II.LUSTBEES PAR J
Le momcQi poUiïque est grave : personne ne le conlesle, et l'iuteur de ce livre moins que personne. Au dedana, touies les lalutiouB sodales remise» en question; toulcs les membrureG du corps politique tordues, retondues ou reforgées, dins la rournaUe d'une révolution, sur l'enclume sonore des journaui; le vieui mot patrû, jadis presque aussi reluisant que le mot royauté, qui se irans- Tonne et change de senS) le retenlissement perpétuel de la triboue sur la presse et de la presse sur la tribune; remonte, «|uî fait la morte. An dehors, çà et M, sur 1s Isce de l'Europe, des peuples tout entiers qu'on assassine, qu'on déporte en masse ou qu'on met aui fers; i'irlanile dont on (ait DO cimetière, l'ilalie dont on fait un bague, la Sibérie qu'on peuple avec la Pologne; partout d'ailleurs, dans les Etats même les plus paisibles, quelque chose de vermoulu qui se disloque, et, pour les oreilles attentives, le bruit sourd que font les révolutions, encore enfouies
dans la sape, eu poussant sous tous les royaumes de l'Kurope leurs galeries souterraines, ramification de la grande révolution centrale dont le cratère est Paris. Enfln, an dehors comme au dedans, les croyances en lutte, les consciences en travail ; de nouvelles religiuns, chose sérieuse ! qui bégayent des formules, mauvaises d'un côté, bonnes de l'autre; les vieilles religions qui fojit peau neuve; Rome, la cité de la foi, qui va se redresser peut-être â la hauteur de Paris, la cité de l'iotelligcnce; les théories, les imaginations et les systèmes aui prises de toutes parts avec le vrai; la question de l'avenir déjà eiplorée et soo> dëe comme celle du passé. Voilà où nous en sommes au mois de novembre 1851.
Sans doute, en un pareil moment, au milieu d'un si orageux coollil de toutes les choses et de tous les hommes, en présence de ce concile tumultueux de taules les idées, de toutes les croyances, de toutes les erreurs, occupées
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à rédiger et à débattre en discussion publique la formule de rhumanité au dix-neuvième siècle, c'est fotie de publier un volume de pauvres vers désintéressés. Folie! pourquoi?
L'art, et Fauteur de ce livre n'a jamais varié dans cette pensée, l'art a sa loi, qu'il suit, comme le reste a la sienne. Parce que la terre tremble, est-ce une raison pour qu'if ne marché pas? Voyez le seizième siëcle : c'est une immense époque pour la société humaine, mais c'est une immense époque pour l'art. C'est le passage de l'unité re* ligieuse et politique é la liberté de conscience et de cité, de l'orthodoxie au schisme, de la discipline à l'examen, àè la grande synthèse sacerdotale qui a fait l^ moyen âge i Tanalyse philosophique qui va le dissoudre; c'est tout cela ; et c'est aussi le tournant, magnifique et éblouissant de perspectives saas nombre, de l'art gothique à l'art classique. Ce n'est partout, sur le sol de la vieille Europe, que guerres religieuses, guerres civiles, guerres pour un dogme, guerres pour un sacrement, guerres pour une idée, de peuple à peuple, de roi i roi, d'homme é homme; que cliquetis d'épées toujours tirées et de docteurs toujours irrités; que commotions politiques, que chutes et écroulements des choses anciennes, que bruyant et sonore avènement des nouveautés ; en même temps, ce n'est dans l'art que chefs-d'œuvre. On convoque la diète de VVorms, mais on peint la chapelle Sixtine. Il y a Luther, mais il y a Michel- Ange.
Ce n'est donc pas une raison, parce que aujourd'hui d'autres vieilleries croulent i leur tour autour de nous, et remarquons en passant que Luther est dans les vieilleries et que Michel- Ange n'y est pas, ce n'est pas une raispn, parce qu'à leur tour aussi d'Sutre^ nouveautés surgissent dans ces décombres, pour que l'art, cette chose étemelle, ne continue pas de verdoyer et de florir entre la ruine d'une société qui n'est plus et l'ébauche d'une société qui n'est pas encore.
Parce que la tribune aux harangues regorge de Démosthénes, parce que les rostres sont encombrés de Cicérons, parce que nous avons trop de Mirabeaux, ce- n'est pas une raison pour que nous n'ayons pas, dans quelque coin obscur, un poète.
