique! pauvre poésie, surtout! Il y a de petits vers badins et de grands vers pleureurs ; d'honorables el furieuses déclamations contre les tueurs de rois ; des épitres on les hommes de 1793 sont égratignés avec des epigrammes de 1754, espèces de petites satires sans poésie nui caractérisent assez bien le royalisme voltairicn de 1818, nuance perdue aujourd'hui. H y a des rêves de réforme pour le théâtre el des voeux d'immobilité pour l'Etal; tous les styles qui s^essayent à la fois, depuis le sarcasme de pamphlet jus(|tt'à l'ampoule oratoire ; toutes sortes d'instincts classiques mis au service d'une pensée d'innovation littéraire; des plans de tragédies faits au collège ; des plans de gouvernement faits é l'école. Tout cela va, vient, avance, recule, se mêle, se coudoie, se heurte, se contredit, se querelle, croit, doute, tAtonne, nie, affirme, sans but visible, sans ordre extérieur, sans loi apparente ; et cependant an fond de toutes ces choses, nous le croyons du moins, il y a une loi, un ordre, un but. Au fond comme à la surface, il y a ce qui fera peutêtre pardonner à l'auteur l'insuffisance du talent et la faillibilité de l'esprit, droiture, honneur, conviction, dés* intéressement ; et au milieu de toutes les idées contradictoires qui bruissenl à la fois dans ce chaos d'illusions généreuses et de préjugés loyaux, sous le Uot le plus obscur, sous l'entassement le plus désordonné, on sent poin« dre et se mouvoir un élément qui s'assimilera un jour tous les autres, l'esprit de liberté, que les instincts de l'auteur appliqueront d'abord'à l'art, puis, par un irrésistible entraine!i:ent de logique, a la société; de façon que chez lui, dans un temps donné, aidées, il est vrai, par l'expérience et la récolle de faits de chaque jour, les idées littéraires corrigeipnt les idées politiques.
Tel qu'il est doue, ce Journal d'un jeune jacobite de 1819 no nous parait pas complètement dépourvu de signification, ne tùt-ce qu'à cause de l'espèce de jour douteux qui flotte sur toutes ces idées ébauchées, sorte de lumière indécise faite de deux rayons opposés qui viennent l'un du couchant, l'autre de l'orient, crépuscule de monarchisme politique qui finit, aube de la révolution littéraire qui commence.
Immédiatement après ce Journal des idées d'un roya» liste de 1819, l'auteur a cru devoir placer ce qu'il a intitulé : Journal des idées d'un révolutionnaire de 1830. A onze ans d'intervalle, voilà le même esprit, traasformé. L'auteur pense que tous ceux de nos contemporains qui feront de bonne foi le même repli sur eux-mêmes ne trouveront pas des modifications moins prafondes dans leur pensée, s'ils ont eu la sagesse et le désintéressement de lui laisser son libre développement en présence des faits et de^ résultats.
Quant à ce dernier journal en lui-même, voici de quelle manière il s'est formé. Âpres la Révolution de juillet, pendant les derniers mois de 1830 et les premiers mois de 1831, l'auteur reçut, de l'ébranlement que les événements donnaient alors â toute chose, des impressions telles, qu'il lui fut impossible de ne pas' en laisser trace quelque part, il voulut constater, en s en rendant compte sur-le-champ, de quelle façon et jusqu'à Quelle profondeur chacun des faits* plus ou moins inattendus qui se succédaient troublttit la masse d'idées politiques qu'il avait amassée goutte à goutte depuis dix ans. A mesure qu'un fait nouveau dégaj^eait en lui une idée nouvelle, il enregistrait, non le Tait, mais l'idée. De là ce journal.
On a cru devoir donner ce titre, Journal, aux deux divisions oui composent le premier volume de ce livre, parce qu il a semblé que, de tous les titres possibles, c'était encore odoi qui convenait le mieux. Cependant, afin
qu'on ne cherche pas dans ce ii\re nuire chuse que ce qu'il renferme, et qu'on ne s'allende pas à trouver dans CCS deux journaux une peinture historique, ou biographique, ou anecdotîque, avec curiosilés^ particularités et noms propres, de Vannée 1819 et de Tannée 1830, nous insistons sur ce point, que ces deux journaux contiennent, non les faits, mais seulement le retentissement des faits. La formation du second volume de cette collection n'a besoin que de quelques mots pour s'expli(]uer d'elle* même. C'est une série de fragments écrits a diverses époques, et publiés pour la plupart dans les recueils du temps où ils ont été écrits. Ces fragments sont disposés par ordre chronologique; et ceux des lecteurs qui, en lisant chaque morceau, voudront ne point oublier la date iju'il porte, pourront reman|uer de nuclle façon l'idée de lauteur mûrit d'année en année et dans la forme et dans le fond, depuis rélude sur Voltaire, aui est de 1823, jusqu'à l'étude sur Mirabeau, qui est de 1834. C'est d'ailleurs peut-être la seule chose frappante de ce volume, à la composition duquel n'a été mêlé aucun arrangement artificiel, qu'il commence par le nom de Voltaire et finisse par le
nom de Mirabeau. Cela montrerait, s'il n'en existait pas
en effet, c'est le dix-huitiéme siècle système, Mirabeau c'est le dix-huitiéme siècle action.
Le premier de ces deux volumes enserre onze années de la vie intellectuelle de l'auteur, de 1819 a 1830. Le second contient également onze années, de 1823 9 1834. Mais, comme une partie de ce second volume rentre dans rinfervalle de 1819 à 1830, les deux volumes réunis n'offrent le mouvement en bien ou en mal de la |)ensée de celui qui les a écrits que sur une échelle de quinze années, de 1819 à 1854.
Nous ne ferons aucune observation sur les dépouillements de style et de manière (|ue la critique y pourra noter de saison en saison. L'esprit de tout écrivain progressif doit élre comme le platane dont Técorce se renouvelle à mesure f^ue le tronc grossit.
Pour iinir ce que nous avons d dire de ce livre, si l'on nous demandait de le caractériser d'un mot, nous dirions que ce n'est autre chose qu'une sorte d'herbier où la pensée de l'auteur a déposé, sous étiquette, un échantillon tel quel de ses diverses floraisons successives.
Que le lecteur de bonne foi compare et juge si la loi selon laquelle s'est développée cette pensée est bonne ou mauvaise.
