‹ Œuvres illustrées de Victor HugoChapitre 287 sur 309 · BIÈVRE · texte numérisé non relu

BIÈVRE

A MADEMOISELLE LOUISE B

Ouï, c'est bien le Talion ! le vallon calme et sombre !

Ici rite plus frais s*épanoiiit à Tombre.

Ici durent longtemps les fleurs qui durent peu.

Ici Tâme contemple, écoute, adore, aspire,

Et prend pitié du mande, étroit et fol empire

Où l*homme tous les jours fait moins de place i Dieu !

Une rivière au fond, des bois sur les deux pentes. Là des ormeaux, brodée de cent vignes grimpsntes; Des pr^, où le faucheur brunit son bras nerveux ; Là des saules pensifs, qui pleurent sur la rive, Et, comme une baigneuse indolente et naïve, Laissent tremper dans l'eau le bout de leurs cheveux.

Lé-bas un gué bruyant dans des eaux poissonneuses

Qui montrent aux passants les jambes des faneuses;

Des carrés de blé d or; des étangs au flot clair;

Dans l'ombre, un mur de craie et des toits noirs de suie;

Les ocres des ravins, déchirés par la pluie;

Et l'aqueduc atl loin qui semble un pont de l'air.

Et, pour couronnement à ces collines vertes, Les profondeurs du ciel toutes grandes ouvertes, Le ciel, bleu pavillon par Dieu même construit, Qui, le jour, emplisMint de plis d'azur l'espace. Semble un dais suspendu sur le soleil qui passe, Et dont on ne peut voir les clous d'or que la nuit !

Oui, c'est un de ces lieux où notre cœur sent vivre Quelque chose des cieux qui flotte et qui l'enivre; Un de ces lieux qu'enfant j'aimais et je rêvais. Dont la beauté sereine, inépuisable, intime. Verse à l'âme un oubli, séneux et sublime De tout ce que la terre et l'homme ont de mauvais !

Si dés l'aube on suit les lisières Du bois, abri des jeunes faons, Par l'Apre chemin dont les pierres Offensent les mains des enfants, A l'Iieure où le soleil s'élève, Ou l'arbre sent monter la sève, La vallée est comme un beau rêve.

La brume écarte son rideau.

Partout la nature s'éveille.

La fleur s'ouvre, rose et vermeille; La brise y suspend une abeille, La rosée une goutte d'eau !

Et dans ce charmant paysage Où l'esprît flelte, où l'œil s'enfuit.

Le buisson, l'oiseau de passage, L'Iierbe qui tremble et qui reluit, Le vieil arbre que l'Age ploie, Le donjon qu'un moulin coudoie, Le ruisseau de moire et de soie.

Le champ où dorment les aicux, Ce qu'on voit plcin*er ou sourire, Ce qui chante et ce qui soupire, GSe qui parle et ce qui respire.

Tout fait un bruit harmonieux!

Et si le soir, après mille errantes pensées. De sentiers en sentiers en marchant dispersées, Du haut de la colline on descend vers ce toit Qui vous a U\\ii le jour, dans votre rêverie. Fait regarder en bas, au ft)nd de la prairie, Comme une belle fleur qu'on voit;

Et si vous êtes là, vous dont la main de flamme Fait parler au clavier la langue de votre Ame; Si c'est un des moments, doux et mystérieux, Où la musique, esprit d'extase et de délire, Dont les ailes de feu font le bruit d'une lyre, Réverbère en vos chants la splendeur de vos yeux ;

Si les petits enfants qui vous cherchent sans cesse, Mêlent leur joyeux rire au chant qui vous oppresse; Si votre noble père, à leurs jeux turbulents. Sourit, en écoutant votre hymne» commencée. Lui, le sage et l'heureux, dont la jeune pensée Se couronne de cheveux blancs;

Alors, à cette voix qui remue et pénètre, Sous ce ciel étoile qui luit à la fenêtre. On croit à la famille, au repos, au bonheur; Le cœur se fond en joie, en amour, en prière; On sent venir des pleurs au bord de sa paupière; Ou lève au ciel les mains en s'écriant : Seigneur !

Kt l'on ne songe plut, tant notre Ame saisie Se perd dans la nature et dans la poésie.

LES FEUILLES D'AUTOMNE

One tout prèi, pu* les bois et 1m nv'im cncli«, Derrière le rubia de cei collines bleues, A quatre de ces pit que-uons noromon!) det lieues. Le géint Parii eit couché!

On ne t'informe plus si la rille fatale. Du monde en fusion ardenle capitale, OuTre et ferme à tel jour ses critères fumaola, Et de quel air les rois, i l'inslani où nous tommes, Hegirdeiit bouillonner dans ce vétuve d'hommes La lave des érénenienu I

i> le giiK el la Doigc, famine mUfe}

SOLEILS COUCHANTS SlerTeilkux lilileiux que la rue diMuTce à la pi

J'aime le> toirt sereins et beaux, j'aime let Mira, Soit qu'ils dorent le front des sntiquet maDOÎra

Ensevelis dans les feulllaeesi Soil une la brume au loin s'allonge en bancs de feo', Soil nue mille nyons brisent dans un ciel bleu

A des archipels de nuages.

