‹ Œuvres illustrées de Victor HugoChapitre 299 sur 309 · A CANARIS · texte numérisé non relu

A CANARIS

D'où vient que ma pensée encor revole â toi, Grec illustre â qui nul ne songe excepté moi? D'où vient que me voili, seul et dans la nuit noire, Grave et triste, essayant de redorer ta gloire ? Tandis que là, dehors, cent rhéteurs furieux Grimpent sur des tréteaux pour attirer les jeux. D'où vient que e'est vers toi que mon esprit retourne Vers toi sur qui l'oubli s'enracine et séjourne? C'est que tu fus tranquille et grand sous les lauriers. Nous aulnes oui chantons, nous aimons les guerriers. Comme sans uoute aussi vous aimez les poètes. Car ce que nous chantons vient de ce que vous faites ' Car le héros est fort et le poêle est saint ! Les poètes profonds qu'aucun souffle n'éteint Sont pareils au volcan de la Sicile blonde Que tes regards sans doute ont vu fumer sur l'èndc; Comme le haut Etna, flambojant et fécond, Ils ont la lave au cœur et l'epi siir le front! £t puis, ce fut toujours un instinct de mon âme. Quand ce chaos inélé de fumée et de flamme, Quand ce grand tourbillon, par Dieu même conduit, Qui nous emporte tous au jour ou dans la nuit, A passé sur le front des héros et des sages. Comme après la tempéie on court sur les rivages, Moi je vais ramasser ceux qu'il jette dehors. Ceux qui sont oubliés comme ceux qui sont morts! Va, ne regrette rien. Ta part est la meilleure. Vieillir dans ce Paris qui querelle et qui pleure Et qui chante ébloui par mille visions Comme une courtisane aux folles passions; Rouler sur cet amas de télés sans idées Pleines chaque matin et chaque soir vidées; Croître, fruit ignoré, dans ces rameaux touifus ; Etre admiré deux jours par tous ces yeux confus; Ecouter dans ce gouffre où tout ruisseau s'écoule Le bruit que fait un nom en tombant sur la foule ; Si des mœurs du passé quelque reste est debout. Se répandre en torrents, comme une onde qui bout, Sur cette forteresse autrefois glorieuse Par la brèche qu'y fait la presse furieuse; Contempler jour et nuit ces flots et leur rumeur. Et s'y mêler soi-même, inutile rameur;

LES CHANTS DU CRÉPUSCULE

Voir de près, baletanU sous la main oui les pique, Les ministres traîner la machine publique, Charme embarrassée en des sillons bourbeux Dont nous sommes le soc et dont ils sont les bœufs, Tirer sur le théâtre, en de funèbres drames. Du choc des passions l'étincelle des âmes, Et comme avec la main tordre et presser les oOBors Pour ep faire sortir goutte à goutte les pleurs; Emplir de son fracas la tribune aux harangues, Eabel où de nouveau se confondent les langues ; Harceler les pouvoirs, jeter sur ce qu'ils font L'écume d'un discours au ilôt sombre et profond; • Etre un gond de la porte, une clef de la voûte; - . Sf Ton est grand et fort, chaoue jour dans sa route Ecraser des serpents tout gonnés de venins ; Etre arbuste dans l'herbe et géant chez les nains; Tout cela ne vaut pas, 6 noble enfant de l'onde, Le bonheur de flotter sur cette mer féconde Qui vit partir Argo, qui vit naître Colomb, D'y jeter par endroits la sonde aux pieds de plomb. Et oe voir, â travers la vapeur du cigare. Décroître â rhoriion Hantmée ou Megare!

Que si ta nous voyais, ô fils de l'Archipel, Quand la presse a battu l'unanime rappel. Créneler a la hite un droit qu'on vent détruire. Ou, foule dévouée à qui veut nous conduire, ^ Contre un pouvoir py^mée agitant son beffroi, Noos ruer péle-méle a l'assaut d'une loi, Sur ces combats d'enfants, sur ces frêles trophées. Oh! que tu jetterais le dédain oar boufTées, Toi qui brises tes fers rien qu en les secouant, Toi Gont le bras, la nuit, envoie en se jouant. Avec leurs icoglans, leurs noirs, leurs femmes nues, Les capilans-pachas s'éveiller dans les nues !

eau,

Va, que te fait l'oubli de ceux dont tu rirais Si tu voyais leurs mains et leurs âmes de prés? Que t'importe ces cœurs faits de cire ou de pierre, Ces mémoires en qui tout est cendre et poussière ? Ce traitant qui, du peuple infructueux fardeau. N'est bon qu'à s'emplir d'or comme Téponffe d'( Ce marchand accouaé sur son comptoir aiviae, Et ce jeun^ énervé, face imbécile et vide. Eunuque par le cœur, qui n'admire à Paris ^ Que les femmes de race et les chevaux de prix! Que t'importe le bruit de l'Europe où tout roule, L'homme et l'événement, sous les pieds de la foule! De Paris qui s'éveille et s'endort tour à tour, fit fait un mauvais rêve en attendant le jour I * De Londre où l'hôpital ne vaut pas l'hippodrome ! De Rome qui n'est plus que l'écaillé de Rome 1 Et de ceux qui sont rois ou tribuns, et de ceux

Îui tiennent ton Hellé sous leur ious paresseux, andales vernissés, blonds et pâles Barbares, »ui viennent au pays des rudes Palikares, out restaurer, mœurs, peuple et monuments, hélas! Civiliser la Grèce et gratter Phidias!

