‹ Œuvres illustrées de Victor HugoChapitre 295 sur 309 · NAPOLÉON · texte numérisé non relu

NAPOLÉON

Mil huit cent onzel — 0 temps, où des peuples sans nombre Attendaient prosternés sous un nuage sombre

Que le ciel eût dit oui !

Sentaient trembler sous eux les états centenaires, . Et regardaient le Louvre entouré de tonnerres,

Comme un mont Sinnï!

Courbés comme un cheval qui sent venir son maitre. Ils se disaient entre eux : — Quelqu'un de grand va naitrel L'immense empire attend un héritier demain. Qu'est-ce que le Seigneur va donner à cet homme Qui, plus grand que César, plus grand même que Rome, Absorbe dans .son sort le sort du genre humain ? —

Comme ils parlaient, la nue éclatante et profonde S'entr'ouvnt, et l'on vit se dresser sur le monde v

L'homme prédestiné.

Et les peuples béants ne purent que se taire, Car ses deux bras levés présentaient A la terre

Un enfant nouveau-né I

Au souffle de l'enfant, dôme des Invalides, Les drapeaux prisonniers sous tes voûtes splendides Frémirent, comme au vent n'émissent les épis; Et son cri, ce doux cri qu'une nourrice apaise. Fit, nous l'avons tous vu, bondir et hurler d'aise Les canons monstrueux i ta porte accroupis!

Et Lui! l'orgueil gonflait s» puissante narine ; Ses deux bras, jusqu'alors croisés sur sa poitrine,

S'étaient enfin ouverts!

Et l'enfant, soutenu dans sa main paternelle, Inondé des éclairs de sa fauve prunelle,

Rayonnait au travers !

Quand il eut bien fait voir l'héritier de ses trônes Aux vieilles nations comme aux vieilles couronnes, Eperdu, l'œil fixé sur quiconque était roi, . Comme un aigle arrivé sur une haute cime, Il cria tout joveux avec nn air sublime : ->. — L'avenir! l'avenir! l'avenir est à moi!

LES CHANTS DU CRÉPUSCULE

Non, l'avenir n*esl à personnel \ Sire ! Ta venir est é Dteu !

A chaque fois qae l'heure sonne.

Tout ici-bas nous dit adieu.

L'avenir! l'avenir! mystère!

Toutes les choses de la terre, Gloire, fortune militaire, Couronne éclatante des rois, Yicloire aux ailes embrasées, Ambitions t^lisées.

Ne sont jamais sur nous posées Que comme l'oiseau sur nos toits!

Non, si puissant qu*on soit, non, qu'on rie ou qu'on pleure, Nul ne te fait parler, nul ne peut avant l'heure

Ouvrir ta froide main, 0 fantôme muet, 6 notre ombre, ô notre hôte. Spectre toujours masqué qui nous sub côte à côte,

Et qu'on nomme demain !

Oh ! demain, c'est la grande chose !

^De quoi demain sera-t-il fait?

L'homme aujourd'hui sème la cause.

Demain .Dieu fait mûrir l'effel.

Demain, c'est l'éclair dins la voile, C'est le nuaj^e sur Tétoile, C'est un traître qui se dévoile, C'est le bélier qui bat les tours.

C'est l'astre qui change de zone, • C'est Paris qui suit Efubylone; Demain, c'est le sapin au trône, Aujourd'hui, c'en est le velours!

Demain, c'est le cheval qui s'abat blanc d'écume. Demain, ô conquérant, c'est Moscou qui s'allume,

La nuit, comme un fl.irt)beau.

C'est votre vieille garde au loin jonchant la plaine.- Demain, c'est Waterloo! demain, cest Sainte>Héléne ! !

Demain, c'est le tombeau !

Vous nouvel entrer dans les villes Au galop de votre coursier, Dénouer les guerres civiles Avec le trancnant de l'acier; Vous pouvez, ô mon capitaine.

Barrer la Tamise hautame.

Rendre la victoire incertaine Amoureuse de vos clairons, Briser toutes portes fermées, Dépasser tontes renommées, Donner pour astre à des armées • L'étoile de vos éperons !

Dieu garde la durée et vous laisse l'espace ; " Vous pouvez sur la terre avoir toute la place; Etre aussi grand qu'un front peut l'être sous le ciel; Sire, vous pouvez prendre, à votre fantaisie, L'Europe à Chariemagne, à Mahomet l'Asie; — * Mais tu ne prendras pas demain A l'Eternel ! *

0 revers ! ô leçon ! — Quand l'enfant de cet homme Eut reçu pour hochet la couronne de Rome; ^'" Lorsqu'on l'eut revèth d'un nom qui retentit; Lorsqu'on eut bien montré son front ^oyal qui tremble Au peuple émerveillé qu'on puisse tout ensemble Etre si grand et si petit ;

Quand son père eut pour lui gagné bien des batailles; Lorsqu'il eut épaissi de vivantes murailles Autour du nouveau«né riant sur son chevet; Quand ce grand ouvrier, qui savait comme on fonde, Eut, à coups de cognée, à peu prés fait le monde Selon le songe qu'il rêvait ;

Quand tout fut préparé par les mains paternelles, Pour doter riiuoibie enfant de splendeurs étemelles; Lorsqu'on eut de sa vie assuré les relais ;

Suand, pour lo^er un jour ce maître héréditaire, n eut enracine bien avant dans la terre Les pieds de marbre des palais ;

Lorsqu'on eut pour sa soif posé devant la France Un vase tout rempli du vin de l'espérance... Avant qu'il eût goùlé de ce poison îloré, Avant que de sa lèvre il eût touché la coupe, Un Cosaque survint qui prit Tenfant en croupe Et remporta tout effaré !

