‹ Œuvres illustrées de Victor HugoChapitre 30 sur 309 · YMBERT GALLOIX · texte numérisé non relu

YMBERT GALLOIX

Ymberl Galloix élaîlun pauvre jeune homme de Génère, Sis ou pelit-HIs, si noire mémnire est tunne, d'un vieux nmitre d'écrilure du pnys ; un pauvre Genevois, disonsnous, bien Élevé eL bieu lellré d ailleurs, qui vint A Paris, il y a ail ans, n'ajaDl pas devant loi de quoi vivre plus d'un mois, mais avec celte censée qui en a lenrré tant d'autres, que Paris wt une ville de chance et de loterie où quiconque joue bien le jeu de aa deslinée linit parj;B!<ner; une métropole bénie ou il y a des aïenirs tout faits et a choisir que chacun peut aiuster à son existence ; une terre de promission qui ouvre oea horizons mngniSques fk toutes es lot elligencca dans toutes les directions ; un vaste nteier de civilisation où toute capacité trouve du travail et

fait fortuDO; un océan où se fait chaque jour la pêche miraculeuse; une cité prodigieuse, en nn mot. une cité d% prompts succès et d' activité exrellente d'où, en moins d'un an, rhomme de talent qui y est entré sans souliers ressort

Il y est arrivé au m ois- d'octobre 1827. Il y est mort de misère au mob d'octobre 1828,

11 n'y a en ceci nucune hyperbole. Ce jeuoe homme est mort de misère à Paris. Ce d est pas que quelques liommei de ces clnsses intelligentes et humaines qu'on est convenu de désigner soua le nom vague A'artisles, ce n'est pas que quelques jeunes fieni de la bonne jeunesse (|ni pense el qiiiëiuille, au milieu desquels il tomba àsonamvéeàParis, inconnu de tous, ne lui aient serré la main, ne lui aienl donné conseil et secours, ne lui aient, dans roccasion. ouvert leur bourse quand il avait faim et leur cceur quand il pleurait. 11 va sans dire queplusieurs d'entre eux se sont tout naturellement cotisés pour payer son dernier loyer et son dernier médecin, el que ce n'est pas au charpentier qu'il doit sa bière. Hais qu'est-ce que tout cela si ce n'est

irde-m

reî

A son arrivée 1 Paris, il se présenta de lui-a

a (T G*, ma n'nrvtn, i.

LITTÉRATURE

quelaue assurance, dans trois oh quatre maisons. Voici à ce sujet ce que nous disait encore il y a peu de jours un de ceux qui l'ont accueilli dans ses premières illusions et assisté dans ses dernières angoisses:

— C'était en octobre 1827, un malin qu'il faisait déjA froid, je déjeunais, la porte s'ouvre, un jeune homme entre. Un grand jeune homme un peu courbé, l'œil brillant, les cheveux noirs, les pommettes rouges, une redingote blanche assez neuve, un vieux chapeau. Je me lève, et je le fais asseoir. Il balbutie une phrase embarrassée d'où je ne vis saillir distinctement que trois mots : Ymbert Galloix, Genève, Paris, Je compris que c'était son nom, le lieu ou il avait été enfant, et le lieu où il voulail être homme. I) me

fiarla poésie. Il avait un rouleau de papier sous le bras» Je 'accueillb bien. Je remarquai seulement qu'il cachait .«es pieds sous sa chaise avec un air gauche et presque honteux. Il toussait un peu. Le lendemain, il pleuvait n verse, le jeune homme revint. Il resta trois heures. Il était d'une' belle humeur et tout rayonnant. 11 me parla des poêles anglais sur lesquels je suis peu Icllré, Shakspeare et fiyroii exceptés. Il toussait beaucoup. Il cachait toujours ses pieds sous sa chaise. Au bout de trois heures, je m'aperous qu'il avait des souliers percés et qui prenaient leau. Je n'osai lui en rien dire. Il s'en alla sans m'avoir parlé dVoIre chose que des poètes anglais. —

Il se présenta à peu prés de cette façon partout où il alla, c'est-à-dire chez trois ou quatre hommes spécialement voués aux études d'art et de poésie. Il fut bien reçu partout, toujours encouragé, souvent aidé. Cela ne Va pas empêché de mourir de misère, à la lettre, comme il a é{p dit plus haut.

