‹ Œuvres illustrées de Victor HugoChapitre 300 sur 309 · CONSEIL · texte numérisé non relu

CONSEIL

Rien encor n'a germé de vos rameaux flottants Sur notre jeune terre où, depuis quarante ans,

Tant d'Ames se sont échouées.

Doctrines aux fruits d'or, espoir des nations. Que la hâtive main des révolutions

Sur nos têtes a secouées 1

Nous attendons toujours ! Seigneur, prenez piUc Des peuples qui, toujours satisfaits â moitié.

Vont d'espérance en espérance, Et montrez-nous enfin l'homme d.e votre choix Parmi tons ces tribuns et parmi tous ces rois

Que vous essayez à la France !

Qui peut se croire fort, puissant el souverain? Qui peut dire en scellant des barrières d'airain :

LES CHANTS DU GRËPUSGULB

Jamais voaa ne serez franchies!

Dans ce siècle de bruit, de gloire et de revers, Où les roseaux penchés au bord des étangs verts

Durent plus que les monarchies!

Rois ! la bure est souvent jalouse du velours.

Le peuple a froid Thiver, le peu()1e a faim toujours.

Rendez-lui son sort plus facife.

Le peuple souvent porte un bien rude collier. Ouvrez l'école aux liis, aux pères Tatelier,

A tous vos bras, auguste asile!

Par la bonté des rois rendez les peuples bons.

Sous d*étranges malheurs souvent nous nous courbons;

Songez que Dieu seul est le maître.

Un bienfait par quelqu'un est toujours ramassé. Songez-y, rois minés sur qui pèse un passé,

Gros du même avenir peut-être!

Donnes à tous. Peut-être un jour tous vous rendront ! ' Donnes, ^ on ne sait pas quels épis germeront

Dans notre siècle autour des trônes ! — De la main droite aux bons, de la gauche aux méchants ! Gomme le laboureur sème sa graine aux champs,

Ensemencez les cœurs d*aumônes !

0 Rois! le pain qu'on porte au vieillard desséché, La pauvre adolescente enlevée au marché, Le bienfait souriant, toujours prêt à toute heure, Qui vient, riche et vâlé, partout où quelqu'un pleure, Le cri reconnaissant d'une mère à genoux, L*enfant sauvé qui lève entre le peuple et vous Ses deux petites mains sincères et joyeuses, Sont la meilleure digue aux foules furieuses..

Hélas 1 je vous le dis, ne vous endormez pas, Tandis que l'avenir s'amoncèle li-bas!

n arrive parfois, dans le siècle où nous sommes.

Qu'un grand vent tout é coup soulève à flots les hommes ;

Vent de malheur, formé, comme tous les autans,

De souilles quelque part comprimés trop longtemps ;

Vent qui de tout foyer disperse la fumée;

Dont s'attise l'idée à cette heure allumée;

Qui passe sur tout homme, et, torche ou flot amer,

Le fait élinceler ou le fait écumer;

Ebranle toute digue et toute citadelle ;

Dans la société met à nu d'un coup d'aile

Des sommets jusqu'alors par des brumes vdlés.

Des gouffres ténébreux ou des coins étoiles;

Vent fatal qui confond les meilleurs et les pires.

Arrache mainte tuile au vieux toit des empires,

Et prenant dans l'état, en haut, en bas, partout,

Tout esprit qui dérive et toute Ame qui bout,

Tous ceux dont un zépliyr fait remuer les télés.

Tout ce qui devient onde à l'heure des tempêtes.

Amoncelant dans l'ombre et chassant â la fois

Ces flots, ces bruits, ce pcii^lt»» et ces pas, et ces voix,

Et les groupes sans forme ac les rumeurs sans nombre,

Pousse tout cet orage au seuil d'un palais sombre !

Palais sombre en efliet, et plongé dans la nuit! D'où les illusions s'enTolent a grand bruit. Quelques-unes en pleurs, d'autres qu'on entend rire! C'en est fait. L'heure vient 1 le voile se déchire. Adieu les songes d'or! On se réveille, on voit Un spectre aux mains de chair qui vous touche du doigt. C'est la réalité, qu'on sent lé, qui vous pèse. On rêvait Charlemagne, on pense A Louis seize !

Heure grande et tenrible où, doutant des canons.

La royauté nommant ses amis par leurs noms.

Recueillant tous les bruits que la tempête apporte,

Attend, l'œil à la vitre et l'oreille à la porte !

Où l'on voit dans un coin, ses filles dans ses bras,

La reine qui pâlit, pauvre étrangère, hélas!

Où les petits enfants des familles royales

De quelque vieux soldat pressent les mains loyales.

Et demandent, avec dos sanglots superflus.

Aux valets qui d^â ne leur répondent plus.

D'où viennent ces rumeurs, ces terreurs, ce mystère, .

Et les ébranlements de cette affreuse terre

Qu'ils sentent remuer comme la mer aux vents,

Et qui ne tremble pas sous les autres enfants!

Hélas! vous crénelez vos mornes Tuileries; Vous encombrez lés ponts de vos artilleries; Vous ^rdes chaque rue avec un régiment; A quoi bon? à guoi bon? De moment en moment La tourbe s'épaissit, grosse et désespérée Et terrible : et qu'importe A l'heure où leur marée Sort et monte en hurlant du fond du gouffre amer, La mitraille à h foule et la grêle A la mer!