Et pub, qui sait — candeur que j'admire et que j'aime! Si tu n'as pas fini par t'oublier toi-même!

Que t'importe! tandis que, debout sur le port, Tu vends i quelque Anglais un passage à ton bord; Ou que tu fais rouler et ranger sur la crève Des kallots que longtemps le marchancTvit en rêve ; Ou que ton joyeux rire accueille tes é£;aux. Tes amis, les patrons de Corinlhe et d'Arsos; Peut-être en ce moment quelque femme de Grèce Dont un bandeau païen serre la noire tresse. Mère féconde ou fille avec de vieux parents,

Tourne sur toi ses yeux fixes et transparents. Se souvient de Psara, de Ghio, de Nauplie, Bt de toute la mer de Canaris remplie. Et t'admira nt de loin comme on admire un roi. Sans oser te parler, passe en priant pour toi !

Septembre 1835.

n n'avait pas vingt ans. Il avait abusé

De tout ce qui peut être aimé, souillé, brisé.

Il avait tout terni sous ses mains effrontées.

Les blêmes voluptés sur sa trace ameutées

Sortaient, pour l'appeler, de leur repaire impur

Quand son ombre passait â l'angle de leur mur.

Sa sève, nuit et jour, s'épuisait aux orgies

Comme la cire ardente aux mèches des bougies.

Chassant l'été, l'hiver il posait au hasard

Son coude â l'Opéra sur Gl^ick ou sur Moiart.

Jamais il ne trempait sa tête dans ces ondes

Qu'Homère et que Shakspeare épanchent si profondes ;

U ne croyait â rien ; jamais U ne rêvait;

Le bâillement Mdeux né^mi i son chevet ;

Toujours son ironie, inféconde et morose.

Jappait sur les talons de quelque grande chose;

Il se faisait de tout le centre et le milieu;

Il achetait l'amour, il aurait vendu Dieu.

La nature, la mer, le ciel bleu, les étoiles,

Tous ces vents pour qui l'âme a toujours quelques voiles.

N'avaient rien août son cœur fût dans Tombre inquiet.

Il n'aimait pas les champs. Sa mère l'enuiiyait.

Enfin, ivre, énervé, ne sachant plus que faire,

Sans haine, sans- amour, et toujours, ô misère!

Avant la fin du jour blasé du lendemain,

Un soir qu'un pistolet se trouva sous sa main.

Il rejeta son âme au ciel, voûte fatale.

Gomme le fond du verre au plafond de la salle !

Jeune homme, tu fus lâche, imbécile et méchant.

Nous ne te plaindrons pas. Lorsque le soc trancliaul

A passé, dûune-l-on une larme a l'ivraie?

Jlfais ce que nous plaindrons d'une douleur bien vraie,

C'est celle sur laquelle un tel fils est tombé,

C'est ta mère, humble femme au dos lent et courbé,

Qui sent fléchir sans toi son front que l'âge plombe,

Et qui fit le berceau de qui lui fait sa tombe!

Nous ne le plaindrons pas, mais ce que nous plaindrons,

Ce ([ui nous est encor sacré sous les affron'.s.

C'est cette triste enfant qui jadis pure et tendre

Chantait â sa mansarde où ton or l'alla prendre.

Qui s'y laissa tenter comme au soleil levant,

Croyant la faim derrière et le boifieur devant;

Qui voit son âme, hélas! qu'on mutile et qu'on foule,

Eparse maintenant sous les pieds de la foule ;

Qui pleure son parfum par ton souffle enlevé;

Pauvre vase de fleurs tombé sur le pavé V

Non, ce que nous plaindrons, ce n'est pas toi, vaine ombre. Chiffre qu'on n'a lamais compté dans aucun nombre, C'est ton nom jadis pur, maintenant avili. C'est ton père expire, ton père enseveli. Vénérable jsoldat de notre armée ancienne, ue ta tombe en s'ouvrant réveille dans la sienne ! sont tes serviteurs, tes parents, tes amis.

LES CHANTS DU CRÉPUSCULE

Tous ceux qui l'entouraient, tous ceux gui s'étaient mis Follement a ton ombre, et dont la destmée Par malheur dans la tienne était enracinée. C'est tout ce qu*ont flétri tes caprices in^ls. C'est ton chien qui t'aimait et que tu n'aimais pas !