Ce qui le caractérisait dans les premiers mois de son séjour à Paris, c'était une ardente et fiévreuse curiosité. Il voulait voir Paris, entendre Paris, respirer Pai is, toucher Paris. Non le Paris (|ui parle politique et lit le Conslilu" tionnel et monte la garde à la mairie; non te Paris quo viennent admirer les provinciaux désœuvrés, le Paris monument, le Paris Saint-Sulpice, le Paris-Panthéon ; pas même le Paris des bibliothèques et des niu$éo«. Non, ce qui l'occupait avant tout, ce qui éveillait sans rel.lche sa curiosité, ce qu'il examinait, ce qu'il queslionnnil sans cesse, c'est la pensée de Paris, c'est la nussion littéraire de Paris, c'est la mission civilisatrice de Paris, c'est le progros c|ue contient Paris. C'est %urtout sous le point de vue des développements nouveaux de l'art que ce jeune homme étudiait Pans. Partout où il entendait resonner une enclume littéraire, il arrivait. II y mettaitses idées, il les laissait marteler â plaisir par la discussion, et souvent, (i force de les reforger ainsi sans cesse, il les déformait. Ymbert Galloix est un des plus frappants exemples du péril de la controverse pour les esprits de second ordre. Quand il est mort, il n'avait plus une seule idée droite dans le cerveau.

Ce qui le caractérisa dans les derniers mois de son séjour, q^ui furent les derniers mois de sa vie, c'est un profond découragement. Il ne voulait plus rien voir, plus rien entendre, plus rien dire. En quelques mois, par une transition dont nous laissons le lecteur rêver les nuances, le >auvre jeune homme était arrivé de la curi(»sité au dégoût, ci, il se présente plusieurs questions que nous posons sans es résoudre. De quel côté ses illusions étaient-elles ruinées ? Etait-ce â l'intérieur ou â l'extérieur? Avait-il cessé de croire en lui ou au monde? Paris, après examen, lui avait-il semblé chose trop grande ou chose trop petite ? S'était-il jiigé trop faible ou trop fort pour prendre joyeugement de 1 ouvra^ dans cet immense atelier de civilisation? La mesure idéale de lui-même qu'il portait en lui s'était-elle trouvée trop courte ou trop haute miand il l'avait superposée aux réalités d'une existence à faire et d'une carrière â parcourir? En un mot, la cause de l'inaction volontaire qui hAta sa mort, était-ce effroi ou dédain ? Nous ne savons. Ce qu'il f a de certain, c'est qu'après avoir bien regardé Paris, il croisa tristement les bras et refusa de rien faire. Etait-ce paresse? était-ce fatigue? était-ce stupeur? Selon nous, cétait les trois choses à la fois. Il n'avait trouvé, ni dans Paris ni en loi-inême, ce qu'il* cherchait. La Tille qu'il avait cru voir dans Paris n'existait pas.

L'homme qu'il avait cru voir en lui ne se réalisait pas. Son double rêve évanoui, il se laissa mourir.

Nous disons qu'il se laissa mourir. C'est qu'en effet, au phvsiqiie comme au moral, sa mort fut une espèce de suicide. On nous permettra de ne pas éclairer davantage an des côtés de notre pensée. Le fait est qu'il refusa de travailler. On hii avait trouvé des besognes à faire (misérables besognes, il est vrai, où s'usent tant de jeunes gens capables peut-être de grandes choses), des dictionnaires, des compilations, des biographies de contemporains à vingt francs la colonne. Il essaya )>endant un temps d'écrire qurl(|ues lignes pour ces divers labeurs. Puis fe cœur lui man((ua ; il refusa tout. Il fut invinciblement pris d'oisiveté comme un voyageur est pris de sommeil dans la neige. Une maladie lente qu'il avait depnis l'enfance s'aggrava. La fièvre survint. Il traîna deux ou trois mois et mourut. U avait vÎDgi«deux ans.

