‹ Œuvres illustrées de Victor HugoChapitre 294 sur 309 · NOCES ET FESTINS · texte numérisé non relu

NOCES ET FESTINS

La salle est magnifique et la table est immense. Toujours par quelque bout le banquet recommence. Un magique banouet, sans cesse amoncelé Dans l'or et le cristal et l'argent ciselé. A cette table auguste où sîé^^nt peu de sages, Tous les sexes ont place ainsi que tous les âges.

Guerrier de quarante ans au profil sérieux. Jeune homme au blond duvet, jeune fille aux doux yeux, Enfant qui balbutie et vieillard qui bégaye, Tousmangent, tous ont faim, et leur faim les égayé, Et les plus acharnés sont, autour des plats d'or, Ceux qui n'ont plus de dents ou n'en ont pas encor !

Casques, cimiers, fleurons, bannières triomphales,

Les lions couronnés, les vautours bicéphales,

Les étoiles d'argent sur le sinople obscur,

L'abeille dans la pourpre et le lis dans l'azur.

Les chaînes, les chevrons, les lambels, les losanges,

Tout ce que le blason a de formes étranges,

De léopards ailés, d'aietes et de griflbns,

Tourbillonne autour d eux, se cramponne aux plafonds,

Se tord dans l'arabesque entre leurs pieds jetée,

Plonge un bec familier daqs leur coupe sculptée,

Et suspend aux lambris maint drapeau rayonnant.

Qui des poutres du toit jusnu'à leurs fronts traînant.

Les effleure du bout de sa frange superbe.

Comme un oiseau dont l'aile en passant touche l'herbe!

El comme â ce banquet tout résonne ou reluit.

On y croit voir jouter la lumière et le bruit.

La salle envoie au ciel une rumeur de fête. Les convives ont tous une couronne en tète. Tous un trône sous eux où leur orgueil s'assied, Tous un sceptre â la main, tous une chaîne au pied ; Car il en est plus d'un qui voudrait fuir peut^tre, Et l'esclave le mieux attaché c'est le maître I

Le pouvoir enivrant qui change l'homme en dieur L'amour) miel et poison, l'amour, philtre de feu, Fait du souffle mêlé de l'homme et de la femme, Des frissons de la chair et des rêves de l'âme ;

LES CHANTS DU CREPUSCULE

Le plaisir, fils des nuits, dont l'œil brûlant d'espoir

Languit vers le matin et se rallume an M)ir;

Les meules, les piqueui'S, les chasses efTrénées

Tout le jour par les champs au son du cor menées ;

La soie et l*or, les lits de cèdre et de vermeil,

Faits pour la volupté plus que pour le sommeil,

Où, quand votre maîtresse en vos bras est venue,

Sur une peau de tigre on peut la coucher nue ;

Les palais efTrontés, les palais imprudents

Qui, du pauvre enviés, lui fojit grincer les dents;

Les parcs majestueux, pleins d'horizons bleuâtres.

Où 1 œil sous le feuillage entrevoit des albAlres,

Où le grand peuplier tremble auprès du bouleau,

Où Ton entend la nuit des musiques sur Teau;

La pudeur des beautés facilemeirt vaincue,

La justice du juge à prix d'or convaincue;

La terreur des petits, le respect des passants,

Cet assaisonnement du bonheur des puissants;

La guerre ; le canon tout gorgé de mitrailles

Qui passe son long cou par-dessus le3 murailles;

Le régiment marcheur, polype aux mille pieds ;

La grande capitale aux bruits multipliés;

Tout ce qui jette au ciel, soit ville, soit armée.

Des vagues de poussière et des Ilots de fumée ;

Le budget, monstre énorme, admirable poisson

A qui de toutes parts on jette Thameçon,

Et nui, laissant A flots Tor couler de ses plaies.

Traîne un ventre splendide, écaillé de monnaies;

Tels sont les mets divins que sur des plats dorés

Leur servent i la fois cent valets affairés,

Et que dans son fourneau, laboratoire sombre,

Souterrain qui flamboie au-dessous d'eux dans l'ombre,

Prépare nuit et jour pour le royal festin

Ce morose alchimiste appelé le' destin !

Le sombre amphitryon ne veut pas de plats vides, Et 1a profusion lasse les plus avides ; Et pour choisir parmi tant de mets savoureux. Pour les bien conseiller, sans cesse derrière eux, Us ont leur conscience, ou ce qu'ainsi Ton nomme, Compagnon clairvoyant, guide sûr de tout homme, A qui, par imprudence et dés les premiers jeux, Les nourrices des rois crèvent toujours les yeux.

Oh ! ce sont là les ^ands et les heureux 4u monde ! 0 vie intarissable ou le bonheur abonde ! 0 magnifique orgie! ô superbe appareil ! Comme on s'enivre bien dans un testin pareil ! Comme il doit, â travers ces splendeurs éclatantes, Vous passer dans l'esprit mille images flottantes ! Que les rires, les voix, les lampes et le vin Vous doivent faire en l'âme un tourbillon divin ! Et que l'œil ébloui doit errer avec joie De tout ce qui ruisselle â tout ce qui flamboie ! Nais tout à coup, tandis que l'échanson rieur Leur verse i tous l'oubli ou monde extérieur; A l'heure où table, et salle, et valets, et convives. Et flambeaux couronnés d'auréoles plus vives, Et l'orchestre caché qui chante jour et nuit Epanchent plus de joie, et de flamme et de bruit, flelas! â cet instant d'ivresse et de délire, Où le banquet hautain semble éclater de rire, Narguant le peuple assis à la porte en haillons, Quelqu'un frappe soudain l'escalier des talons, Qnelqu un survient, quelqu'un en bas se fait entendre, Quelqu'un d'inattendu qu'on devrait bien attendre!

Ne fermez pas la porte. Il faut ouvrir d'abord, l\ faut ou'on laisse entrer I Et tantôt c'est la mort. Tantôt l'exil qui vient, la bouche haletante, L'une avec un tombeau, l'autre avec une tente, La mort au pied pesant, l'exil au pas léger, Spectre toujours vêtu d'un habit étranger!

Le spectre est effrayant. Il entre dans la salle,

Jette sur tous les fronts son ombre colossale. Courbe chaque convive ainsi qu'un arbre au vent, Puis il en choisit un, le plus ivre souvent. L'arrache du milieu de la table effrayée, Et l'emporte, la bouche encor mal essuyée 1

Aoât 1832.

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