HISTOIRE
Chez les anciens, l'occupation d'écrire l'histoire était le délassement des grands hommes histori(|ues; c'était Xénophon, chef des Dix Mille; c'était Tacite, prince du sénat. Chez les modernes, comme les grands hommes historiques ne savaient pas lire, il fallut que l'histoire se laissât écrire par des lettrés et des savants, gens qui n'étaient savants et lettrés que parce qu'ils étaient restés toute leur vie étrangers aux intérêts de ce bas monde, c'est-à-dire à l'histoire.
De là, dans l'histoire, telle que les modernes l'ont écrite, queltfue chose de petit et de peu inlelligent.
Il est à remarquer que les premiei^s nistoriens anciens écrivirent d'après des traditions, et les premiers historiens modernes d'après des chroniques.
Les anciens, écrivant d'après des traditions, suivirent cette grande idée morale qu'il ne suffisait pas qu'un homme eût vécu ou même qu'un siècle eût existé pour qu'il fût de l'histoire, mais qu il fallait encore qu'il eût lé^é de grands exemples a la mémoire des hommes. Voila pourquoi l'histoire ancienne ne languit jamais. Elle est ce qu'elle doit être, le tableau raisonné des grands hommes et des grandes choses, et non pas, comme on l'a voulu faire de notre temps, le registre de la vie de quelques hommes, ou le procès-verbal de quelques siècles.
Les historiens modernes, écrivant d'après des chroniques, ne virent dans les livresque ce qui y était : des fuits contradictoires à rétablir et des dates à concilier. Us écrivirent e ) savants, s'occupa nt beaucoup des faits et rarement des conséquences, ne s'étendant pas sur les événe-
ments d'après l'intérêt moral qu'ils étaient susceptibles de présenter» mais d'après l'intérêt de curiosité qui leur restait encore, eu ég^rd aux événements de leur siècle. Voila pourquoi la plupart de nos histoires commencent par des abrégés chronologiques et se terminent par des gazettes.
On a calculé (prit faudrait huit cents ans a un homme qui lirait quatorze heures par jour pour lire seulement les ouvrages écrits sur l'histoire, qui se trouvent à la Bibliothèque ropic; et parmi ces ouvrages il faut en com|>ter plus de vingt mille, la plupart en plusieurs volume!;, sur la seule histoire de France, depuis MM. Royou, Fantin-Désodoards et Anquetil, (|ui ont donné des histoires complètes, jusqu'à ces braves chroniqueurs Froissard, Commes et Jean de Troyes, par lesquels nous savons que îtng tel jour le roi estoil malade, et que ung tel aulre jour unç homme se noya dans la Seine,
Parmi ces ouvrages, il en est quatre généralement connus sous le nom des uualre grandes histoires de France : celle de Dupleix, qu on ne lit plus ; ceHo de Mezeray, qu'on lira toujours, non parce qu'il est aussi exact et aussi vrai que Boileau l'a dit pour la rime, mais parce qu'il est original et satirique, ce qui vaut encore mieux pour des lecteurs français; celle au père Daniel, jésuite, fimeux par ses desaiptions de batailles, c|ui a fait en vingt ans une histoire ou il n'y a d'autre mérite que l'érudition, et dans laquelle le comte de Boulai nv il liers ne trouvait ^uère que dix mille erreurs ; et enfin celle de Vély, continuée •par Villaret et par Garnier.
« 11 y a des morceaux bien faits dans Vély, dit Vol- « taire (dont les jugements sont précieux), oo lui doit des a éloges et de la reconnaissance; mais il faudrait avoir lé tt style de son sujet, et pour faire une bonne histoire de a France il ne suffit pas d'avoir du disc«rnemeDt et du « goût. »
ET nilLOSOI'inE JlÈl.ÉtS
Villnret, qui avait été comédien, écrit d'un style prélenticui e[ ampoulé, il fatigue par une afTecUtion conlinuelle lie senEihililé ol d'énergie; U est souvent ineuct et PiVremenl imparliil. Garnier, plus rnisonnulile, plus in- Blroit, n'est Kuére meilleur écrivain; sa manière est terne, s(in style est lAche et proliie. Il n'y a entre Garnier et Villaretque la dilTérence du médiocre au pire; et, si la
Ïremiére condition de vie pour ud ouvrage doit être de se lire lire, le travail de ces deux auteurs peut être, à juste titre, rei^rdc comme non avenu.