Pour toi, triste orgueilleux, riche au cœur infertile,

Îui vivais impuissant et qui meurs inutile, oi qui trancnas tes jours pour faire un peu de bruit, Sans même être aperçu, retourne dans la nuit 1 C'est bien. Sors du festin sans qu'un flambeau s'efface ! Tombe au torrent, sans même en troubler la surface! Ce siècle a son idée, elle marche à grands pas Et toujours à son but! Ton sépulcre n'est pas De ceux qui la feront trébucher dans sa route. Ta porte en se fermant ne vaut pas qu*on Técoute. Va donc! Qu'as-tu trouvé, ton caprice accompli? Voluptueux, la tombe, et vaniteux, l'oubli l

Avril 1831.

Certe, une telle mort, ignorée ou connue, ^

N'importe pas au siècle, et rien n'en diminue.

On n en parle pas même et Ton passe à côté.

Hais lorsque, grandissant Sous le ciel attristé,

L'aveugle suicide étend son aile sombre,

El prend à chaque instant plus d'Ames sous son ombre;

Quand il éteint partout, hors des desseins de Dieu,

Des fronts pleins de lumière et des cœurs pleins de feu :

Quand Robert, qui voilait, peintre au pinceau de flamnu'j

Sous un regard serein l'orage de son Ame,

Rejette le calice avant la fin du jour

Dés qu'il en a vidé ce qu'il contient d'amour;

Quand Castlereagh, ce taon oui piqua Bonaparte,

Cet Anglais mélangé de Carlhage et de Sparte,

Se plonge au cœur l'acier et meurt désabusé,

Assouvi de pouvoirs, de ruses épuisé ;

Quand Rabbe de poison inonde ses blessures;

Comme un cerf poursuivi d'aboyantes, morsures.

Lorsque Gros haletant, se jette, faible et vieux.

Au fleuve, pour tromper sa meute d'envieux;

Quand de la mère au fils^ et du père à la fille.

Partout ce vent de mort ebranche la fomille;

Lorsqu'on voit le vieillard se hâler au tombeau

domestique, quelque livre antique, Et tons ces beaux enfants, helas! trop tôt mûris, Qui ne connaissaient pas les hommes, qu'à Paris Souvent un songe d'or jusques au ciel enlève, Et qui se sont tués quand, du haut de leur rêve De gloire, de vertu, d'amour, de liberté. Ils sont tombés le front sur la société; — Alors le croyant prie et le penseur médite ! llélasl rhumanile va peut-être trop vite. Où tend ce siècle? où court le troupeau des esprits? Rien n'est encor trouvé, rien n'est encor compris; Car beaucoup ici-bas sentent oue l'espoir tombe El se brisent la tète à l'angle de la tombe Comme vous briseriez le soir sur le pavé Un œuf où rien ne germe, et qu'on n'a pas couvé ! Mal d'un siècle en travail où tout se décompdse! Quel en est le remède et quelle en est la cause? Serait-ce que la foi derrière la raison Décroit comme un soleil qui baisse à l'horizon ?

gue Dieu n'est plus compté dans ce que l'homme fonde? t qu'enCn il se fait une nuit trop profonde Dans ces recoins du cœur, du monde inaperçus, Que peut seule éclairer votre lampe, ô Jésus I Est-il temps, matelots mouillés par la lempéte. De rebâtir l'autel et de couYber la lôle? Devons- nous regretter ces jours anciens et forts

Où les vivants croyaient ce qu'avaient cru les morts, Jours de piété grave et de force féconde. Lorsque la Bible ouverte ébloaisiait le monde!

Amas sombre et mouvant de méditations!

Problème périlleux 1 obscures questions

Qui font que, par moments s'arrêtant immobile,

Le poète pensif erre encor dans la ville

A 1 heure ou sur ses pas on ne rencontre plus

Sue le passant tardif aqx yeux irrésolus t la ronde de nuit, comme un rêve apparue. Qui va tétant dans l'ombre à tous les coins de rue !

Septembre 1835.

Oh ! n'insultes jamais une femme qui tonvbe! Qui sait sous quel fardeau la pauvre âme succombe ! Qui sait combien de jours sa faim a combattu ! Quand le vent du malheur ébranlait leur vertu, Qui de nous n'a pas vu de ces femmes brisées S'y cramponner longtemps de leurs mains épuisées l Comme au bout d'une branche on voit étinceler Une goutte de' pluie où le ciel vient briller. Qu'on secoue avec l'arbre et qui tremble et qui lutte. Perle avant de tomber et fange après sa chute ! La faute en est à nofls; à toi, ricne! à ton or! Cette fange d'ailleurs contient l'eau pure encor. Pour que la goutte d'eau sorte de la poussière. Et redevienne perle en sa splendeur première. Il suffît, c'est ainsi que tout remonte an jour, D'un rayon de soleil ou d'un rayon d'amour!

Septembre 1835.

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