‹ Œuvres illustrées de Victor HugoChapitre 269 sur 309 · A MONSIEUR LOUIS B · texte numérisé non relu

A MONSIEUR LOUIS B

Louis, quand vous irez, dans un de vo3 voyages,

Voir Bordeaux, Pau, Bayoone et ses charrmants rivages,

Toulouse la romaine, ou dans des jours meilleurs

J'ai cueilli tout enfant la poésie en fleurs,

Passez par Blois. — Et là, bien volontiers sans doute.

Laissez dans le logis vos compagnons de roule,

Et tandis qu'ils joûront, riront ou dormiront,

Vous, avec vos pensers qui haussent voire front.

Montez à Iravers Blois cet escalier de rues

Que n'inonde jamais la Loire au temps des crues ;

Laissez la le château, quoique sombre et puissant,

Quoiqu'il ait à la face une lâche de sang;

Admirez, en passant, celle tour octogone

Qui fait à ses huit pans hurler uue gorgone;

Mais passez. — Fit sorti de la ville, au midi,

Gherenez un tertre vert, circulaire, arrondi,

Que surmonte un grand arbre, un noyer, ce me semble.

Gomme au cimier d'un casque une plume qui tremble.

Vous le reconnailrezy ami ; car, tout rêvant.

Vous Taures vu de loin sans doute en arrivant.

Sur le tertre monté, que la plaine bleuâtre. Que la ville étagée en long amphithéâtre, Que l'église, ou la Loire et ses voiles aux vents, ' Et ses mille archipels, plus (|ue ses flot? mouvants, Et de Ghambord la-bas au loin les cent tourelles, Ne fassent pas voler votre pensée entre elles. Ne levez pas vos yeux si haut que l'horizon, Regardez à vos pieds.... ~

Louis, cette maison Qu'on voit bâtie en pierre et d*ardoises couverte. Blanche et carrée, au bas de la colline verte. Et qui, fermée à peine aux regards étrangers. S'épanouit charmanle entre ses deux vergers : G'est là. — Regardez bien : c'est le toit de mon père, C'est ici qu'il s'en vint dormir après la guerre, Gelui que tant de fois mes vers vous ont nommé, Qoe^vous n'avez pas vu, qui vous aurait aimé !

Alors, ô mon ami, plein d'une extase amére, Pensez pieusement, d'abord â votre mère.

Et puis à votre sœur, et dites : « Notre ami^ « Ne reverra jamais son vieux père endormi I

a Hélas ! il a perdu celte plainte défense

< Qui protège la vie encore après l'enfance,

c Ce pilote prudent qui, pour dompter le flot,

a Prèle une expérience au jeune matelot !

« Plus de père pour lui ! plus rien qu'une mémoire !

« Plus d'au^ste vieillesse à couronner de gloire!

« Plus de récits guerriers ! plus de beaux cheveux blancs

tk A faire caresser par les petits enfants !

M Hélas I il a perdu la moitié de sa vie, .

« L'orgueil de faire voir à la foule ravie

v( Son père, un vétéran, un général ancien !

« Ge foyer où l'on est plus a l'aise qu'au sien,

ce Et le seuil paternel qui tressaille de joie

« Quand du hls qui revient le chien fidèle aboie!

« Le grand arbre est tombé ! resté seul an vallon,

« L'arbuste est désormais à nu sous l'aquilon.

« Quand Valeul disparait du sein* de la famille,

« Tout le groupe orphelin, mère, enfant, jeune fille,

« Se rallie inquiet autour du père seul

« Que ne dépasse plus le front blanc de l'aïeul.

ft C'est son tour maintenant. Du soleil, de la pluie,

« On s'abrite à son ombre, à sa tige on s'appuie.

« C'est à lui de veiller, d'enseigner, de souffrir,

a De travailler pour tous, d'agir et de mourir!

« Voilà que va nientôt sur sa tète vieillie

« Descendre la sagesse austère et recueillie ;

(( Voilà que ses beaux ans s'envolent toui «^ tour,

« Emportant l'un sa joie et l'autre son amo-r*

« Ses songes de grandeur et de gloire in|$'\"nt>,

« Et que pour travailler son âme reste nue,

« Laissant là l'espérance et les rêves dorés,

(( Ainsi que la glaneuse, alors que dans les prés

« Elle marche, d'épis emplissant sa corbeille,

« Quitte son vêlement de fêle de la veille !

a Mais le' soir la glaneuse aux branches d'un buisson

« Reprendra ses atours, et chantant sa chanson

a S*en reviendra parée, et belle, et consolée;

a Tandis que cette vie, âpre et morne fallée,

ce N'a point de buisson vert où Ton retrouve un jour

« L'espoir, l'illusion, l'innocence et l'amour!

« Il continûra donc sa tâche commencée, « Tandis que sa famille, autour de lui pressée, « Sur son front, où des ans s'imprimera le cours, a Verra tomber sans cesse et s'amasser toujours» a Gomme les feuilles d'arbre au vent de la tempête, « Cette neige des jours qui blanchit notre tête! c Ainsi du vétéran par la guerre^ épargné a Rien ne reste à son fils, muet et résigné, « Qu'un tombeau vide, et toi, la maison orpheline <K Qu'on voit blanche et carrée au bas de la colline, « Gardant, comme un parfum dans le vase resté, (( Un air de bienvenue et d'hospitalité !

a Un sépulcre à Paris! de pierre pu de porphyre,

« Qu'importe! les tombeaux des aigles ae 1 empire

a Sont auprès. Us sont là tous ces vieux généraux

« Morts un jour de victoire en antiques héros,

a Ou, rejgreltant peul-être et canons et mitraille,

« Tombes à la tribune, autre champ de bataille.

« Ses fils ont déposé sa cendre auprès des leurs,

« Afin (]u*en l'autre monde, heureux pour les meillenn,

« Il puisse converser avec ses frères d'armes ;

(( Car sans doute ces chefs, pleures de tant de larmes,

« Ont là-bas une tente. Us y viennent le soir

« Parler de guerre; au loin, dans l'ombre, ils peuvent voir

a Flotter de l'ennemi les enseignes rivales;

m Et l'empereur au fond passe par intervalles.

«( Une maison à Blois! riante quoiqu'en deuil, « Elégante et petite, avec un lierre au seuil.

LBS FEUILLES I^ÂUTOMNE.

« Et qui fait soupirer le vovaçeur d*envie '

« Comme un charmant asiie a reposer sa Vie,

« Tant sa neuve façade a de fraîches couleurs,

a Tant son front est caché dans Therbe et dans les fleurs !

« Maison! sépulcre! hélas! pour retrouver quelque ombre « De ce père parti sur le navire sombre, c Où faut-il que le fils aille égarer ses pas?... « Maison, tu ne Tas plus! tombeau, tu ne Tu

as pas!»

Juin 1830.

Pnebete aures, vos qui continelis multitudinet el placetia vobis in turbis nationam, quoniam non custodi&tislegemjustitie, neque secundum volunialem Dei ambuiftstis.

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