SOUVENIR D'ENFANCE
Panthéon,
Dans une grande fêle, un jour, au Panthé J'avais sept ans, je vis passer Napoléon.
Pour voir cette figure illustre et solennelle, Je m'étais échappé de l'aile maternelle;
Car il tenait déjà mon esprit inquiet : Mais ma mère aux doux yeux, qui souvent s'effrayait En m*entendant parler guerre, assauts et iMilaille, Craignait pour moi la foule, à cause de ma taille.
Et ce qui me frappa dans ma sainte terreur.
Quand au front au cortège apparut Tempereur,
Tandis aue les enfants oemandaient à leurs mères .
Si c'est là ce héros dont on lait cent chimères ;
Ce ne fut pas de voir tout ce peuple à grand bruit
Le suivre comme on suit un phare dans la nuit.
Et se montrer de loin, sur sa tète suprême.
Ce chapeau tout usé plus beau qu'un diadème.
"Ni, pressés sur ses pas, dix vassaux couronnés
Regarder en tremblant ses pieds éperounés.
Ni ses vieux grenadiers, se faisant violence,
Des cris universels s'enivrer en silence ;
Non, tandis qu'à genoux la ville tout en feu.
Joyeuse comme on est lorsqu'on n'a qu'un seul vœu,
Qu on n'est qu'un même peuple et qu'ensemble on respire,
Chantait en chœur : Vbilloks au salut di l'Ehfibb;
Ce qui me frappa, dis-je, et me resta gravé.
Même après que le cri sur sa route élevé .
Se fut évanoui dans ma jeune métnoire,
fc fut de voir, parmi ces fanfares de gloire,
Dans le bruit qu'il faisait, cet homme souverain,
Passer, muet et grave, ainsi qu'un dieu d'airain !
Et le soir, curieux, je le dis à mon père, Pendant qu'il défaisait son vêlement de guerre, Et que je me jouais sur son dos indulgent De répaulette d'or aux éloiles d'argent.
Mon père secoua la tête sans réponse.
Mais souvent une idée en notre esprit s'enfonce. Ce qui nous a frappés nous revient par moments, Et l enfance naïve a ses étonnements.
Le lendemain, pour voir le soleil oui s'incline.
J'avais suivi mon père au haut de la colline
Qui domine Paris du côté du levant,
Et nous allions tous deux, lui pensant, moi rêvant.
Cet homme en mon esprit restait comme un prodige,
Et parlant à mon père : c 0 mon pà*e, lui dis-je,
Pourquoi notre empereur, cet envoyé de Dieu,
Lui qui fait tout mouvoir et qui met tout en feu,
A-t-il.ce r^rd froid et cet air immobile?»
Mon père oans ses mains prit ma tête débile,
Et me montrant au loin l'horizon spacieux :
— c Vois, mon fils, cette terre, immobile à tes feux,
Plus que l'air, plus que l'onde et la flamme, est émue,
Gar le germe de tout dans son ventre remue.
Dans ses flancs ténébreux, nuit et jour, en rampant,
Elle sent se plonger la racine, serpent
Qui s'abreuve aux ruisseaux des sèves toujours prêtes,
Et fouille et boit sans cesse avec ses mille têtes.
Mainte flamme y ruisselle, et tantôt lentement
Imbibe le cristal qui devient diamant,
Tantôt dans quelque mine éblouissante et sombre
Allume des monceaux d'escarboucles sans nombre,
Ou, s*échappant au jour, plus magnifique encof ,
Au front du vieil Etna met une aigrette d'or.
Toujours l'intérieur de la terre travaille.
Son flanc universel incessamment tressaille.
Goutte à goutte, et sans bruit qui réponde à son bruit,
La source de tout fleuve y filtre dans la nuiL
Elle porte à la fois, sur sa face où nous sommes.
Les blés et les cités, les forêts et les hommes.
Vois, tout est vert au loin, tout rit, tout est vivant.
Elle livre le chêne et le brin d'herbe au vent.
Les blés et les épb la couvrent à cette heure.
LSS FEUILLES D'AUTOMNE.
Eh bien ! déjà, tandis (|ue ton regard Teffleure, Dans son sein, que n'épuise aucun enfantement, Les futures moissons tremblent confusément !
c Ainsi travaille, enfant, TAme active et féconde
Du poêle qui crée et du soldat oui fonde.
Mais ils n*en font rien voir. De la flamme à pleins bords
Qui les brûle au dedans, rien ne luit au dehors.
Ainsi Napoléon; que Téclat environne '
Et qui fit lant de bruit en forgeant sa couronne,
Ce chef que tout célèbre, et que pourtant tu vois,
Immobile et muet, passer sitr le pavois,
Quand le peuple l'étreint, sent en lui ses pensées.
Qui l'étreignent aussi, se mouvoir plus pressées.
Déjà peut-être en lui mille choses se font,
Et tout l'avenir germe en son cerveau profond.
Déjà, dans sa pensée immense et clairvoyante,
L'Europe ne fait plus au'une France géante,
Berlin, Vienne, Hadria, Moscou, Londres, Milan,
Viennent rendre à Paris hommage une fois l'an.
Le Vatican n'est plus que le vassal du Louvre,
Ia lerre a chaque instant sous les vieux trônes s'ouvn^,
Et de tous leurs débris sort pour le genre humain
Un autre Gharlemagne, un autre globe en main !
Et, dans le même esprit où ce grand dessein roule,
Les bataillons futurs déjà marchent en foule.
Le conscrit résigné, sous un avis fréquent
Se dresse, le tambour résonne au front du camp,
l)'ouVrier%et d'outils Cherbourg couvre sa grève.
Le vaisseau colossal sur le chantier s'élève,
L^obusier rouge encor sort du fourneau qui bout,
Une marine flotte, une armée est debout!
Car la guerre toujours l'illumine et l'enflamme,
Et peut-être déjà, dans la nuit de celte Ame, .
Sous ce crAne, où le monde en silence est couvé,
D'un second Aq^lerlitzle soleil s*est levél d
Plus tard, une autre fois, je vis jpasser cet homme, Plus pand dans son Paris aue César dans sa J^ome. Des discours de mon père alors je me- souvins. On l'entourait encor d'honneurs presque divins, Et je lui retrouvai, rêveur à son passage, Et la même pensée et le même visage.
Il méditait toujours son projet surhumain. Cent ailles l'escortaient en empereur romain. Ses régiments marchaient enseignes déployées ; Ses lourds canons, baissant leurs bouches essuyées, Couraient, et, traversant la foqle aux pas confus, Avec un bruit d'airain sautaient sur leurs affûts. Mais bientôt, au soleil, cette tête admirée Disparut dans un flot de poussière dorée. Il passa. Cependant son nom sur la cité Bondissait, des canons aux cloches rejeté; Son cortéffe emplissait de tumulte les rues, Et par mille clameurs de sa présence accrues. Par mille cris de joie et d'amour furieux, Le peuple saluait ce passant glorieux !
No>rembre 1830.
Ave, Maria, gratîA pleoa.