A proprement parler, le pays de son choix, ce n'était pis La France, c'était l'Angleterre. Son rêve, ce n'était pas Paris, c'était Londres. On le va voir dans les lignes qu'il a laissées. Vers les derniers temps de sa vie, quand la souffrance commençait à déranger sa raison, quand tes idées i demi éteintes ne jetaient plus que quelques lueurs dans son cerveau épuisé, il disait, bizarre cnimere, que la principale condition pour être heurehx, c'était d'être né Anglais. Il voulait aller en Angleterre pour y devenir lord, graud poêle, ety faire fortune, il apprenait l'angolais ardemment. C'étiit le seul travail auauel il fût resté fidèle. Le jour de sa mort, sachant qu'il allait mourir, il avait une grammaire sur son lit, et ii étudiait l'anglais. Qu'en voulait-il faire? ' ^

Ymbert Galloix est mort triste, anéanti, désespéré, sans une seule vision de gloire â son chevet. Il avait enfoui queljfues colonnes de prose fort vulgaire, disait-il, dans le recoin le plus obscur a'unc de ces tours de Babel littéraires (|ue la librairie appelle Dictionnaires biographiques. Il espérait bien que personne ne viendrait jamais aéterrer celte prose de là. Quant aux rares essais de poésie qu'il

I avait tentés, sur les derniers temps, découragé comme il l'était, il en parlait d'un ton morose et fort sévèrement. Sa poésie, en effet, ne se produisait jamais guère qu'à l'état d'ébauche. Dafls l'ode, son vers était trop haletant et avait tron courte haleine pour courir fermement jusqu'au bout de la stro])he. Sa pensée, toujours déchirée par de laborieux enfantements, n'emplissait qu'à grand'peine les sinuosiiés du rhylhme et y laissait souvent des lacunes partout. Il avail des curiosités de rime et de forme qui peuvent être dans des talents complets une qualité de plus, précieuse sans doute, mais secondaire après tout et qui ne supplée à aucune (|ualité essentielle. Qu'un vers ait une lionne

* forme, cela n'est pas tout ; il faut absolument, pour au'îl ait parfum, couleur et saveur, qu'il contienne une iaée. une image ou un sentiment. L'abeille construit artistement les six pans de son alvéole de cire, et puis elle l'emplit de miel. L alvéole, c'est le vers ; le miel, c'est la poésie.

Galloix était plus à l'aise dans l'élégie. Là, sa poésie était parfois aus^i palpitante que son cœur. Mais là aussi la faculté d'exprimer tout lui manquait souvent. En général, son cerveau résisfait à la production littéraire proprement dite. Quelquefois, â force de souffrir, le poète devenait un homme, son élégie devenait une confidence, son chant devenait un cri, alors c'était beau.

Comme il crevait peu à la valeur essentielle et durable de sa prose ou dfe ses vers, comme il n'avait eu le temps de réaliser aucun de ses rêves d'artiste, il est mort avec la conviction désolante que rien de lui ne resterait après lui.

II se trompait.

Il restera de lui une lettre.

Une lettre admirable, selon nous, une lettre éloquente, profonde, maladive, fébrile, douloureuse, folle, unique ; une lettre qui raconte toute une âme, toute une vie, toute une mort; une lettre étrange, vraie lettre de poète, pleine de vision et de vérité.