Maintenant il se rencontrera peut-être des esprits bienveillants et sérieux qui demanderont à l'auteur quelle est la formule actuelle de ses opinions sur la société et sur l'art.
L'espace lui manque ici pour répondre À la première de ces deux questions. Ce serait un livre tout entier à faire ; il le fera quelque jour. Des matières si graves veulent être traitées à fond et ne sauraient élre utilement abordées dans un avant-propos. Le peu de pages qui nous reste 'morcellerait la pensée de l'auteur sans profit, car il serait impossible de détacher, pour des proportions si exiguës, rien de fini, d'organisé et de complet d'un bloc d'idées où tout se tient et fait ensemble. De quelaue façon que nous nous y prissions, il y aurait toujours aes atlérences latérales sur lesquelles il inudrait s'expliquer, des choses purement affirmées faute de marge pour les démontrer, des préliminaires supposés admis, des conséquences tronquées, d'autres qui se ramifieraient trop à l'étroit ; en un mot, (les tangentes et des sécantes dont les extrémités dépa$:;eraient les limites de cette préface.
En attendant <^u'il puisse se dérouler complètement et é l'aise dans un écrit spécial, l'auteur croit pouvoir dire dés à présent que, auoique le Journal d'un révolutionnaire de 1 850 renferme beaucoup de choses radicalement vraies selon lui, sa pensée politique actuelle est cependant plutôt renrésentée par les dernières pages du second de ces deux volumes que par les dernières pages du premier. Si jamais, dans ce grand concile des intelligences où se débattent de la presse à la tribune tous les intérêts généraux de la civilisation du dixHieaviéme siècle, il avait la pa-
role, lui si petit ou prô.^e^C€ de choses si grandes, il la prendrait sur l'ordre du jour seulement, et il ne demanda rail qu'une chose pour commencer : la substitution des questions sociales aux questions politiques. Une fois son intention politique ainsi esquissée, il croit
fiouvoir répondre avec plus de détail aux personnes qui e questionneraient sur son intention liltéraire. Ici il peut être plus aisément et plus vite compris; tout ce qu'il a écrit jusqu'à ce jour sert de commentaire à ses paroles. (Ju'on lui permette donc quelques développements sur un sujet plus important qu'on ne le pense communément. Quand on creuse l'art, au premier coup de pioche on entame les questions littéraires; au second, les questions sociales.
L'art est aujourd'hui à un bon point. Les querelles de mots ont fait place à l'examen des choses. Les noms de guerre, les sobriiiuels de p^Vti, n'ont plus de signification pour personne. Ces appellations de classiques et de romanliqueSf que. celui qui écrit ces ligues s'est toujours refusé à prononcer sérieusement, ont disparu de toute conversation sensée aussi complélemeut que les ubiquitaires et les antipocdohnptistes. Or c'est déjà un grand progrès dans une discussion quand les mots de parti sont hors de combat. Tant qu'on en est à la bataille des mots, il n'y a pas moyen de s'entendre; c'est une mêlée furieuse, acharnée et aveugle. Cette bataille, qui a si longtemps assourdi notre littérature dans les dernières années de la Restauration, est finie aujourd'hui. Le public commence à distinguer nettement le contour des questions réelles trop longtemps cachées aux yeux par la poussière uue la polémique Ttisait autour d'elles. Le pugilat des tnéories a cesse. Le terrain de l'art maintenant n'est plus une arène, c'esl un champ. Ou ne se bat plus, on laboure. *
A notre avis, la victoire est aux générations nouvelles. Elles ont pris grandement position dans tous les arts. Nous essayerons peut-être un jour de caractériser le point précis où elles en sont sous les diverses formes, poésie, peinture, sculpture, musique et architecture, et nous tâcherons d'indiquer par quels progrés et selon quelle loi il nous semble que doit s'opérer la fusion entre les nuances différentes des jeunes écoles, soit qu'elles cherchent plus spécialement le caractère^ comme les gothiques, ou le style, comme les Grecs.
£n attendant, l'impulsion est donnée, la marée monte. Les doctrines de la liberté littéraire ont ensemencé l'art tout entier. L'avenir moissonnera.
Ce n'est pas (|ue nous, plus que d'autres, nous croyions l'art perfectible. Nous savons qu'on ne dépassera ni Phidias, ni Raphaël. Mais nous ne déclarons pas, en secouant tristement la tête, qu'il est à jamais impossible de les é|jaler. Nous ne sommes pas ainsi dans les secrets de Dieu. Celui qui a créé ceux-là ne peut-il pas en créer d'autres ? Pourmioi vouloir arrêter l'esprit humain ? Toutes les époques lui conviennent, tous les climats lui sont bons. L'antiquité a Homère, mais le moyen ége a Dante. Shakspeare et les cathédrales au Nord; la Bible et les pyramides à l'Orient.
El quelle époque aue celle-ci I nous l'avons déjà dit ailleurs et plus d'une (bis, le corollaire rigoureux d'une révolution politique, c'est une révolution littéraire. Que voulez-vous que nous y fassions? Il y a quelque chose de fatal dans ce perpétuel* parallélisme de la littérature et de la société. L'esprit humain ne marche pas d'un seul pied. Les mœurs et les lois s'ébranlent d'abord; l'art suit. Pourquoi lui clore l'avenir? Les magnifiques ambitions font faire les grandes choses. Est-ce que le siècle rj^ui a été assez grand pour avoir son Charlemague serait trop petit pour avoir son Shakspeare ?
Nous croyons donc fermement à l'avenir. On voit bien flotter encore cà et là sur la surface de l'art quelques tronçons des vieilles poétiques démêlées, lesquelles faisaient déjà eau de toutes parts il y a dix ans. On voit bien aussi quelques obstinés qui se cnmponnent à cela. Rarinantes. Nous les plaignons. Mais nous avons les yeux ailleurs. S^l nous était permis à nous qui sommes bien loin de nous compter parmi les hommes prédestinés qui résoudront ees grandes questions par de grandes œuvres, s'il nous
élait permis de hasarder une coojeclure sur ce cjuî doit i.Jvenir de l'art, nous dirions (jirà notre avis, d*ici à peu d'années, Fart, sans renoncer à toutes ses autres formes, se résumera plus spécialement sous la forme essenlielle et culminante du drame. Nous avons expliqué pourquoi dans la |)réface d'un livre qui ne vaut pas la peine d'élre rappelé ici.