LBS FEUILLES D'AUTOMNE.

J'iimi! 1 voir dini Isa dMiDM tr<Ar« «t mircher

fine 34.)

Oh! rcgnrdei le ciel! cent nuages ntouvanls, Amoncelét U-hiut sous le souille des vents,

Groupent leun formes inconnues; Sons leurs Dota pir momeols Qamboie un pâle éclair, CiHmme si tont 1 coup quelque géant de l'air

'nnit ion glaive dans les nues.

Le soleil, à travers leurs ombres, hrille encori Tanlôt fait, t l'égal des lirges dûmes d'or,

Luire le loil d'une chaumière; Ou diapnle eni brouillards les vagues horizons; Ou découpe, en tombant sur les sombres gaions.

Comme de grands lacs de lumière.

Puis voila qu'on croit voir, dans le ciel balajé. Pendre un grand crocodile au dos large et rayé,

Ani trois rangs de dents acérées; Sous son ventre plombé glisse un rayon du soir; Cent nuages ardents luisent sous son liane noir

Comme des écailles dorées

Pais se dresse un palnis; puis l'air tremble et tout fuit L'édifice effrayant des nuages détruit j

S'écroule en ruines pressées; Il jonche nu loin le ciel, et ses cdnct vermeils Pendent, la pointe en bas, sur nos téLes, pareils

A des montagnes renversées.

Ces nuages de plomb, d'or, de cuivre, de for, Où l'ouragnn, la irorobe, et la foudre et l'enfer.

Dorment avec de sourds murmures.

C'est Dieu qui les suspend en foule ani cieux profonds. Comme un guerrier qui pend aux pnuires des plafoodi

Ses reten lissâmes armures !

Tont s'en va! Le soleil, d'en haut précipité. Comme un globe d'airnin qui. rouge, est rejeté

Dans les fournaises remuées, En tombant sur leurs flots que son choc désunit, Fait en flocons de feu jaillir jusau'au lénilh

L'ardente écume des nuées!

LES FEUILLES D'AUTOMNE

Oh ! contemplez le ciel ! et dés qu*a fui le jour, En tout temps, en tout lieu, d*un ineffable amour

Regardes à travers ces voiles; Un mystère est au fond de leur grave beauté, L*hiver, quand ils sont noirs comme un linceul, l'été,

Quand la nuit les brode d^étoiles !

lum 1828.

Le jour s'enfuit des cieux ; sous leur transparent voile De moments en moments se hasarde une étoile ; La nuit, pas â pas, monte au trône obscur des soirs ; Un coin au ciel est brun, l'autre lutte avec l'ombre ; Et déjà, succédant au couchant rouge et sombre, Le crépuscule gris meurt sur les coteaux noirs.

Et là-bas, allumant ses vitres éloilées, Avec sa cathédrale aux flèches dentelées, Les tours de son palais, les tours de sa prison, Avec ses hauts clochers, sa bastille obscurcie. Posée au boi*d du ciel comme une longue scie, La ville aux mille toits découpe Thorizon.

Oh ! oui m'emportera sur quelque tour sublime D'où la cité sous moi s'ouvre comme un abîme ? Que j'entende, écoutant la ville où nous rampons, Mourir sa vaste voix, qui semble un cri de veuve, Et qui, le jour, ^émit plus haut que le grand fleuve, Le grand fleuve irrité luttant contre les ponts !

Que je voie, à mes yeux en fuyant apparues. Les étoiles des chars se croiser dans Tes rues. Et serpenter le peuple en l'étroit carrefour, * Et tahr la fumée au bout des cheminées. Et, glissant sur le front des maisons blasonnêeSy Cent clartés naître, luire et passer tour à tour !

Que la vieille cité» devant moi, sur sa couciie, S'étende ; an'un soupir s'échappe de sa boucHc, Comme si ac fatigue on rentendait gémir f

Îue, veillant seul, debout sur sou iront que je foule, vec mille bruits sourds d'occan et de foule, Je regarde à mes pieds la géante dormir!

Juillet 1828.

Oh 1 sur des ailes, dans les nues.

Laissez-moi fuir! laissez-moi fuir!

Loin des régions inconnues C'est assez rêver et languir !

Laisses-moi fuir vers d^autres mondes.

C'est assez, dans les nuits profondes, Suivre un phare, chercher un mol.

C'est assez de songe et de doute.

Cette voix, que d'en bas j'écoute, Feat-étre on l'entend mieux là-haut.

Allons ! des ailes ou des voiles!