11 est donc tout simple, quel que soit le tumulte de la place publique, que l'art persiste, que j'art s*entéte, que l'art se reste fidèle à lui-même, tenax proposUi. Car la poésie ne s'adresse pas seulement au sujet de telle monarchie, au sénateur de telle oligarchie, au citoyen de telle république, au natif de telle nation ; elle s'adresse é l'homme, à l'homme tout entier. A l'adolescent, elle parle de l'amour; au père, de la famille; au vieillard, dupasse; et, quoi qu'on fasse, quelles que soient les révolutions futures, soit qu'elles prennent les sociétés caduques aux entrailles, soit qu'elles leur ccorchent seulement l'épiderme, A travers tous les changements politiques possibles, il y aura toujours des enfants, des mères, des jeunes filles, des vieillards; des hommes enfin, qui aimeront, qui se réjouiront, qui souffriront. C'est à, eux que va la poésie. Les révolutions, ces glorieux changements d'Age de l'humanité, les révolutions transforment tout, excepté le cœur humain. Le cœur humain est comme la terre ; on peut semer, on peut planter, on peut bAlir ce qu'on veut A sa sarboe; mais il n'en continuera pas moins A produire ses
verdures, ses fleurs, ses fruits naturels; mais jamais pioches ni sondes ne le troubleront A de certaines profondeurs; mais, ôa même qu'elle sera toujours la terre, il seri^ toujours le cœur humain : la base de l'art, comme elle de la nature.
Pour que l'art fut détruit, il faudrait donc oommenoer par détruire le cœur humain.
Ici )sa préitM uM'^et^tiondtcU^ antre espèce : —sans contredit, 4an$ le moment nstme le plus critique d'une crise politique, un pur ,ov:vfÀg« d'art peut apparaître A l'horizon ; mais toutes -les passions; toutes les attentions, toutes ^fintelligences ne seieiit-elles pas trop absorbées par TiBttvre-^socîale qu'elles élaborent en oommun, p(Rir que le lever de)t«tte sereine éieile de poésie finae^toomer les Yevjk A la toute? -r* Ceci n'est plus qu'une qpKHîon de sec<ûk4 ordre, la qvestieo de succès ; la questioardu libraire et non du poète. Le fait répond d'ordinaif« oni ou non ans «iiiestions de ce genre, et, au fond, U^knporte peu. Sans doute il y a des moments où les.aAires matévielles de h société vont mal>{Ott le cousant ne les porte pas; où, 9Ct!Cochées A tons. le$.accîdeiilS"politiques qui se rencontrent chemin faisant, ^les segènê^rt^aleogorgent, se barrent et s'embarrassent les unes dans^ les autres. Mais qu'est-ce que cela lait? D'ailleurs, parce que le vent, comme on dit, n'est pas A la poésie, ce n'est pas un motif pour que la poésie ne prenne pas son vol. Tout ai !0fitraire des vaisseaux, les oiseaux ne voleat bien que contre le vent. Or la poéûe tient de l'oiseau. Muta aUi, dit un ancien.
Et c'est pour cela même qu'elle est plus belle et plus forte, risquée au milieu des orages politiques. Quand on sent la poésie d'nne certaine façon, on l'aime mieux habitant la montagne et la ruine* planant sur l'avalanche, bâtissant son aire dans la tempête, qu'en fuite vers un perpétuel printemps. On l'aime mieux aigle qu'hirondelle.
HAtons-nous de déclarer ici, car il en est peut-être temps, que dans tout ce que l'auteur de ce Ihrre rient de dire pour expliquer l'opportunité d'un volume de véritable poésie qui apparaîtrait dans un moment où il y a tant de prose dans les esprits, et A cause de cette prose même, il est très4oin d'avoir voulu faire la moindre allasi(m A son propre ouvrage. Il en sent l'insuffisance et l'indigence tout le premier. L'artiste, comme l'auteur le comprend, qui prouve la vitalité de l'art au milieu d'une révolution, le poète qui fait acte de poésie entre deux émeutes, est un grand homme, un génie, un œil» ^fSoOiuc, conmic dit admirablement la métaphore grecque. L'auteur n'a jamais prétendu A la splendeur de ces titres, asdessus desquels il n'y a rien. Non; s'il publie dans oe mois de novembre 1854, les Feuillei d'auUmm, c'est que le contraste entre la tranquillité de ces vers et l'agitation fébrile des esprits lui a paru curieux A voir au grand jour. Il ressent, en abandonnant ce livre inutile au flot populaire, qui emporte tant d'autres choses meilleures, un pes de ce mélancolique plaisir qu'on éprouve A jeter une fleur dans un torrent, et A voir ce qu'elle derient.
Qu'on lui passe une image un peu ambitieuse, le volcan d'une révolution était ouvert devant ses yeux. Le volcan' l'a tenté. Il s'y précipite. Il sait fort bien du reste qu'Empédocle n'est pas un grand h<mime, et qu'il n'est resté de lui que sa chaussure.