Aussi les quelques roots que nous allons dire du drame s'appliquent dans notre pensée, sauf de légères variantes de rédaction, à la poésie tout entière, et œ qui s'applique à la poésie s'anplique à l'art tout entier.
Selon nous aonc, le drame de Tavenir, pour réaliser l'idée auguste que nous nT)U8 en faisons, uour tenir dignement sa place entre la presse et la tribune, pour jouer comme il convient son rôle dans les choses civilisantes, doit être grand et sévère par la forme, grand et sévère par le fond.
Les questions de forme ont été toutes abordées depuis plusieurs années. La forme importe dans les arts. La torme est chose beaucoup plus absolue qu'on ne pense. C'est une erreur de croire, par exemple, qu'une même pensée peut s'écrire de plusieurs manières, qu'une même idt>e peut avoir plusieurs formes. Une idée n'a jamais qu'une forme, qui lui est propre, qui est sa forme excellente, sa forme complète, sa forme rigoureuse, sa forme essenlielle, sa forme préférée par elle, et qui jaillit toujours en bloc avec elle du cerveau de l'homme de génie. Ainsi, chez les grands poètes, rien de plus inséparable, rien de nlus adhèrent, rien de plusconsubstantiel, que l'idée et 1 expression de l'idée. Tuez la forme, presque toujours vous tuez l'idée. Otez sa forme à Homère, vous avez .Bit aube.
Aussi tout art qui veut vivre doit-il commencer par bien se poser à lui-même les questions de forme, de langage et de style.
Sous ce rapport, le progrès est sensible en France depuis dix ans. La langue a subi un remaniement profond.
Et, pour que notre pensée soit claire, qu'on nous permette d'indiquer ici en quelques mots les diverses formations de notre langue, qui valent la peine d'être étudiées, ii partir du seizième siècle surtout, époque où la langue françaif^e a commencé à devenir la langue la plus littéraire de l'Europe.
On peut dire de la langue française au seizième siècle que c'est tout à fait une langue* de la Renaissance. Au seizième siècle, l'esprit de la Renaissance est partout, dans la langue comme dans tous les arts. Le goût romainbyzantin, que le grand événement de 1454 a fait refluer sur rOçcident, et qui avait par degrés envahi Tllalie dés !» seconde moitié du quinzième siècle, n'arriva guère en France qu'au commencement du seizième; mais à Tinslanl même il s'empare de tout, il fait irruption partout, il inonde tout. Rien ne résiste au flot. Arenilectui e, poésie, musique, tous les arts, toutes lés études, toutes les idées, jusiju'aux ameublements et aux costumes, jus(ju'à la législation, jusqu'à la théologie, jusqu'à la médecine, jusqu'au blason, tout suit pèle-méme et s'en va à vaul'eau sur le torrent de la Renaissance. Li langue e^l une des premières choses atteintes; en un moment elle se rem))lit de mots latins et grecs: elle déborde de néologismes; son vieux sol gaulois disparaît presque entièrement sous un chaos sonore de vocables homériques et virgilicns. A celte époque d'enivrement et d'enthousiasme pour l'antiquité lettrée, la langue française parle grec et latin comme l'architecture, avec un désordre, un embarras et un charme infinis; c'est un bégayement classique adorable. Moment curieux ! c'est une langue qui n'est pas faite, une langue sur laquelle on voit le mot grec et le mot latin à nu, comme les veines et les nerfs sur l'écorché. Et pourtant, celte langue qui n'est pas faite est une langue souvent bien belle; elle est riche, ornée, amusante, copieuse, inépuisable en forme, haute en couleur; elle est barbare à force d'aimer la Grèce et Rome; elle est pédante et naïve. Observons en passant qu'elle semble parfois chargée, bourbeuse et obscure. Ce n'est pas sans troubler profondément la limpidité de noire vieil idiome gaulois que ces deux langues mortes, la latine et la grec*
que, y ont si brusquement vidé leurs vocabulaires. Chose remarquable et qui s'explique par tout ce que nous venons de dire, pour ceux qui ne comprennent que la langue courante, le français du seizième siècle est moins intelligible que le français du quinzième. Pour cette classe de lecteurs, Brantôme est moins clair que Jean de Troycs.
Au commencement du dix-septième siècle, cette lanf^ue trouble el vaseuse subit une première fittralion. Opération mystérieuse faite tout k la fois par les années et par les hommes, par la foule et par les lettrés, par les evéne* ments et par les livres, par les mœurs et par les idées, qui nous donne pour résultat l'admirable langue de P. Mathieu et de Mathurin Régnier, qui sera plus tard celle de .Molière et de la Fontaine, et plus tard encore celle de S.'iint' Simon. Si les langues se fixaient, ce qu'à Dieu ne plaise, la langue française aurait dû en rester là. C'était une belle langue que celte poésie de Régnier, que cette prose de Mathieu! c'était une tangue déjà mûre, el cependant toute jeune, une langue qui avait toutes les qualités les plus contraires, selon le besoin du poêle; tantôt ferme, adroite, svelte, vive, serrée, étroitement ajustée. sur l'intention de l'écrivain, sobre, austère, précise, elle allait a pied vi sans images et droit au but; tantôt majestueuse, lento et tout empanachée de métaphores, elle tournait largement autour de la pensée, comme les carro>ses à huit chevaux dans un carrousel. C'était une langue élaslii{ue et souple, facile à nouer et a dénouer au grc de toutes les fantaisies de la période, une langue toute moirée de ligures et d'accidents ]iiltoresques; une langue neuve, sans aucun mauvais pli, qui prenait merveilleusement la forme de l'idée, el qui, par moments, flottait quelque peu à l'entour, autant ((u il le fallait pour la grâce du style. C'était uue langue pleine de fières allures, de propriétés élégantes, de caprices amusants; commode et naturelle à écrire, donnant parfois aux écrivains les plus vulgaires toutes .sortes de bonheurs d'expression qui faisaient partie de son fonds naturel. C'était une langue forte et savoureuse, tout à la fois claire et colorée, pleine d'esprit, excellente au goût, ayant bien la senteur de ce.s origine.^, trés-françiise el pourlant laissjint voir distinctement so\is chaque mol sa racine hellénique, romaine ou castillane; une4nngue calme et transparente, au fond de la(|uelle on distinguait nettement toutes ces magnifiques étymologies grecques, latines ou espagnoles^ comme les perles et les coraux sous l'eau d'une mer limpide.