Oui, l'aigle un soir planait aux voûtes étemelles, \ Lorsqu'un grand coup de vent lui cassa les deux ailes ;\ Sa chute 6t dans l'nir un foudroyant sillon; Tous alors sur son nid fondirent pleins de joie ; Chacun selon ses dents se partagea la proie ; L'Angleterre prit l'aigle, et l'Autriche l'aiglon !

Vous savez ce qu'on fit du géant hisloriaue. Pendant six ans on vit, loin derrjère T Afrique, Sous le verrou des rois prudents,

— Oh! n'exilons personne ! ohl l'exil est impie! — Cette grande figure en sa cage accroupie,

Ployée, et les genoux aux dents !

Encor si ce banni n'eût rien aimé sur terre !... Mais les cœurs de lion sont les vrais coeurs de père.

Il aimait son fils, ce vainqueur \ Deux choses lui restaient dans sa cage inféconde, Le portrait d'un enfant et la carte au monde, ^^

Tout son génie et tout son cœur !

Le soir, quand son regard se perdait dans l'alcôve,

Ce qui se remuait dans cette tète chauve,

Ce que son œil cherchait dans le passé profond,

— Tandis que ses geôliers, sentinelles placées Pour guetter nuit et jour le vol de ses pensées.

En regardaient passer les ombres sur son front ; — .

Ce n'était pas toujours, sire, cette épopée Que vous aviez naguère écrite avec 1 épée ;

Arcole, Austerlitz, Montmirail; Ni l'apparition des vieilles Pyramides ; Ni le nacha du Caire, et ses chevaux numides

Qui mordaient le vôtre au poitrail ;

Ce n'était pas le brait d^ bombe et de mitraille Que vingt ans, sous ses pieds> avait fait la bataille

Déchaînée en noirs tourbillons, Quand son soufllc poussait sur celte mer troublée Les drapeaux frissonnants, penchés dans la mêlée

Comme les mâts des bataillons ;

Ce n'était pas Madrid, le Kremlin et le Phare^

La diane au matin fredonnant sa fanfare,

La bivouac sommeillant dans les feux étoiles,

Les dragons chevelus, les grenadiers épiques,

Et les rouges lanciers fourmillant dans les piques,

Comme des fleurs de pourpre en l'épaisseur des blés ;

LES CHANTS DU CRÉPUSCULE

Non, ce <iai l'occnpdt, c'est Tombre blonde et rose D*un bel enfant qui dort la bouche demi-close,

Gracieux comme l'Orient, Tandis qu'avec amour, sa nourrice enchantée, D*uQe goutte de lait au bout du sein restée,

Agace sa lèvre en riant!

Le père alors posait ses coudes sur sa chaise, Son cœur plein de sanglots se dégonflait â l'aise,

U pleurait d'amour éperdu !... — Sois béni, pauvre enfant, tète aujourd'hui glaoéCi Seul être qui pouvais distraire sa pensée , Du trône du monde perdu I

Tous deux sont morts. — Seigneur, votre droite est terrible ! Vous avez commencé par le maître invincible,

Par l'homme tnomphant ; Puis vous avez enfin complété l'ossuaire, Dix ans vous ont suffi pour filer le suaire

Du père et de l'enfant t

Gloire, jeunesse, orgueil, biens que la tombe emporte ! L'homme voudrait laisser quelque chose à la porte,

Hais la mort lui dit non !

Chaque élément retourne où tout doit redescendre. L'air reprend la fumée, et la terre la cendre.

L'oubli reprend le nom I

0 révolutions 1 j'ignore, Moi, le moindre des matelots.

Ce que Dieu dans Tombre élabore Sous le tumulte de vos flots.

La foule vous hait et vous raille.

Mais qui sait comment Dieu travaille ?

Qui sait si Tonde qui tressaille, si le cri des gouffres amers, Si la trombe aux ardentes serres.

Si les éclairs et les tonnerres, Seigneur, ne sont pas nécessaires A la perle que font les mers!

Pourtant, cette tempête est lourde Aux princes comme aux nations.

Oh ! quelle mer aveugle et sourde Qu'un peuple en révolutions!

Que sert la chanson, ô poète?

Ces chants aue ton génie émielte Tombent à la vague inquiète Qui n'a jamais rien entendu !

Ta voix s'enroue en celte brume. Le vent disperse au loin la plume, Pauvre oiseau chantant dans l'écume Sur le mftt d'un vaisseau perdu !

Lon^e nuit ! tourmente éternelle !

Le ciel n'a pas un coin d'azur.

Hommes et choses, péle-méle.

Vont roulant dans 1 abime obscur.

Tout dérive et s'en va sous Tonde, Rois au Berceau, maîtres du monde, Le front chauve et la tête blonde.

Grand etpetit Napoléon !

Tout s'eflace, tout se délie, Le flot sur le flot se replie.

Et la vague qui passe oublie Léviathan comme Alcyon !

Août 1832.

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