Au reste, écrire l'histoire d'une seule nation, c'est œuvre incom|itéle. sans tciinnls et sans aboutissants, et par conséquent manquce et dirfbrm'e. H ne peut y avoir de bonnes hi si oires lodles que dans les com parti me nts bien proportionnés d'une liisloire eénêrale. 11 n'y a ijiie deu> LSclies dî>;neB d'un liislnrien dans ce monde : la chronique, le jourual, ou l'bisloire universelle. Tacite ou Bos-
Sous un point de vue restreint, Comtnes a écrit une assez bonne histoire de France en six Iigne4 : a Dieu n'a H créé aucune chose en ce monde, ny hommes, ny bes- • les, à qui il u'ail fait quelque chose son contraire, pour
I la tenir en crainte et en humilité. O'est |iourquo) il a r fait France et Angleterre voisines, s
la France, l'Anslelerre el la Russie sont de nos jours les trois géants de l'Europe. Depuis nos récentes commotions politiques, ces colosses ont chacun une attitude particulière : l'Angleterre se soutient, la France se relève, la Russie se lève. Ce dernier empire, jeune encore au milieu du vieux continent, grandit depuis un siècle avec une rapidité singulière. Son avenir est d'un poids immense dans nos destinées. It n'est pas impossible que sa barbarie vienne un jour retremper noire civilisation, et le sot russe semble tenir en réserve des populations sauvages pour nos régions policées.
Cet avenir de la Russ'e, si important aujourdliui pour l'Europe, donne une haute importance à son passé. Pour bien deviner ce que sera ce peuple, on doit étudier soigneusement ce qu'il a été. Mais rien de plus difilcile pareille étude. Il faut marcher comme perdu au
iiiliei
iD chaos de traditions contuses, de récits it
iO
LITTÉRATURE
plets, de contes, de contradictions, de chronir|ues tronquées. Le plissé de cette nation est aussi ténéhreux que son cie], et il y a des déserts dans ses annales comme dans son territoire.
Ce n'est donc pas une chose aisée à faire qu*une bonne histoire de Russie. Ce n'est pas une médiocre entreprise que de traverser cette nuit aes temps, pour aller, parmi tant de faits et de récits qui se croisent et se heurtent, à la découverte de la vérité. Il faut que l'écrivain saisisse hardiment le fil de ce di'dale: qu'il en débrouille les ténèbres; que son érudition laborieuse jette de vives lumières sur toutes les sommités de celte histoire. Sa critique consciefirieusc et savante aifl*a soin de rétablir les causes en combinant les résultats. Son style fixera les physionomies, encore indécises, des personnages et de.s épotiuos. Certes, ce n*est point une tilche facile de remettre a ilôt et de faire repasser sous nos yeux tous ces événements depuis si longtemps disparus du cours des siècles.
L'historien devra, ce nous semble, pour être complet, donner un peu plus d'attention qu'on ne l'a fait jusqu'ici à Tépoque qui précède l'invasion des Tartares et consacrer tout un volume ])eut-étre à Thisloire de ces trihus vagabondes qui reconuaissent la souveraineté de la Russie. Ce travail jetterait sans douteun grand jour sur l'nncienne civilisation qui.n probablement existé dnns le Nord, et rhistorien pourrait s'y aider des savantes recherches de M. Kiaprotn.
Lévesque a déjn raconté, il est vrai, eu deux volumes ajoutés A son long ouvrage, l'histoire de ces peuplades tributaires; mais celte matière attend encore un véritable historien. Il faudrait aussi traiter avec plus de développement que Lévesque, et surtout avec plus de sincérité, cert iines époques d'un grand intérêt, comme le règne fameux de Catherine. L'historien digne de ce nom fiétrirait avec le fer chaud de Tacite et la verge de Juvénnl celte courtisane couronné'e, â laquelle les ailiers sophistes du dernier siècle avaient voué un culte qu'ils refusaient à leur Dieu et à leur roi; cette reine réj^icidc. qui avait choisi pour ses tableaux de boudoir un massacre (1) et un incendie (2).
Sans nul doute, une bonne Histoire de Russie éveillerait vivement l'atlention. Les destins futurs de la Russie sont aujourd'hui le champ ouvert à toutes les méditations. Ces terres du septentrion ont déjà plusieurs fois jeté le torrent de leurs peuples à travers l'Europe. Les Français de ce temps ont vu, entre autres merveilles, paître dans les gazons des Tuileries des chevaux qui avaient coutume de brouter l'herbe ou pied de la grande muraille de la Chine; et des vicissitudes inouïes dans le cours des ciioses ont réduit de nos jours les nations méridionales .i adresser j un autre Alexandre le vœu de Diogène : Relire- toi de notre soleil.