Cependant, dalis la seconde moitié du dix-septième siècle, il s'éleva une mémorable école de lettrés qui soumit à un nouveau débat toutes les questions de poésie et de grammaire dont avait été remplie h première moitié du même siècle, et qui décida, à tort selon nous, pour Malherbe contre Réguler. La langue de Régnier, qui semblait encore très-bonne à Molière, parut trop verte et trop peu faite a ces sévères et discrets écrivains. Racine la clarifia une seconde fois. Cette seconde distillation, beaucoup plus artificielle que la première, beaucoup plus littéraire et beaucoup moins populaire, n'ajoute à la pureté et à la . limpidité de l'idiome qu'en le dépouillant de près |ue toutes ses propriétés savoureuses el colorantes, et en le rendant phis propre désormais à l'abslraction qu'à l'image; mais il est impossible de s'en plaindre quand on songe qu'il en est résulté Bnïa;7;2tct/j, Estherti Athaliet œuvres belles et graves, dont le style sera toujours religieusement admiré de quiconque acceptera avec bonne foi les conditions sous lesquelles il s'est formé.
Toute chose va à sa fin. Le dix-huitième siècle filtra et tamisa la langue une troisième fois. La langue de Rabelais, d'abord épurée par Régnier, puis distillée par Racine, acheva de déposer dans i'alambic de Voltaire les dernières molécules de la vase natale du treizième siècle. De la cette langue du dix-huitième siècle, parfaitement claire, sèche, dure, neutre, incolore et insipide, langue admirablement propre à ce qu'elle avait à faire, langue du raisonnement et non du sentiment, lafigue incapable de colorer le style, langue encore .souvent charmante dans la prose, et en même temps très-haïssable dans le vers; langue de philosophes en un mot, et non de poêles. Car la philosophie du dix*huitiéme siècle, qui est 1 esprit d'aoa*
ET PHILOSOPHIE MÊLÉES
lyse arrivée sa plus coin pléle expression, n'est pas moins hostile â la poésie qi]*à la religion; parce que la poésie comine la religion n'est qu'une pfrande synthèse. Voltaire ne se hérisse pas moins devant Homère que devant Jésus. Au dix-neuvième siècle, un changement s'est fait dans les idées à la suite du changement qui s'était fait dans les choses. Les esprits ont déserté cet aride sol voltairien, sur lequel le soc de l'art s'ébréchait depuis si longtemps pour de maigres moissons. Au vent philosophique a succédé un souille religieux, â l'esprit d'analyse l'esprit de synthèse, au démon démolisseur le^énie de la reconstruction, comme â la Convention avait succédé l'Empire, à Robespierre Napoléon. Il est apparu des hommes doués de la faculté de créer, et ayant tous les instincts mystérieux qui tracent son itinéraire au génie. Ces hommes, que nous
depuis cent ans, n'était plus en France qu'une littérature, est redevenu une poésie.
Au dix-huitième siècle il avait fallu une langue philosophicjue, au dix-neuvième il fallait une langue poétique.
G est en présence de ce besoin qiie, par instinct et presque â leur insu, les poêles de nos jours, aidés d'une sorte de sympathie et de concours populaire, ont soumis la lanc|;ue à celte élaboration radicale qui était si mal comprise il y a quelques années, qui a été prise d'abord pour une levée en masse de tous les solécismes et de tous les barbarismes possibles, et qui a si longtemps fait taxer . d'ignorance et d'incorrection tel pauvre jeune écrivain consciencieux, honnête et courageux, philologue comme Dante en même temps que poète, nourri des meilleures études classiques, lequel avait peut-être passé sa jeunesse â ne remporter dans les collèges que des prix de grammaire.
Les poètes ont fait ce travail, comme les abeilles leur iniel, ne songeant a autre chose, sans calcul, sans préméditation, sans système, mais avec la rare et naturelle intelligence des a oeil les et des poètes. Il fallait d'abord colorer la langue, il fallait lui faire reprendre du corps et de la saveur; il a donc été bon de la «mélanger selon certaines doses avec la fang.?. féconde des vieux mots du seizième siècle. Les contraires se corrigent souvent l'un par l'autre. Nous ne pensons pas qu'on ait eu tort de faire infuser Ronsard dans cet idiome affadi par Dorât.
L'opération d'ailleurs s'est accomplie, on le voit bien maintenant, selon les lois grammaticales les plus rigoureuses. La langue a été retrempée à ses origines. Voilà tout. Seulement, et encore avec une réserve extrême, on a remis en circulation un certain nombre d'anciens mots nécessaires ou utiles. Nous ne sachons pas qu'on ait fait des mots nouveauf. Or, ce sont les mots nouveoux, les mots inventés, les mots faits artificiellement, qui détruisent le tissu d'une langue. On s'en est gardé. Quelques mots frustes ont été refrappés au coin de leurs étymologies. D'autres, tombes en nanalité et détournés de leur vraie signification, ont été ramassés sur le pavé et soigneusement replacés dans leur sens propre.
De toute cette élaboration, dont nous n'indiquons ici que Quelques détails pris au hasard, et surtout d\i travail simultané de toutes les idées particulières à ce siècle (car ce sont les. idées qui sont les vraies et souveraines faiseuses de langues), il est sorti une langue qui, certes, aura aussi ses grands écrivains, nous n'en doutons pas; une fangue forgée pour tous les accidents possibles de la pensée, langue qui, selon le besoin de celui qui s'en sert, a la grâce et la naïveté des allures comme au seizième siècle, la fierté des tournures et la phrase à grands plis comme au dix-septième siècle, le calme, l'équilibie et la clarté comme au dix-huitième; langue propre â ce siècle qui résume trois formes excellentes de notre idiome, sous une forme plus développée et plus complète, et avec lai|uelle aujourahui Fécrivajn qui en aurait le génie pourrait sentir - comme Rousseau, penser comme Corneille, et peindre comme Mathieu.