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11 laisse donc aller ce livre A sa destinée, quelle qu'elle soit, Hher, ibis in urbem^ et demain il se tournera d*un autre côté. Qu'est-ce d'ailleurs que ces pages qu'il livre ainsi, au hasard, au premier vent qui en voudra? Des feuilles tombées, des feuilles mortes, comme toutes feuilles d'automne. Ce n'est point là de la poésie de tumulte et de bruit; ce sont des vers sereins' et paisibles, des vers comme tout le monde en lait pu en rêve, dés vers de la ftmille, du foyer domestique, de la vie privée; des vers de l'intérieur de Tâme. C'est un regard mélancolique et résigné, jeté çà et là sur ce, qui est, surtout sur ce qui a élé. C'est l'écho de ces pensées, souvent inexprimables, qu'éveillent confusément dans notre esprit les mille objets de la création qui souffrent ou qui languissent autour de nous, une fleur qui s'en va, ime étoile qui tombe, un soleil qui se couche, une église sans toit, une rue pleine d'herbe; ou l'arrivée imprévue d'un ami de collège presque oublié, quoique toujours aimé dans un repli obscur du cœur; ou la contemplation de ces hommes à volonté forte qui brisent le destin ou se font briser par lui ; ou le passage d'un de ces êtres faibles qui ignorent l'avenir, tantôt un enfant, tantôt un roi. Ce sont enfin, sur la vanité des projets et des espérances, sur l'amour à vingt ans, sur l'amour à trente ans, sur ce qu'il y a de triste dans le bonheur, sur cette infinité de choses douloureuses dont se composent' nos années, ce sont de ces élégies comme le cœur du poète en laisse sans cesse écouler par toutes les fêlures que lui font les secousses de la vie. Il y a deux mille 'ans que Térence disait :
rienus rimaromsuni ; hàc atque illàc Perfiao.
C'est maintenant le lieu de répondra à la question des personnes qui ont bien voulu demander à l'auteur si les deux ou trois odes inspirées par les événements contemporains, qu'il a publiées à différentes.époques depuis dixhuit mois, sei aient comprises dans les Feuilleê d'automne. Non, il n'y a point ici place pour cette poésie qu'on appelle politique et qu'il voudrait qu'on appelât hbtorique. Ces poésies véhémentes et passionnées auraient troublé le calme et l'unité de ce volume. Elles font d'ailleurs partie d'un recueil de poésie politique que Tauteur tient en réserve. 11 attend pour le publier un moment plus littéraire.
Ce que sera ce recueil, quelles sympathies et quelles antipathies l'inspireront, on peut en juger, si l'on en est curieux, par la pièce XL du livre que nous içettons au jour. Cependant, dans la position indépendante, désintéressée et laborieuse où l'auteur a voulu rester, dégagé de toute haine comme de toute reconnaissance politique, ne devant rien à aucun de ceux qui sont puissants aujourdliui, prêt à se laisser reprendre tout ce qu'on aurait pu lui laisser par indifférence ou par oubli, il croit avoir le droit de dire d'avance que ses vers seront ceux d'un-homme honnête, simple et sérieux, qui veut toute liberté, toute amélioration, tout progrés, et en même temps toute précaution, tout ménagement, toute mesure; qui n'a plus, il est vrai, la même opinion qu'il y a dix ans sur ces choses variables qui constituent les questions politiques; mais qui, dans ses changements de conviction, s'est toujours laissé conseiller par sa conscience, jamais par son intérêt* Il répétera en outre ici ce qu'il a déjà dit ailleurs (i), et ce qu'il ne se lassera jamais de dire et de prouver : que, quelle que soit sa partialité passionnée pour les peuples dans l'immense querelle qui s'agite au dixneuviéme siècle entre eux et les rois, jamais il n'oubliera quelles ont élé les opinions, les crédulités et même les erreurs de sa première jeunesse. 11 n'attendra jamais qu'on lui rappelle qu'il a été, à dix-sept ans, stuartiste, jacobite et cavalier; qu'il a presque aimé la Vendée avant la France; que si son père a été un des premiers volontaires de la grande République, sa mère, pauvre fille de quinze ans, en fuite à travers le Bocage, a été une brtgande, comme madame de Bonchamps et madame de la Roqlfejaquelein. 11 n'insultera pas la race tombée, parce qu'il est de ceux qui ont eu foi en elle, et qui, chacun pour sa part et selon son importance, avaient cru pouvoir répondre d'elle à la France. D'ailleurs, xjuelles que soientles fautes, quels que soient même les crimes, c'est le cas, plus que jamais, de prononcer le nom de Bourbon avec précaution, gravité et respect, maintenant que le vieillard qui a été le roi n'a plus sur la tête que des cheveux blancs.
