‹ Œuvres illustrées de Victor HugoChapitre 204 sur 309 · LES DEUX ILES · texte numérisé non relu

LES DEUX ILES

DltaMnoi d'où il est f enu, je tous dirai o& il est tUé.

ODB SlIlfiHB

11 est deux Iles dont un monde

Sépare les deux Océans,

Et qui de loin dominent Tonde,

Gomme des têtes de géants.

On devine, en voyant leurs dmes,

Que Dieu les tira des abîmes

Pour un formidable dessein;

Leur front de coups de foudre fume,

Sur leurs flancs nus la mer écume,

Des volcans grondent dans leur sein.

Ces îles, où le flot se broie, Entre des écueils décharnés, Sont comme deux vaisseaux de proie, D'une ancre étemelle enchaînés.

La main qui de ces noirs rivages Disposa les sites sauvages, Et d'effroi les voulut couvrir.

Les flt si terribles peut-être, Pour que Bonaparte j pût naître, fit Napoléon y mounr !

c Lé fut son berceau I — Là sa tombe! »

Pour les siècles, c*en est assez.

Ces mots, qu'un monde naisse ou tombe,

Ne seront jamais effacés.

Sur ces îles, à Taspect sombre,

Viendront, é Tappel de son ombre.

Tous les peuples de Tavenir;

Les foudres qui frappent leurs crêtes,

Et leurs écueils, et leurs tempêtes,

Ne sont plus que son souvenir !

I^in de nos rives, ébranlées Par les orages de son sort, Sur ces deux îles isolées Dieu mit sa naissance et sa mort; Afin qu'il pût venir au monde Sans qu'une secousse profonde Annonçât son premier moment; Et que sur son lit militaire, Enfin, sans remuer la terre, 11 pût expirer doucement !

Comme.il était rêveur nu malin de son âge! Gomme il était ]>ensif au terme du voyajie ! C'est qu'il avait joui de son rêve insensé; Du trône et de la gloire il savait le mensonge; Il avait vu de prés ce que c'est qu'un tel songe. Et quel est le néant d'un avenir passé!

Enfant, des visions, dans la Corse, sa mère, Lui révélaient déjà sa couronne éphémère, Et l'aigle impérial planant sur son pavois; Il entendait aavanoe, en sa superbe attente,

L'hymne qu'en' toute langue, aux portes de sa tente. Son peuple universel chantait tout d'une voix :

iCCLAMlTIOll.

« Gloire à Napoléon I gloire au maître suprême!

a Dieu même a sur son front posé le diadème.

ff Du Nil au BorvBlhéne il régne triomphant.

a Les rois, fils oe cent rois, s'inclinent quand il passe,

c Et dans Rome il ne voit d'espace

c Que pour le trône d'un enfant!

« Pour porter son tonnerre aux villes effrayées, « Ses aigles ont toujours les ailes déployées. « Il régit le conclave; il commande au divan. « Il mêle à ses drapeaux, de sang toujours humides,

c Des croissants pris aux Pyramides,

c Et la croix d'or du grand Yvan I

« Le Mamelouk bronié, le Goth plein de vaillance, ce Le Polonais, qui porte une flamme à sa lance,, <i Prêtent leur force aveugle à ses ambitions. Ils ont son vœu pour loi, pour foi sa renomiq|ée.

« On voit marcher dans son armée

« Tout un peuple de nations!

a Sa main, s'il touche un but ou son orgueil aspire,

<( Fait à quelque soldat l'aumône d'un empire,

(( Ou fait veiller des rois au seuil de son palais,

a Pour qu'il puisse, en quittant les combats ou les fêtes,

< Dormir en paix dans ses conquêtes,

< Gomme un pêcheur sur ses filets!

ce II a bâti si haut son aire impériale,

c( Qu'il nous semble habiter cette sphère idéale

Qc Où jamais on n'entend un orage éclater!

<t Ce n'est plus qu'à ses nieds que gronde la tempête ;

c II faudrait, pour frapper sa tête,

< Que la foudre pût remonter! »

La foudre remonta! — Renversé de son aire. Il tomba tout fumant de cent coups de tonnerre.

Les rois punirent leur tyran.

On l'exposa vivant sur un roc solitaûre ; Et le géant captif fut remis par la terre

A la garde de l'Océan.

Oh ! comme à Saint-Hélène il dédaignait sa^e. Quand le soir il voyait, avec un œu d'envie.

Le soleil fuir sous l'horizon ; Et qu'il s'égarait seul sur le sable des grèves. Jusqu'à ce qu'un Anglais, l'arrachant & ses rêves.

Le ramenât dans sa prison!

Gomme avec désespoir ce prince de la guerre S'entendait accuser par tous ceux qui naguère

Divinisaient son bras vainqueur!