Cette langue est aujourd'hui â peu près faite. Comme prose, ceux qui l'étudieni dans les nobles écrivains qu'elle
possède déjà, et que nous pourrions nommer, savent qu'elle a mille lois â elle, mille secrets, mille propriétés, mille ressources, nées tant de son fonds personnel que de la mise en commun du fonds des trois langues qui l'ont précédée et qu'elle multiplie les unes par les autres. Elle a aussi sa prosodie particulière et toutes sortes de petites régies intérieures .connues seulement de ceux qui pratiquent, et sans lesquelles il n'y a pas plus de prose que de vei*s. Comme poésie, elle est aussi bien construite pour la rêverie que pour la pensée, pour l'ode que pour le drame. Elle a été remaniée aans le' vers par le mètre, dans la slro* phepar le rhythme. De là, une harmonie toute neuve, plus riche que l'ancienne, plus compliquée, plus proronde, et qui gagne tous les jours de nouvelles octaves.
Telle est, avec tous les développements que nous, ne pouvons donner ici à notre pensée, la langue que l'art du dix-neuvième siècle s'est faite, et avec laquelle, en particulier, il va parler aux masses du haut de la scène. Sans doute la scène, qui a ses lois d'optique et de concentration, modifiera cette langue d'une certaine façon, mais sans y rien altérer d'essentiel. Il faudra, par exemple, à la scène une prose aussi en saillie que possible, très-fermement sculptée, très-nettement ciselée, ne jetant aucune ombre douteuse sur la pensée, et presque en ronde-bosse ; il faudra à la scène un vers où les charnières soient assez multipliées pour qu'on puisse le plier et le superposer à toutes les formes les plus brusques et les plus saccadées du dialogue et de la passion. La prose en relief, c'est un besoin du théâtre ; le vers brisé, c ej^t un besoin du drame.
Ceci une fois posé et admî<, nous croyons que désormais tous les progrès de forme sérieux qui seront dans le sens grammaticalde la langue doivent être étudiés, applaudis et adoptés. Et qu'on ne se méprenne pas sur notre pensée, appeler les progrès ce n'est pas encourager les modes. Les modes dans les arts font autant de mal que les révolutions font de bien. Les modes substituent le chic, le pensif et le procédé d'atelier à l'étude austère de chaque cho^e et aux originalités individuelles. Les modes mettent à la disposition de tout le monde une manière vernis.sce et chatoyante, peu solide sans doute, mnis qui a quelquefois'un éclat de surface plus vif et plus amusant â l'œil que le rayonnement tranquille du talent. Les modes défigurent tout, font la grimace de tout profil et la parodie de toute œuvre. Gardonsnous des modes dans le style; espérons celte réserve de la sagesse des jeunes et brillants écrivains qui mènent au progrès les générations de leur âge. Il serait fâcheux qu'on en vint un jour à posséder des recettes courantes pour faire un style original comme les chimistes de cabaret font du vin de Champagne en mêlant, selon certaines doses, à n'importe quel vin blanc convenablement édulcoré, de l'acide tnrtrique et du bicarbonate de soude.
Ce style et ce vin moussent, la grosse foule s'en grise, mais le connaisseur n'en boit pas. Nous n'en viendrons pas là. Il y a un esprit de mesurent de critique en même temps qu'un grand souffle d'enthousiasme dans les nouvelles générations. La langue a été amenée à lin point excellent depuis quinze années. Ce qui a été fait par les idées ne sera pas détruit par les fantaisies. Réformons, ne déformons pas
Si le nom qui signe ces lignes était un nom illustre, si la voix qui parle ici était une voix puissante, nous supplierions les jeunes et grands talents sur qui repose le sort futur de notre littérature, si magnifique depuis trois siècles, de songer combien c'est une mission imposante que la leur, et de conserver dans leur manière d'écrire les habitudes les plus dignes et les plus sévères. L'avenir-, qu'on y pense bien, n'ft|)partient qu'aux hommes de style. Sans parler ici des admirables livres de l'antiquité, et pour nous renfermer dans nos lettres nationales, essayez d'ôler à la pensée de nos grands écrivains l'expression qui lui est propre; ôtez é Molière son vers si vif, si chaud, si franc, si amusant, si bien fait, si bien tourné, si bien point ; ôtez â la Fontaine la perfection naïve et gauloise du détail; ôtez à la phrase de Corneille ces muscles vigoureux, ces larges attaches, ces belles formes de vigueur exagiTée qui feraient du vieux poète demi-romain, demi espagnol, le Michel- Ange de notre tragédie, s'il entrait dans la composition de son Aénie autant d'imagination que de pensée; ôtez à Ra-
MTÏÉnATUHK
cÎDe la ligne qu*U a dans le style comme Raphaël, lifi^ne chasle, harmonieuse el discrète comme celle de Raphaël, quoiaue d*un {;oùt inférieur, aussi nnrê, mais moins
{[rande. aussi parfaite, qnoique moins suolime ; ôtez h Féneou. rhomme de son siècle qui a le mieux senti la beAUté antique, celle prose auj^si mélodieuse et aussi sereine que le vers de Racine, dont elle est sœiir;^ ôlez à fiossuet le magniiicfue port de tête de sa uériode ; ôle/ A Boileau sa manière sobre el g^ravc, admirablement colorée quand il le faut; ôtez à Pascal ce style invente el mathématique qui a tant de propriété dans le mot, tant de loj^iquedans la métaphore ; ôlez À Voltaire cette prose clnire, solide, indestructible, celle prose de cristal de Candide et du Diclionnuire philosophique; ôlez à tous ces grands hommes celte simple et petite cnose, le style; el de Voltaire, de Pascal, de Boileau, de Bossuet, de Fenelon, de Racine, de Corneille, de la Fontaine, de Molière, de ces maîtres, que vous restera-l-il? Nous l'avons dit plus haut, ce qui reste d'ilumére après qu'il a nasse par Biluul>é.
C'est le style qui fait la durée de Tœuvre et Timmortalité du poète. La belle «expression embellit la belle pensée et la conserve; c'est tout à la fois une parure el une armure. Le style sur l'idée, c'est l'émail sur la dent.
Dans tout grand écrivain il doit y avoir un grand grammairien, comme un griiud algébristé dans tout grand astronome. Pascal contient Vaugclas; Laçrange contient Bezout.
