‹ Œuvres illustrées de Victor HugoChapitre 297 sur 309 · A CANARIS · texte numérisé non relu

A CANARIS

Canaris ! Canaris t nous t'avons oublié ! Lorsque sur un héros le temps s'est replié,

Suand le sublime acteur a fait pleurer ou rire, t qu'il a dit le mot que Dieu lui donne à dire, aind, venus au hasard des révolutions, grands hommes ont fait leurs grandes actions, Îu'ite ont jeté leur lustre, étincelant ou sombre, t qu'ils sont pas à pas redescendus dans l'ombre. Leur nom s'éteint aussi. Tout est vain I tout est vain ! Et jusqu'à ce qu'un jour le poète divin Qui prât créer un monde avec une parole, Les prenne, et leur rallume au front une auréole. Nul ne se souvient d'eux, efla foule aux cent voix Qui rien qu'en les voyant hurlait d'aise autrefois. Hélas! si par hasard oevant elle on les nomme, Interroge et s'étonne et dit : Quel est cet homme? Nous t'avons oublié. Ta gloire est dans la nuit. Nous fusons bien encor toujours beaucoup de bruit, Hais plus de cris d'amour, plus de chants, plus de culte, Plus d'acclamations pour toi dans ce tumulte! Le bourgeois ne sait plus épeler ton grand nom. Soleil qui t'es couché, tu n as plus de Memnon ! Nous avons un instant crié : — « La Grèce l Athènes !

maintenant Dans notre esprit, si plein de ton apothéose, Kous avons tout rayé pour écrire autre chose ! Adieu les héros grecs I leurs lauriers sont fanés. Vers d'autres onents nos regards sont tournés.

On n'entend plus sonner ta gloire sur l'enclume De la presse, géant par qui tout feu s'allume, Prodigieux cyclope a la tonnante voix, A oui plus d un Ulysse a crevé l'œil parfois. Oh! la presse! ouvrier qui chaque jour s'éveille, Et qui aéfiiit souvent ce qu'il a fait la veille; Biais oui forge du moins, de son bras souverain, A toute chose juste une armure d'airain !

Nous t'avons oublié !

Mais à toi, que t'importe ?

Il te reste, ô marin, la vague qui t'emporte, Ton navire, un bon vent toujours prêt é souffler, Et l'étoile du soir oui te regarde aller. U te reste l'espoir, le hasara, l'aventure. Le voyaffe à travers une belle nature, L'éteniâ changement de choses et de lieux, La joyeuse arrivée et le départ joyeux ; L'orgueil qu'un homme libre a de se sentir yivre Dans un brick fin voilier et bien doublé de enivre, Soit qu'il ait a franchir un détroit sinueux. Soit (jue, par un beau temps, l'Océan monstrueux Qui brise quand il veut les rocs et les murailles. Le -berce mollement sur ses larges écailles; Soit que l'orage noir, envolé dans les airs, Le batte à coups pressés de son aile d'éclairs ! Mais il te reste, o Grec, ton ciel bleu, ta mer bleue, Tes grands aigles qui font d'un coup d'aile une lieue, Ton soleil totyours pur dans toutes les saisons, La sereine beauté des tièdes horizons.

Ta langue harmonieuse, ineffable, amollie, Que le temps a mêlée aux langues d'Italie Gomme aux flots de Baîa la vague de Samos ; Langue d'Homère où Dante a jeté quelques mots ! n te reste, trésor du ^rand homme candide, Ton long fusil sculpte, ton yatagan splendide, Tes larges caleçons de toile, tes caftans De velours rôu^e et d'or, aux coudes éclatants ! Quand ton navire fuit sur les eaux écnmeuses, Fier de ne côtoyer que des rives fameuses, Il te reste, 6 mon Grec, la douceur d'entrevoir Tantôt un fronton blanc dans les brumes du soir. Tantôt, sur le sentier qui près des mers chemine. Une femme de Thèbe ou bien de Salamine, Paysanne à l'œil fier qui va vendre ses blés - Et pique gravement deux grands bœufs accouplés. Assise sur un char d'homérique' origine, Comme l'antique Isis des bas-reliefs d'Ëgii

nne

Octobre 1832.

Seule au pied de la tour d'où sort la voix du maître, Dont l'ombre à tout moment au seuil vient apparaître,. Prèle à voir en bourreau se changer ton époux, Pâle et sur le pavé tombée à deux genoux, ' Triste Pologne! hélas! te voila donc liée, Et vaincue, et déjà pour la tombe pliée ! Hélas ! tes blanches mains, à défaut de tes fils, Pressent sur ta poitrine un sanglant crucifix. Les Baskirs ont marché sur ta robe royale Où sont encore empreints les clous de leur sandale. Par instant une voix gronde, on entend le bruit D'un pas loui^d, et l'on voit un sabre qui reluit,

LISS CUAKTS dI CRÉPUSCULE.