Cette lettre» l'ami auquel Ymbert Galloix l'adressait a bien voulu nous la confier. La voici. Elle fera mieux cobnaitre Ymbert Galloix que tout ce que nous pourrions dire. Nous la publions telle qu'elle est, avec les répétitions, les

ET PHILOSOPHIE MÊLÉES

néolofrismes» les fautes de français; (il y eu a), et tous ces embarras d'expression propres au style genevois. Les deux ou trois suppressions qu*on y- remarquera ctaienl imposées à celui qui écrit ceci par des convenances rigoureuses qui seraient approuvées de tout le monde. On a tâché qitë cette publication, toute dans l'intérêt de Part, fût aussi impersonnelle que possible. Ainsi, les noms propres nui sont écrits en toules lettres dans Poriginal ne sont ici aésignés que par des initiales, |i6n de ménager les vanités et surtout les modesties.

Cela posé, nous devons redire que l'essence même de la lettre est religieusement respectée. Pas un mot n'a été changé, pas>un détail n'a été déformé. Nous croyons qu'on lira avec le même intérêt que nous cette confession mystérieuse d'une âme qui ressemble fort peu aux autres âmes, et qui nous peint fjresque tous cependant. Voilà, à notre sens, ce qui caractérise cette singulière lettre. C'est une exception, et c'est tout le monde.

Paris, il décembre 18*27.

Mon pauvre D...,

Il v a bien des jours que je me propose de vous écrire. Mais la douleur, la maladie que vous méconnaissez, les distances de Paris qui man^jent la moitié des journées, tout ro*cn a empêché. Oh! que je souffre, et que j'ai soiincrl ! Il m^est impossible de songer â mettre de l'ordre dans ma lettre, à vous dépeindre même Tétat de mon âme, à matérialiser par des mots glacés ces navrantes et perpétuellement successives impiTssions, sensations, terreurs, abîmes de mélancolie, de désespoir, etc. Nous sommes aujourd'hui le 11 décembre. Il est trois heures. Jai marché, j'ai lu, le ciel est beau, et je souITre horriblement. Arrivé ici le 27 octobre, voici donc un mois que je languis et végète sans espoir. J'ai eu des heures, des journées entières où mon désespoir approchait de la folie. Fatigué, crispé physiouemont et moralement, crispé à l'âme, j errais sans cesse dans CCS rues boueuses et enfumées, inconnu, solitaire au milieu d'une immense foule d'êtres les uns pour les autresinconnus aussi.

Un soir, je m'appuyai contre les murs d'un pont sur la Seine. Des milliers de lumières se prolongeaient à l'inGni, le fleuve coulait. J'étais si fatigué que je ne pouvais plus marcher, et là, regardé par quelques passants comme un fou probablement, là, je souffrais tellement que je ne pouvais pleurer. Vous me plaisantiez quelquefois à Genève sur mes sensations. Eh bien, ici, je les dévore solitaire. Elles me tourmentent, m'agitent sans cesse, et tout se réunit pour me déchirer l'âme, ce sentiment immense et continuel cla néant de nos vanités, de nos joies, de nos douleurs, de nos pensées ; P incertitude de ma situation, la peur delà misère, ma maladie nerveuse, mon obscurité, l'inutilité des démarches, Pisoiement, l'indifférence, l'égoisme, la solitude du cœur, le b^oin du ciel, des champs, des montagnes, les pensées philosophiques mêmes, et par-dessus tout cela, oh ! oui, par-dessus tout cela, les regrets lacérants (\) du pays de ses aïeux. 11 est des moments où je rêve à tout ce que j'aimais, où je me promène encore sur Saint-Antoine, où je me rappelle toutes mes douleurs de Genève, et les joies que j'y ai connues, bien rarement il est vrai. ^ Il est des moments où les traits de mes amis, de mes parents, un lieu consacré par un souvenir, un arbre, un rocher, un coin de rue sont là devant ipes yeux, et les cris d'un porteur d'eau de Paris me réveillent. Oh ! aue je souffre alors ! Souvent, rentré dans ma chambre solitaire, harassé de corps et d'esprit, là, je m'assieds, je rêve, mais d*une rêverie aroére, sombre, délirante. Tout me rappelle ces pauvres parents que je n'ai pas rendus heureux; les soins de blanchisseuse, etc., etc., tout cela m'étouffe. Les heures des repas changées 1 Oh ! que je regretteet ma chambre de Genève où j'ai tant souffert, et la classe, et mon oncle, et votre coin de fea, et les visages connus, et les