Aussi l'élude de la langue est elle aujourd'hui, autant que jamais, la première condition nour tout artiste qui veut que son œuvre naisse viable. Cela est admirat)Iement compris maintenant par les nouvel les générations littéraires. Nous voyons avec joie oue les jeunes écoles de peinture el de sculpture, si haut placées à cette heure, comprennent de leur côlé combien est importanie pour elleaussi la science de leur langue, qui esl le dessin. Le dessin ! le dessin ! c*cst la loi pren^ière de tout art. Et ne croyez pas que celle loi retranche rien à la liberté, à la fantaisie, à la nature. Le dessin n'est ennemi ni de la chair, ni de la couleur. Quoi qu*en disent les exclusifs el les incomplets, le dessin ne fait obstacle ni à Puget, ni à Rubens. Aujourd'hui donc, dans toutes les directions de l'activité intellectuelle, sculpture, peinture et poésie, que tous ceux qui ne savent pas dessiner rapprennent. Le style est la clef de l'avenir. Sans le style et sans le dessin, vous pourrez avoir le succès du moment, l'applaudissement, le bruit, la fanfare, les couronnes, Tacclamation enivrée des multitudes; vous n'aurez pas le vrai triomphe, la vraie gloire, la vraie conquête, le vrai laurier. Comme dit Cicéron, insignia victorix, non victoriam.
Sévérité donc et grandeur dans la forme; et, pour que l'œuvre soit complète, grandeur et sévérité dans le fond. Telle esl la loi actuelle de Vart'; sinon il aura peut-être le présent, mais il n*aura pas l'avenir.
Dans le drame surtout, le fond importe, non moins certes que la forme. Et ici, s'il nous élait permis de nous ciler nous-méme, nous transcririons ce que nous disions il y a im an dans la préface d'une pièce récemment jouée : c L'^u- (i leur de ce drame sait combien c'est une grande et sérieuse n chose que le théâtre; il sait que le drame, sans sortir des « limites impartiales de l'art, a une mission nationale, une « mission sociale, une mission humaine. Quand il voit chatf Que soir ce peuple si intelligent A si avancé, qui a fail a de Paris la cité centrale du progrès, s'entasser en foule « devant un rideau que sa pensée, à lui chétif poète, va « soulever le moment d'après, il sent combien il est peu u de chose, lui, devant tant d'attente et de curiosité; il <( sent que, si son talent n*est rien, il faut que sa probité « soit tout; il s'interroge avec sévérité et recueillement t sur la portée philosophique de son œuvre; car il se sait « respectable, el il ne veut pas que celte foule puisse lui a demander compte un jour de ce qu'il lui aura^enseigné. « Le poêle aussi a charge d'âmes. Il ne faut pasaue la mul- <c tilude sorte du théâtre sans emporter avec elle quelque <i moralité austère et profonde. Aussi espère-t-il bien, Dieu « aidant, ne développer jamais sur la scène (du moins tant (( que dureront les temps sérieux où nous sommes) que des a choses pleines de leçons et de conseils. Il fera toujours a apparaître volontiers le cercueil dans la salle du banquet, « la prîÂre des morts â travers les refrains de l'orgie, la
(t cagoule à côté du masque. Il laissera quelt^uefois le car« f< naval débraillé chanter à tue-tête sur l avanl-scêne; « mais il lui criera du fond du théâtre : Mémento quia pula vis es ! Il sait bien que l'art seul, l'art pur, l'art propre* « ment dit, n'exige pas tout cela du poêle ; mais il pense « qu'au théâtre surtout il ne sufGl pas de remplir seulement 'i les conditions de l'art. »
Le IhéiUre, nous le répétons, est une chose qui enseigne et qui civilise. Dans nos temps de doute et de curiosité, le théâtre est devenu pour les multitudes ce qu'était l'église au moyen âge, le lieu attrayant cl central. Tant que ceci durera', la fonction du poète dramatinue sera plus qu'une magislratureet presque un sacerdoce. Il pourra faillir comme hinune; comme poêle, il devra être pur, digne et sérieux.
Désormais, à noire avis, au point de maturité où celte époque esl venue, l'art, quoi qu'il fasse, dans ses fantai* sies les plus floltante^l les plus échevelées, dans ses calques les plus sévêr^de la nature, dans ses créations les plus échafaudées sur des rêves hors du possible el du réel, dans ses plus délicates exploralions de la mélaphysi-
3ue du cœur, dans ses plus larges peintures de la passion, e la passion chaude, vivante et irrélléchie; l'art, el en particulier le drame, qui est aujourd'hui sou expres<^ion la plus puissante el la plus saisissable à tous, doit avoir sans cesse présente, comme un témoin austère de ses Ira* vaux, la pensée du temps où nous vivons, la responsabilité qu'il encourt, la règle que la foule demande el attend de partout, la pente des idées el des événements sur laquelle notre époque est lancée, la perturbation fatale (^u un pouvoir spirituel mal dirigé pourrait causer au mi« lieu de cet ensemble de forces qui élaborent en commun, les unes au grand jour, les autres dans l'ombre, notre civilisation future. L'art d'à présent ne doit plus chercher seuh'menl le beau, mais encore le bien.
Ce n'est pas d'ailleurs que nous soyons le moins du monde partisan de Y utilité directe de l'art, théorie puérile émise dans ces derniers temps par des sectes philosophiques qui n'avaient pas étudie le fond de la question. Le drame, œuvre d'avenir el de durée, ne peut que tout perdre à se faire le prédicateur immédiat des trois ou quatre vérités d'occasion (|iie la polémique des partis met à la mode tous les cinq ans. Les partis ont besoin d'enlever une position politique. Us prennent les deux ou trois idées qui leur sont nécessaires pour cela, et avec ces idées ils creusent le sol nuit et jour autour du pouvoir. C'est un siège en règle. La tranchée, les é))aulemenls, la sape et la mine. Un beau jour les partis donnent l'assaut comme en juillet 1781), ou le pouvoir fail une sortie comme en juillet 1850, et la position est prise. Une fois la forteresse enlevée, les travaux du sié^e sont abandonnés, biet entendu ; rien ne parait plus Inutile, plus déraisonnable el plus absurde que les travaux d'un siég€ quand la ville est prise ; on comble les tranchées, la charrue passe sur les sa-
Iies, et les fameuses vérités politiques qui avaient servi à bouleverser toute celte plaine, vieux outils, sont jetées là et oubliées à terre jusqu'à ce au'un historien chercheur ail la bonté de les ramasser et ae les classer dans sa collection des erreurs el des illusions de rhumanité. Si quelque œuvre d'art a eu le malheur de faire cause commune avec la vérités' politiques, el.de se mêler à elles dans le combat, tant pis pour l'œuvre d'art; après la victoire elle sera hors de service, rejetée comme le reste, el ira se rouiller dans le tas. Disons-le donc bien haut,' toutes les larges el éternelles vérités qui constituent chez tous les |ieuples et dans tous les temps le fond même des senti* ments humains, voilà la matière première de l'art, de l'art immortel el divin; mais, il nya pas de matériaux pour lui dans ces constructions expédienles que la stratégie des partis multiplie, selon ses besoins, sur le terrain de 1a petite guerfe politique. Les idées utiles ou vraies un jour ou oeux, avec les<]uelles les partis enlèvent une position, ne constituent pas plus un système coordonné de vérités sociales ou philosophiques, que les zigzags et les parallèles qui ont servi à forcer une citadelle ne sont des rues cl des chemins.