11 y aurait un livre curieux à faire sur la condition des juifs au moyen âge. Ils étaient bien haïs, mais ils étaient bien odieux; ils étaient bien méprisés, mais ils étaient bien vils. Le peuple déicide était aussi un peuple voleur. Malgré les avis du rahbin Beccaî (5), ils ne se faisaient aucun scnipule de piller les Nazaréens, ainsi qu'ils nommaient les chrétiens; aussi étaient-ils souvent les victimes
c leur propre cupidité. Dans la première expédition de ierre l'Ermite, des croisés, emportés par le zèle, firent le
de Pier
(1) Le massacre des Polonais dans le faubourg de Praga.
(-2) L'incendie de U floUc oUomaoe dans la baie de Tchesroé Ces deux peintures étaient les seules qui décorassent le boudoir de Catherine
(3) Ce (:ap:e docteur voulait cmpôctier les juifs d'être subjugués pnr les chrétiens. Voici ses paroles, qu'un ne sera peut être pas l'nché de retrouver : Les sages dé fendent de prêter de l'argent à un chrétien^ de peur que le créancier ne soit corrompu par le d«btteur;mnis un juif p fut emprunter d'un chrétien sans crainte d*ilre séduit, par lui, car le débiteur évite toujours son tréancier. Juif complet^ qui met rexpcrience (!tî l'ii unerau service de 1.1 doctrine 'lu r;!hlM:i*
vœu d'égorger tous les juifs qui se trouveraient sur leur route, et ils le remplirent. Cette exécution était une renrésaille sanglante des bibliques massacres commis par les juifs. Suarez observe seulement que les Hébreux avaient souvent égorgé leurs voisins par une piété bien entendue, et que les croisés massacraient les Hébreux par UNE pi^.ré mal bntendde.
Voila un échantillon de haine; voici un échantillon de mépris.
En \W% une mémorable conférence eut lieu devant le roi et la reine d'Ara>;on, entre le savant rabbin Eéchiel et le frère Paul Ciriaque, dominicain trés-érudit. Quand le docteur juif eut cite le Toldos Jeschut, le Targum, les archives du Sanhédrin, le Nissachon Vêtus, leTalmud, etc., la reine finit la dispute en lui demnndnni pourquoi les juifs maient, 11 est vrai que cette haine et ce mépris s'affaiblirent avec le leinps. En 1687, on imprima les conlro« verses de Tisraélite Orobioet de l'Arménien Philippe Limborch, dans les(|uelies le rabbin préseule des objections au très-illustre et très-savant chrétien, et où le chétien réfute les assertions du très-savnnt et très-illustre juif. On vit» dans le même dix-s^^ptième siècle, le professeur Rittangei, de Kœuigsberg. et Antoine, minisire chrétien à Genève, embrasser la loi mosnîque; ce qui prouve que la prévention contre les juifs n'èlail plus aussi forte à cette époque. Aujourd'hui, il y a forl peu de juifs qui soient juifs, fort peu de chrétiens qui soient chrétiens. On ne mé-
f»rise plus, on ne hait [dus, parce nu'on ne croit plus, mmense malheur! Jérusalem et Salomon, choses mor* tes; Rome et Grégoire Vil, choses mortes. Il y a Paris et Voltaire.