(1) Préface de JfaWon Jklorm$.
Paris, 20 novembre 1831.
LES FEUILLES D'AUTOMNE
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Data fata secutus.
liEVrSB DES SAINT-JOHN.
Ce siècle avail deux ans ! Borne remplaçait Sparte, Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte, Et du premier con'sul déjà, f)ar maint endroit. Le front de Tempereur brisait le masque étroit. Alors dans Besançon, vieille ville espagnole, Jeté comme la graine au gré de Tair qui vole, Naquit d*un sang breton et lorrain à la fois Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix ; Si débile c[u*il fût, ainsi qu'une chimère» Abandonne de tous, excepté de sa mère, Et que son cou ployé comme un faible roseau Fit Taire eu môme temps sa bière et son berceau. Cet enfant que la vie effaçait de son livre, Et qui n'avait pas même un lendemain à vivre, C'est moi. —
• Je vous dirai peut-être quelque jour
Quel lait pur, que de soins, cjue de vœux, que d'amour, Prodigués nour ma vie en naissant condamnée» H'oiit fait deux fois Veufant de ma mère obstinée, Ange qui sur trois fils atlachés à ses pas Epandait son amour et ne mesurait pas!
0 l'amour d'une mère! — amour que nul n'oublie! Pain merveilleux qu'un Dieu partage et multiplie! Table toujours servie au paternel foyer ! Chacun en a sa part, et tous l'ont tout entier ! Je pourrai dire un jour, lorsque la nuit douteuse Fera parler les soirs ma vieillesse conteuse, Comment ce haut destin de gloire cl de terreur Qui remuait le monde aux pas de rem[)ereur. Dans son souffle oraseux m'emportant sans défense, A tous les vents de Pair fit flotter mon enfance. Car, lorsque l'aquilon bat ses flots palpitants, L'océan convulsif tourmente en même temps
I Le navire à trois ponts qui tonne avec l'orage, Et la feuille échappée aux arbres du rivage f
IMaintenaut jeune encore et souvent éprouvé. J'ai plus d'un souvenir profondément gravé, , Et l'on peut distinguer bien des choses passées Dans ces plis de mon front que creusent mes pensées. Oertes, plus d'un vieillard sans flamme et sans cheveux, Tombé de lassitude au bout de tous ses vceax, PAlirait s'il voyait, comme un gouflï'e dans l'onde, Mon Ame ou ma pensée habite comme un monde, Tout ce que j'ai souiïert,.tout ce que j'ai tenté, Tout ce qui m'a menti comme un fruit avorté, Mon plus beau temps passé sans espoir qu'il renaisse, Les amours, les travaux, les deuils de ma jeunesse, ^. Et, ^uoiqu'encore â l'A^e où l'avenir sourit, Le livre de mon cœur a toute page écrit !
Si parfois de mon sein s'envolent mes pensées, Mes chansons par le monde eu lambeaux dispmées; S'il me plaît dfe cacher Tamour et la douleur- Dans le coin d'un roman ironique et railleur; Si j'ébranle la scène avec ma fantaisie; Si j'entrechoque aux yeux d'une foule choisie D'autres hommes comme eux, vivant tous â la fois De mon souffle et parlant au peuple avec ma voix ; Si ma tête, fournaise où mon esprit s'allume, , Jette le vers d'airain qui bouillonne et (|ui fume I Dans le rhythme profond, moule mystérieux ' D'où sort la stropne ouvrant ses ailes dans les cieax; C'est que l'amour, la tombe, et la gloire, et la vie, L'onde qui fuit, par l'onde incessamment suivie, Tout soufUe, tout rayon, ou propice ou fatal. Fait reluire et vibrer mon Ame de cristal, Mon ûme aux mille voix, que le Dieu que j'adore Mit au centre de tout comme un écho sonore !
D'ailleurs i'ai purement passé les jours mauvais, Et je sais d'où je viens si j'ignore où je vais. L'orage des partis avec son vent de flamme Sans en altérer l'onde a remué mon An^ ; Rien d'immonde en mou cœur, pas de limon impur Qui n'attendit qu'un vent pour en troubler l'azur!
Après avoir chanté, j'écoute et je contemple,
A l'empereur tombé dressant dans l'ombre un temple,
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Aimant ht liberté pour ses fruits, pour ses fleurs. Le trône pour son ârjoit, le roi pour ses malheurs; Fidèle ennn au sang qu'ont ^ersé dans ma veine Non père vieux soldat, ma mère Vendéenne!
jQinl83a.
Lyrnessi domus alla, solo Laurente sepuicruni.