Le produit le plus notable de Vart utile, de l'art en* rôle, aiscipliné el assaillant, de l'art prenant fait et cause
ET PUILOSOPUIE MÊLÉES.
dans le détail des querelles politiques, c*est le dramepamphlet du dix-huitième siècle, la traaédie philosophique, poëme hixan'e où la tirade obstrue le dialogue, où la maxime remplace la pensée ; œuvre de dérision et de colère qui s*évertue étourdiment à battre eu brècbe une société dont les ruines Tenlerreronl. Cerles. bien de l'esprit, bien du talent, bien du génie a été dépensé dans ces drames faits exprès qui ont démoli la Bastille; mai» la postérité ne s*en inquiétera pas. C'est une pauvre besogne a ses yeux que d'avoir mis en trngédie la préface de VEncyclopédie, La postérité s'occupera moins encore de la tragédie politique de la restauration, qu'a engendrée la tragédie philosophique du dix-huitième siècle comme la maxime a engendré l'allusion. Tout cela a été fort applaudi de son temps, et est fort oublié du nôtre. Il faut, après
vant lui. Plus il sera impartial et calme, plus il dédaignera le passager des questions politiques quotidiennes, plus il s'adaptera grandement à Tliomme de tous les temps et de tous les lieux ; plus il aura la forme de Tavenir. Ce n'est pas en se passionnant jietitemeut pour ou contre tel pouvoir ou tel parti qui a deux jours a vivrje que le créateur dramatique agira puissamment sur son siècle et sur ses contemporains. G*est par des peintures vraies de la nature éternelle jue chacun porte en soi j c'est en nous prenant, vous, moi, nous, eux tous, par nos irrésistibles sentiments de père, de fils, de mère, de frère et de sœur, d'ami et d*ennemi, d'amant et de maîtresse, d'homme et de femme; c'est en mêlant la loi de la Providence au jeu de nos passions ; c'est en nous montrant d'où viennent le bien et le mal moral, et où ils mènent ; c'est en nous kisant rire et pleurer sur des cho5;es «ui nous ressembleul, quoique souvent plus grandes, pluscnoisies et plus idéales que nous; c'est en sondant avec le spéculum du génie notre conscience, nos opinions, nos illusions, nos préjuges ; c'est en remuant tout ce qui est dans l'ombre au fond de nos entrailles; en un mot, c'est en jetant, tantôt par des rayons, tantôt par des éclairs, de larges joun? sur le cœur humain, ce chaos d'où le fiai luokdu poète tire un monde I — C'est ainsi, et pas autrement. — Et, nous le répétons , plus le créateur dramatique sera profond, désintéressé, général et universel dans son œuvre, mieux il accomplira sa mission et près des contempurains et près de la postérite. Plus le point de vue du poète ira s'élargissant, plus Je poète sera srand et vraiment utile à l'humanité. Nous comprenons 1 enseignement du poêle dramatique plutôt comme Molière que comme Voltaire, plutôt comme Shakspeare que comme Molière. Nous préférons Tartufe à Alahomel ; nous préférons lagô à Tartufe. À mesure que vous passez d'un de ces trois poètes à l'autre, voyez comme l'horizon s'agrandit. Voltaire parie à un parti, Molière parle à la société, Shakspeare pajrle à l'homme.
Poètes dramatiques, cest un homme bien convaincu qui vous conseille ici ; que «eux d'entre vous qui sentent en eux quelque chose de puissant, de généreux et de fort se mettent au-dessus des haines de parti, au-dessus même de leurs propres petites haines personnelles, s'ils en ont. Ne soyez ni ae Topposition ni du pouvoir, soyez de la société, comme Molière, et de rhamanité, comme Shakspeare. Ne
{irenez part aux révolutions matérielles que par les révoutions intellectuelles. N'ameutez pas des' passions- d'un jour autour de votre œuvre immortelle. Puisez profondément vos tragédies dans l'histoire, dans l'invention, dans le passé, dans le présent, dans votre cœur, dans le cœur des autres, et laissez à de moins dignes le drame de libelle, de personnalité et de scandale, comme vous laissez aux fabiicants de littérature le drame de pacotille, le drame-marchandise, le drame-prétexte-â-décorations.Que votre œuvre soit hante et grande, et vivante, et féconde, et aille toujours au fond des âmes. La belle gloire de courtiser des opinions qui se laissent faire, bien entendu, et qui vous donnent un applaudissement pour une caresse ! Inspirez -vous donc plutôt, si vous voulez la vraie renommée et la vraie puissance, des passions purement humaines, qui sont éternelles, que des passions politiques, qui
sont passagères. Soyez plus fiers d'un vers proverbe que d'un vers cocarde.
" Attirer la foule à un drame comme l'oiseau .i un miroir; passionner la multitude autour de la glorieuse fantaisie du poète, et faii'e oublier au peuple le gouverne*, meut qu'il a pour l'instant; faire pleurer les femmes sur une femme, les mères sur une mère, les hommes sur un homme; montrer, quand l'occasion s'en présente, le beau moral sous la difformité physique ; pénétrer sous toutes les surfaces pour extraire l'essence de tout ; donner aux grands le rcsj)ect des petits et aux petits la mesure des grands; enseigner qu'il y a souvent un peu de mal dans les meilleurs et presque toujours un peu de bien dans les pires, et, par là, inspirer aux mauvais l'espérance et l'indulgence aux bons; tout ramener, dans les événements de la vie possible, â ces grandes lignes providentielles ou fatales entre lesijuelles se meut la liberté humaine; profiler de ratlcnliou oes masses pour leur enseigner à leur insu, à travers le plaisir que vous leur donnez, les sept ou huit grandes vérités sociales, morales ou philosophiques, sans lesi|uelles elles n'auraient pas l'intelligence de leur temps : voilà, «i notre avis, pour le poète, la vraie utilité, la vraie influence, la vraie collaboration dans l'œuvre civilisatrice. C'est par cette voie magnifique et large, et non par la tracasserie politique, qu'un art devient un pouvoir.