L'homme masqué, qui se fit si longtemps passer pour Dieu dans la province de Rhorassan, avait d'abord été grellier de la chancellerie d'.Abou Moslem, gouverneur de Khorassan, sous le khalife Almanzor. D'après l'auteur du Lobbtariklit il se nommait Uakem Ben Haschem. Sous le règne du khalife Mahadi, troisième Abasside — vers l'an iOO de l'hégire — il se fit soldat, puis devint capitaine et chef de secte. La cicatrice d'un fer de flèche ayant rendu son visage hideux^ il prit un voile et fut surnommé Btt7r4i — voilé. — Ses adorateurs étaient convaincus que ce voile ne servait qu'à letu* cacher la splendeur foudroyante de son visage. Khondemir, qui s'accorde avec Ben Sclîanah pour le nommer Ilakem Ben Atha, lui donne le titre de Mo&muâ — masqué en arabe, — et prétend qu'il portait un masque d or. Observons, en passant, qu'un poêle irlandais contemporain a changé le masque d'or en un voile d'argent. Abou Giafar al Thabari donne un exposé de sa docirine. Cependant, la rébellion de cet impsteur devenant de plus en ])lus inquiétante, Mahadi envm'è â sa rencontre l'émir Abusâid, qui défit le Prophète-Voilé, le chassa de Mérou et le força à se renfermer dans Nekhscheb, où il était né et où il devait mourir. L'imposteur, assiégé, ranima le courage de son armée fanatique par des miracles qui semblent encore incroyables. Il faisait sortir toutes les nuits du fond d'un puits un globe lumineux oui» suivant Khondemir, jetait sa clarté a plusieurs milles a la ronde ; ce qui le fit surnommer Sazendéh Mah, le faiseur de lunes. Enfin, réduit au désespoir, il empoisonna le reste de ses séides dans un banquet, et, afin qu'on le crût remonté au ciel, il s'engloutit lui-même dans une cuve remplie de matièr&s corrosives. Ben Se ha h na h assure que ses cheveux surnagèrent et ne furent pas consumés. H ajoute qu'une de ses concubines, qui s'était cachée pour sedéro* ber au poison, snrvécut â cette destruction générale, et ouvrit les portes de Nekhscheh à AbusAid. Le Prophète* Masqué, aue d'ignorants chroniaueurs ont confondu avec le Vieux ae la Montagne, avait choisi pour ses drapeaux la couleur blanche, en naine des Abassides, dont l'elendard était noir. Sa secte subsista longtemps après lui, et, par un capricieux f»asord, il y eut parmi les Turcoroans une distinction de Blancs et de Noirs â la même éjioque où les Bianchi et les Neri divisaient l'Italie eo deux grandes fac* lions.
ET PlIILOSOPUIE MfîLÉES.
Voltaire, comme historien, est souveot admirable: il laisse crier les faits. L'Mstoire n'est pour lui qiriine Iohgiic- galerie de médailles à double empreinte. Il la réduit pres,{uc toujours à cette phrase de son Essai sur les viŒurs: « Il y eut des choses horribles, il y en eut de ridicules. »Ea effet, tonte l'histoire des hommes tient là. Puis il ajoute :« L*éclianson Montecuculli fut écartelé; voilà rhorrible. Charles-Quint fut déclaré rebelle par le parlenfkeut de Paris; voilà le ridicule. » Cependant, s'il eut écrit soixante ans plus tard, ces deux expressions ne lui auraient pas sufû. Lorsqu'il aurait eu dit :« Le roi de France et trois cent mille citoyens furent égorgés, fusillés, noyés... La Conveotiou nationale décréta Pitt et Cohourg ennemis du genre humain, )» quels mots aurait-il mis au-dessous de pareilles choses ?
Un spectacle curieux, ce serait celui-ci : Voltaire jugeant Narat, la cause jugeant Teffet.
11 y aurait pourtant quelque injustice à ne trouver dans les annales du monde qu'horreur et rire. Démocrile et Heraclite étaient deux fous, et leurs deux folies réunies dans le même homme n'en feraient point un sage. Voltaire mérite donc un reproche grave; ce beau génie écrivit rhistoiredes hommes pour lancer un long sarcasme contre l'humanité. Peut-être n'eùt-il point eu ce tort s'il se fût borné à la France. Le sentiment national eût émoussé la pointe a mère de son esprit. Pourquoi ne pas se faire cette illusion? 11 est à remarquer que Hume, Tite-Live, et en général les narrateurs nationaux, sont les plus bénins des historiens. Celle bienveillance, quoique parfois mal fondée, attache à la lecture de leurs ouvrages. Pour moi, bien que l'historien cosmopolite soit plus grand et plus â mon gré, je ne hais pas rhistorien patriote. Le premier est plus selon rhumanité, le second est plus selon la cité. Le conteur domestique d'une nation me charme souvent, même dans sa partialité étroite, et je trouve quelque chose de fier qui me plait dans ce mot d'un Arabe à &agyago. : Je ne sais que des histoires de mon pays.
Voltaire a toujours l'ironie â sa gauche etsousi^a main, comme les marquis de son temps ont toujours l'épée au côté. C'est fin, brillant, luisant, poli, joli ; c esl monté en or, c'est garni en diamants, mais cela tue.
11 est des convenances de langage qui ne sont révélées à récrivain que par l'esprit de nation. Le mot barbares,
3 ni sied à un Ronfain parlant des Gaulois, sonnerait mal ans la bouche d'un Français. Un historien étranger ne trouverait januiis certaines expressions qui sentent l'homme du pays. Nous disons que Henri IV gouverna son peuple avec une bonté paternelle ; une inscription chinoise, traduite par les jésuites, parle d'un empereur qui régna avec une bonté maternelle. Nuance toute chinoise et toute chai:mante.