Car des peuples ligués la clameur solennelle Répondait à la voix implacable, éternelle,

Qui se lamentait dans son cœur I

ODES

IMPBiCATlOH.

« Honte! opprobre! malheur! anathéme! vengeance! c Qae la terre et les cieux frappent d'intelligence! n Èifin nous avons vu le colosse crouler 1 a Que puissent retomber sur ses jours, sur sa cendre,

c Toas les pleurs qu'il a tait répaîndre,

c Tout le sang qu'A a fait couler!

« Qu'à son nom, du Volga, du Tibre, de la Seine, « Des murs de l'Alhambra, des fossés de Vincenne, « De Jaffa, du Kremlin qu'il brûla sans remords, « Des plaines du carnaee et des champs de victoire, « Tonne, comme un écno de sa fatale gloire, c La malédiction des morts!

« Qu'il voie autour de lui se presser ses victimes! a Que tout ce peuple, en foule échappé des abîmes. « liÉinombrable, annonçant les secrets du cercueil, « Mutilé par le fer, sillonné par la foudre, « Heurtant confusément des os noircis de poudre, a Lui fasse un Josaphat de Sainte-fléléne en deuil !

« Qn'U vive pour mourir tous les jours, à toute heure ! « Que le fier conquérant baisse les yeux et pleure I « Sachant sa gloire à peine et riant de ses droits, « Des geôliers ont chargé d'une chaîne glacée

c Cette main qui s'était lassée

c  courber les tètes des rois!

ff 11 crut cpie sa fortune, en victoires féconde, R Vaincrait le souvenir du peuple roi du monde, a Mais Dieu vient, et d'un souffle éteint son noir flambeau a Et ne laisse au rival de l'élernelle Rome <i Que ce qu'il faut de place et de temps à tout homme « Pour se coucher dans le tombeau.

« Ces mers auront sa tombe, et l'oubli la devance.

« En vain à Saint-Denis il fit oarer d'avance

a Un sépulcre de marbre et d or étincelant :

« Le ciel n'a pas voulu que de royales ombres

c Vissent, en revenant pleurer sous ces murs sombres,

< Dormir dans leur tombeau son cadavre insolent! »

Siu'nne coupe vidée est amére! et qu'un rêve bmmenoé dans rivre$se avec terreur s'achève! Jeune, on livre à Tespoir sa crédule raison ; Nais on frémit plus tard, quand l'Ame est assouvie. Hélas! et qu'on revoit sa vie De l'autre nord de l'horizon!

Ainsi quand vous passez au pied d'un mont sublime, Longtemps en conquérant vous admirez sa cime. Et ses pics, que jamais les ans n'humiliront ; Sw Sorèts, vert manteau qui pend aux rocs sauvages,

Et ces couronnes de nuages

Qui s'amonceUent sur son front!

Montez donc, et tentez ces zones inconnues!-— Vous croyiez fuir aux cieux... Vous vous perdez aux nues! Le mont change à vos yeux d'aspects et de tableaux : C'est un goufTre obscurci de sapms centenaires.

Où les torrents et les tonnerres

Croisent des éclairs et des flots '

Voilà l'image de la gloire :

D'abord un prisme éblouissant, Puis un miroir expiatoire, Où la pourpre parait d« sang!

Tour é tour puissante, asservie.

Voila quel double aspect sa vie Offrit a ses Ages divers.

Il faut é son nom deux histoires :

Jeune, il inventait ses victoires j Vieux, il méditait ses revers.

En Corse, é Sainte-Uéléne encore, Dans les nuits d'hiver, le nocher, Si quelque orageux météore Bride au sommet d'un noir rocher.

Croit voir le sombre capitaine.

Projetant son ombre lointaine. Immobile, croiser ses bras ; Et dit que, pour dernière fêle.

Il vient régner dans la tempête.

Comme il régnait dans les combats!

S'il perdit un empire, il aura deux patries, De son seul souvenir illustres et flétries. L'une aux mers d'Annibal, l'autre aux mers de Vasco; Et jamais de ce siècle attestant la merveille. On ne prononcera son nom, sans qu'il n'éveille Aux bouts du monde un double écho!

Telles, quand une bombe ardente, meurtrière, Décrit dans un ciel noir sa courbe incendiaire. Se balance au-dessus des murs épouvantés. Puis, comme un vautour chauve, à la serre crnellf;

Îui frappe en s'abattant la terre de son aile, ombe, et fouille à grand bruit le pavé des cités;

Longtemps après sa chute, on voit fumer encore La bouche du mortier, large, noire et sonore. D'où monta pour tomber le globe au vol pesant, Et la place où la bombe, éclatée en mitrailles. Mourut, en vomissant la mort de ses entrailles, fit s'éteignit en embrasant I

JoiUet 1825.

Page 1