0 redoutable époque! et nuels temps que les nôtres! Où, rien qu'en se serrant les uns coutre les autres, Les hommçs dans leurs plis écrasent (ours, chAteaiix, Donjons que les captifs rayaient de leurs couteaux, Créneaux, portes d airain comme un carton ployées, Et , sur leurs boulevards vainement appuyées, Les pâles garnisons, et les canons de fer Broyés avec le mur comme l'os dans la chair!

Comment se défendra 6e roi qu'un peuple assiège? Plas léger sur ce flot que sur l'onde un vain liège, Plus vacillant que l'ombre aux approches du soir. Ecoutant sans entendre et regardant sans voir, Il est là qui frissonne, impuissant, infertile. Sa main tremble, et sa tête est un crible inutile, Hélas! hélas! les rois en ont seuls de pareils! Qui laisse tout passer, hors les mauvais conseils!

Que servent maintenant ces sabres, ces épées.

Ces lijg[nes de soldai! par des caissons coupées;

Ces bivouacs, allumés dans les jardins profonds.

Dont la lueur sinistre empourpre les plafonds;

Ce général choisi, qui déjà, vaine garde,

Sent peut-être à son front sourdre une autre cocarde;

Et tous ces cuirassiers, soldats vieux et nouveaux.

Qui plantent dans la cour des |)ieux pour leurs chevaux?

Que sert la grille close et la mèche allumée?

11 faudrait une tête et tu n'u qu'une armée !

Sue faire de ce peuple A l'immense roulis, er qui traîne ou moins une idée en ses plis. Vaste inondation d'hommes, d'enfants, de femmes, Flots qui tous ont des yeux, vagues qui sont des Ames!

Malheur alors ! 0 Dieu ! faut-il que nous voyions Le côté monstrueux des révolutions!

Qui peut dompter la mer? Seigneur ! qui peut répondre Des ondes de Paris et des vagues de Londre, Surtout lorsque la ville ameutée aux tambours Sent ramper dans ses flots l'hydre de ses faubourgs !

Dans ce palais fatal où l'empire s'écroule. Dont la porte bientôt va ployer sous la f<mlo^ Où l'on parle tout bas de passages secrets. Où le roi sent déjà qu'on le sert dç moins pi os Où la mère en tremblant rit à l'enfant qui pleure, 0 mon Dieu ! que va-t-il se passer tout à 1 heure? Gomment vont-ils jouer avec ce nid de rois? Pourquoi faut- il qu'aux jours où le pauvre aux abois Sent sa haine des grands de ce qu'il souffre sccrue. Notre faute ou la leur le lAchent dans la rue? Temps de deuil où l'émeute en fureur sort de tout!

On le peuple derient difforme toat à coup !

Malheur donc! c*est fini. Plus de barrière au trèue!

Mais Dieu garde un trésor à qui lui fit l'aumône.

Si le prince a laissé, dans des temps moins changeants.

L'empreinte de ses pas A des seuils indigents,

Si des bienraits cachés il fut parfois complice.

S'il a souvent dit : ffrâce! où la loi dit : supplice !

Ne désespères pas. Le peuple aux mauvais jours

A pu tout oublier, Dieu se souvient toujours!

Souvent un cri du coeur sorti d'une humble bouche

Désarme, impérieux, une foule farouche

Qui tenait une proie en ses poinp triomphants.

Les mères aux lions font rendre les enfants !

Oh f dans cet instant même où le naufrage gfonde^

Où Ton sent qu'un boulet ne ^ut rien contre une onde.

Où, liquide et fanffeuse, et pleine de courroux,

La populace à l'o^ stupide, aux cheveux roux,

Aboyant sur le seuil comme un chien pour qu'on ouvre,

Arrive, éclaboussant les chapiteaux du Louvre,

Océan qui n'a point d'heure pour son reflux ;

Au moment où Ton voit que rien n'arrête plus

Ce flot toujours grossi que chaque instant apporte,

Qurveut monter, qui hurle et qui mouillela porte;

C'est un spectacle auguste et que j'ai vu déjà

Souvent, quand mon regard dans l'histoire plongea,

Qu'une bonne action, cachée en un coin sombre,

Qui sort subitement toute blanche dei'ombre.

Et comme autrefois Dieu qu'elle prend à témoin.

Dit au peuple écumant : Tu n'iras pas plus loin !

Décembre 1854.

Le grand homme vaincu peut perdre en un instant Sa gloire, son empire, et son trône éclatant.

Et sa couronne qu'on renie, Tout, jusqu'à ce prestige à sa grandeur mêlé Qui faisait voir son firont dans un ciel étoile;

Il garde toujours son génie!

Ainsi, quand la bataille enveloppe un drapeau. Tout ce qui n'est qu'axur, écariate, oripeau,

Frange d'or, tunique de soie, Tombe sôus la mitraille en un moment «haché, Et, lambeau par lambeau, s'en va comme arraché,

Par le bec d'un oiseau de proie !

Et qu'importe! à travers les cris, les pas, les voix. Et la mêlée en feu qui sur tous à la fois

Fait tourner son horrible meule.

Au plus haut de la hampe, orgueil des bataillons. Où pendait cette pourpre envolée en haillons.

L'aigle de bronie reste seule !

Février 1885.

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