Ia;9 iiicuIo, Icn piq^icuri, li» chiuct ellrénéisi. Tout le jour pur lai cbimpi au ion du cor men

1P.IW sa.)

El loi, serrée au mur ijoi sous les (ileurti ruisselle, Levant les br«s meurtris «t Ion front qui cbuncelle El lei yeui que déjà U morl aemb!e lernir. Tu^dU : France., ma sœur! ne vois-lu rien venir?

A L'HOMME QUI A LIVRÉ UNE! fEMME

0 lionie ! ce n'cbt pas seulement cette renimc. S.icrée alors pnur Ions, faible cœur, mais grande Ame, Mniï c'est lui, c'est son nom dans l'avenir maudît, Ce sont les cheveux blancs de son père interdit.

C'est la pudeur publique eu face regardée Tandis i|u'i] s'accouplait ■ son infime idée. C'est l'honneur, c'est la foi, la pitié, le serment. Voilà ce que ce juif a vendu llcnemenll

Juif! les impurs traitants à qui l'on vend son Ime Attendront bien longtemps avant qu'un plus inHmc Vienne réclamer d'eui, dans quelque jour d'effroi. Le fond du sac plein d'or qu'on lit vomir sur toi !

Ce n'esl pas même un juif! C'est un païen ii Un renégnt, l'opprobre et le rebut du monde, Un fétide aposlil, un oblique clraoger.

Qui nous donne du moins le bonheur de songer Qu'après tant de revers et de guerres civiles. Il n'est pas un bandit écume dans nos villes. Pas un forçât hideui bUnchi dans les prisons. Qui veuille mordre en France au pain des trahisons !

Rien ne le disait donc iias ï'imt, A misérable ! Que la proscription est toiyours vénérable, '

LBS CHANTS DO GRfiPDSGOLB.

Qu'on ne bat poi le sein qui nous donna son lait, Qu'une fille d«3 rois dont on fut le valet Ne se met point en vente au fand d'un antre infime, Et quen'ftant plus reine elle était encor ^mme!

Renlre dans l'ombre où snnl loua les monstres lléiris Qui, depuis quarante ans, bavent snr nos débris 1 Renlre dans ce cloairue ! et que jamais ta tèle. Dans un jour de mallieur ou dans un jour de ^le, Neioafjeâreparallreau soleil des vivants!

Qu'ainsi qu'une rumée abaudonoée aui vents. Infecte, et dont chacun se détourne au passage, Ta vie erre au hasard de rivage en rivage !

Et lai«-toi! que veui-tu balbutier encor! bis, n'as-tu pas vendn l'honneur, le vrai trésor? Garde (ont les souillets entassés sur la joue. Que fait l'eicuse au crime et le fanl snr la boue?

Sans qu'un ami t'abrile i l'ombre de son toit, Marche, lotre juif errant ! marche aviic l'or qu'on voit Luire 1 travers les doigts de les mains mal fennéesl

Tout les biens de ce monde en grappes parfumées Pendent sur ton chemin, car le riclie ici-bas A tout, hormis l'honnetir qni ne s'achète pas!

Qlte-toi de jouir, maudit ! et uns relAche Marche ! et qu'en le vopat on dise : C'est ce lâche ! Marche ! et que le remords soit ton seul compagnon ! Marche! sans rien pouvoir arracher de ton nom < Car le mépris public, ombre de la bassesse, Croit d'année en année et repousse sans cesse, .... ^1^ ji ,

Et quand la tombe nn jour, celle embûche profonde.

Qui s'ouvre tout i coup sous les choses du monde,

Te Tera, d'épouvante et d'horreur agité.

Passer de celle vie i la réalité,

La rètiilé sombre, éiernelle, immobile!

?uand d'instant en instant plus seul el plus débile, u le cramponneras en vain à ion trésor; «uand la mort, t'accostant couché sur des las d'or, idera Ivusquement ta maiu crispée el pleine

LES CHANTS DU CREPUSCULE

Gomme une main d'enfant qa*un homme ouvre sans peine,

Alors, dans cet abime où tout traître descend,

L*un roulé dans la fange et Tautre teint de sang.

Tu tomberas, perdu sur la fatale grève

Que Daute Alighieri vit avec l'œil du rêve !

Tu tomberas damné, désespéré, banni !

Afin que ton forUdt ne soit pas impuni,

Et que ton âme, errante au milieu de ces âmes,

Y soit la plus abjecte entre les plus infâmes !

Et lorsqu ils te verront paraître au milieu d'eux,

Ces fourbes dont Thistoire inscrit les noms hideux,

Due l'or tenta jadis, mais à qui, d'âge en âge.

Chaque peuple en passant vient cracher au visage,

Tous ceux, les plus obscurs comme les plus fameux,

Qui portent sur leur lèvre un baiser venimeux.

Judas qui vend son Dieu, Leclerc qui vend sa ville,

Groupe au louche regard, engeance ingrate et vile,

Tous en foule accourront joyeux sur ton chemin.

Et Louvel indigné repoussera ta main !

Novembre 183S.

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