Afin d'atteindre d ce but, il importe qiiie le théâtre conserve des proportions grandes et pures. Il ne faut pas que le drame du siècle de Napoléon ait une configuration moins auguste (lue la tragédie de Louis XIV. Son intluence sur les masses a'ailleurs sera toigours en raison directe de sa propre élévation et de sa propre dignité. Plus le drame sera placé haut, plus il sera vu ae loin. C'est pourquoi, disons-le ici en passant, il est à souhaiter (|ue les nommes de talent n'oublient pas rcxcellence^du grandiose et de Tidêal dans tout art qui s'adresse aux masses. Les masses ont l'instinct de l'idéal. Sans doute cVstun des principaux besoins du poète contemporain de peindre la société contemporaine, et ce besoin a déjà proauit de notables ouvrages; mais il faut se garder de faire prévaloir sur le haut drame universel la prosaïc|ue tragédie de boutique et de salon, pédestre, laide, maniérée, épilcptique, sentimentale et pleureuse. Le bourgeois n'est pas le populaire. Ne dégringolons pas de Shakspeare à Kotzebue.
^ L'art est grand. Quel que soit h sujet q^u'il traite, qu'il s'adresse au passé ou au contemporain, lors même qu'il mêle le rire et l'ironie au groupe sévère des vices, des vertus, des crimes et des passions, Fart doit être grave, candide; moral et religieux. Au théâtre surtout, il n'y a que deux choses auxquelles l'art puisse dignement aboutir : Dieu et le peuple. Dieu d'où tout vient, le peuple où tout va; Dieu qui est le principe, le peuple qui est la fin. Dieu manifesté au peuple, la Providence expliquée à l'homme, voilà le fond un et simple de toute tragédie, depuis Œdipe roi jusqu'à Macbeth. La Providence est le centre des drames comme des choses. Dieu est le grand milieu. Deus centrum et locus rerum, dit Filesac.
En se conformant aux diverses lois que nous venons d'énumérer, avec le regret de ne pouvoir, faute de temps, développer davantage nos idées, on comprendra que la mission du théâtre fieut être grande dans l'époque ou nous vivons. C'est une belle tâche de ramener toute une société des passions artificielles aux passions naturelles. Le drame, tel que nous le concevons, tel que les générations nouvelles nous le donneront, suivra une série de progrés et d'avenir si irrésistible qu'il prendra peu de souci des chutes et des succès, accidents momentanés qui n'importent qu'au bonheur temporel du poète et qui ne déciaent jamais le fond des questions. Loin de là, il grandira souvent plus par un revers oue par une victoire. Le drame que veut notre temps sera oien placé vis-à-vis du peuple, bien placé viS'à-vis au pouvoir. Il ne se laissera ôter sa liberté ni par la foule, que la mode entraine quelquefois, ni par les gouvernements, qu'un égoïsme mesquin conseille trop souvent. Sur de sa conscience, fort de sa dignité, il saura dans l'occasion dire son fait au pouvoir, si le pouvoir était assez gauche et assez maladroit pour se laisser reprendre en llagrant délit de censure, comme cela lui est
LITTÉRATUnE
arrivé il j a dix-huit mois, à Tépoque de la chute d'une pièce intilulée le Roi s amuse.
Ainsi, pour résumer ce qne nous avons dit, grandeur et sévérité aans l'intention, grandeur et sévérité dans l'exHcution, voilà les conditions selon lestiuelles doit se développer, s'il veut vivre et régner, le drame conleroporain. Moral par le fond. Littéraire par la forme. Populaire par la forme et par le fond.
Et puisqu il résulte de tout ce que nous venons d'écrire que l'art et le théâtre doivent être populaires, qu'on nous permette, pour terminer, d'expliquer en deux mois noire pensée, tout en déclarant que par celle explicalion nous ne prétendons inCrmer ni restreindre rien de ce que nous avons dit plus haut. Sans doute la popularité est le complément raagnifi(|ue des conditions d'un art hien rempli; mais, en ceci comme en tout, qui n'a que la popularilé n'a rien. El puis, entre popularité el popularité il laul distinguer. Il y a une popularité misérable qui n'est dévolue qu'au banal, au trivial, au commun. Rien de plus populaire en ce {;ens que la chanson An clair de la lune et Ah ! Su'ôn eu fier d'être Français! Cette popularité n'est q^ne e la vulgarité. L'art la dédaigne. L'art ne recherche l'influence populaire sur les contemporains (|u'aut.int q^u'il peut Tobtenir en restant dans ses conditious d'art, ht si par hasard cette influence lui est refusée, ce qui est rare
eu tout temps et en particulier impossible dans le nôtre, il y a pour lui une aulre popularité qui se forme du suffrage successif du petit nombre d'hommes d'élite de chaque génération : à force de siècles, cela fait une foule aussi; c'est là, il faut bien le dire, le vrai peuple du génie. En fait*de masses, le génie s'adresse encore plus aux siècles qu'aux mullituocs, aux agglomérations d'années au'aux agglomérations d'hommes. Lette lente consécration es temps fait ces grands noms, souvent moqués des contemporains, cela est vrai, mais que la foule, un jour venu, accepte, subit et ne discute plus. Peu d'hommes dans chaque génération lisent avec intelligence Homère, Dan(e, Shak.speare; tous s'inclinent devant ces colosses. Les grands hommes sont de hautes montagnes dont la cime reste inhabitée, mnis domine toujours l'horizon. Villes, collines, plaines, ciiarrues, cabanes, sont au bas. Depuis cinquante ans, douze hommes seulement ont gravi au haut du Mont-Blanc. Combielfibeu d'esprits sont montés sur le sommet de Dante et de Siiakspeare ! Combien peu de regards ont pu contempler l'immense mappemonde qui se découvre de ces hauteurs ! Qu'importe! tous les yeux n'en sont pas moins éternellement fixés à ces points culmi> nanls du monde intellectuel, montagnes dont la cime est si haute que le dernier rayon des siècles depuis longtemps couchés derrière l'horizon y resplendit encore !