Allons ! un vaisseau tout armé !

Je veux voir les autres étoiles Et la croix du sud enflammé.

Peut-être dans cette autre terre Trouve-t-on la clef du mystère Caché sous l^rdre universel :

Et |)eut-ètre aux fils de la lyre Est-il plus facile de lire Dans cette autre page du ciel !

Août 1838.

Quelquefois, sous les plis des nuages trompeurs. Loin dans l'air, à travers les brèches des vapeurs

Par le vent du soir remuées, Derrièi^e les derniers brouillards, plus loin encor, Apparaissent soudain les mille étages d'or

D'un édifice de nuées !

Et l'œil épouvanté, par-delà tous nos cieux, Sur une île de l'air au vol audacieux,

Dans l'éther libre aventurée.

L'œil croit voir jusqu'au ciel monter, monter toujours, Avec ses escaliers, ses ponts, ses grandes tours.

Quelque Babel démesurée!

Septembre 1828.

Plus loin 1 allons plus loin 1— Aux feux du couchant sombre. J'aime à voir dans les champs croître et marcher mon ombre. Et puis, la ville est là! Je Ventends, je la voi. Pour que j'écoule en yi\\x ce que dit ma pensée»

Ce Paris, à la voix cassée,

Bourdonne encor trop près de moi.

Le soleil s'ent couché ce soir dans les nuées; Demain viendra l'orage, et le soir, et la nuit ; Puis l'aube, et ses clartés de vapeurs obstinées; Puis les nuits, puis les jours, pas du temps qui s'enfuit!

Tous ces jours passeront; ils passeront en foule Sur la face des mers, sur la face des monts. Sur les fleuves d'argent, sur les forêts où roule Comme un hymne confus des mon s que nous aimons.

Je veux fuir assez loin pour qu'un buisson me cache Ce brouillard que son front porte comme un panache. Ce nuage éternel sur ses tours arrêté ; Pour (îue du moucheron, qui bruit et (|ui passe,

L humble et grêle murmure efface

La grande voix de la cité !

Août 1828.

I Et la face des eaux, et le front des montagnes. Ridés et non vieillis, et les bois toujours verts

- S'iront rajeunissant ; le fleuve des campagnes Prendra sans cesse aux monts le flot qu il donne aux mers.

Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tète, Je passe, et, refroidi sous ce soleil joyeux.

LBS FEUILLES D'AUTOMNE.

Je m*en irai bientôt, au miliieu de la fête» |

Sans que rien manque au monde immense et radieux !

Ohl talk not to me of a name great in atory; The days of our youth are tlio days of our glory ; And the myrtle and i?y of sweet two-and-twenty Are worth aU your laurels, though ever so plenty.

■TROR.

Un jour Tient ou soudain l'artiste généreux

A leur poids sur son front sent les ans plus nombreux.

Un matm il s'éveille avec celte pensée :

— Jeunesse aux jours dorés, je l'ai donc dépensée ! Oh ! qu'il m'en reste peu ! Je vois le fond du sort Gomme un prodigue en pleurs- te fond du cofTre-fort ! -

Il sent, sous le soleil qui plus ardent s'épanc^> Gomme à raidi les fleurs, sa tête» qui se pencl^ Si d'aventure il trouve, en suivant son aesiio, Le ([azon sous ses pas mouillé comme au matin, Il dit, car il sait bien que son aube est passée :

— C*est de la pluie, helas! et non de la rosée! — C'en est fait. Son génie est plus mûr désormais; Son aile atteint peut-être à de plus fiers sommets; La fumée est plus rare au foyer qu'il allume ; Son astre haut monté soulève moins de brume; Son coursier applaudi parcourt mieux le champ clos ; Mais il n'a plus en lui, pour répandre à grands flots Sur des œuvres, de grâce et d'amour couronnées.

Le frais enchantement de ses jeunes années !

Oh ! nen ne rend cela ! — Quand il s'en va cherchant Ces pensera de hasard que l'on trouve en marchant, Et qui font que le soir l'artiste chex son hôte Rentre le cœur plus fier et la tète plus haute; Quand il sort pour rêver, et qu'il erre incertain, Soit dans les prés lustrés au gazon de satin. Soit dans un bois qu'emplit celte chanson sonore Que le petit oiseau chante à la jeune aurore. Soit dans le carrefour bruyant et fréquenté,

— Car Paris et la foule ont aussi leur beauté,

Et les passants ne sont, le soir, sur les quais sombres, Qu'un flux et qu'un reflux de lumières et d'ombres; — Toujours au fond de tout, toujours dans son esprit. Même quand l'art le tient, l'enivre et lui sourit, Même aans ses chansons, même dans ses pensées Les plus joyeusement édoses et bercées, 11 retrouve, attristé, le regret morne et froid Du passé disparu, du passé quel qu'il soit !

Novembre 1831 .

Ora pro nobii.

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