(I) Le mot est souligné dans la lettre que nous avons sous les yeut.

rues accoutumées. Souvent un rien, la vue de l'objet le nlus trivial, d'un bas, d'une jarretière, tout cela me rend le passé vivant, et m'accable de toute la douleur du présent. Misère de l'homme qui regrette ce qu'il maudirait bientôt

3uand il le retrouverait ! Je ne puis même jouir de ma ouleur, l'esprit d'analyse est toujours là qui désenchante tout.

Ennui d'une âme flétrie à vingt et un ans, doutes arides, vagues regrets d'un bonheur entrevu plus vaguement encorecomme ces gloires du couchant sur la cime de nos montagnes, douleurs positives, douleurs idéales, persuasion du malheur enracinée dans l'âme, certitude qiie la fortune, ouoique un grand bien, ne nous rendrait pas parfaitement neureux : voilà ce qui tourmente ma pauvre âme. Oh ! mon unique ami ! qu'ils sont malheureux ceux qui sont nés malheureux!

Et« quelquefois pourtant, il semble qu'une musique aérienne resonne à mes oreilles, qu'une harmonie mélancolique et étrangère au tourbillon des hommes vibre de sphère en sphère jusuu*à moi ; il semble qu*une possibilité de douleurs tranquilles et majestueuses s offre à l'horizon de ma pensée comme les fleuves des pays lointains à l'horizon de l'imagination. Mais tout s'evanpuit par un cruel retour sur la vie positive, tout!

Que de fois j*ai dit avec Ro.usseau : 0 ville de boue et de fumée! Que cette âme tendre a du souffrir ici!. Isolé, errant, tourmenté comme moi, mais moins malheureux de soixante ans d'un siècle sérieux et de grands événements, il gémirait à Paris; j'y gémis, d'autres y viendront gémir. 0 néant, ô néant !

J'ai pourtant eu deux ou trois moments d'extase. Un jour, à l'Opéra, la musique enchantée du Siège de Corinthe m'avait lait oublier mes peines. Vous savez combien j'aime l'élégance, la somptuosité, les titres, tout enfln, tout ce (|ui nous place dans un monde aussi beau que possible ici-bas, du moins à l'extérieur. Eh bien, ces impressions que m'apportaient à Genève tant de physionomies étrangères et distinguées, tant de belles âme.s, de grands personnages, tant de livrées, d'équipaçes enfin, ce spectacle ravissant des pompes de la civilisation au milieu dies pompes de la nature, spectacle qui fait de Genève une ville peut-être unique en Europe relativement à sa ffrandeur, ces impressions, je ne les ai retrouvées à Paris qu a l'Opéra, et en relisant avec passion la vie d*Alfléri, écrite par luimême, que je n'avais pas lue depuis quatre ans. Que de choses ))our moi et pour chaque âme dans ces quatre ans! J étais donc à l'Opéra. Les prestiges de la musique, la magnificence du théâtre, les toilettes et les physionomies qui garnissaient les loges, je respirais tout cela, je me croyais prince, riche, honore; les portiaues d'un monde qui n'est beau pour moi que parce que je l'ignore, se dessinaient à ma vue entoures d une auréole aélégance et de recherche. J*avais oublié ma situation, ou plutôt je cherchais à me convaincre qu'dle allait cesser. Quoique entouré des simples mises du parterre, c'était bien aux loges que j'étais. Je ne vovais qu'au-dessus de moi. J'étais plongé dans un océan d'illusions, d^espérances démesurées, d'harliionie, de splendeurs, de vanités, etc. Cet état dura une demi-heure. Oh 1 qu'ils furent tristes les moments qui suivirent, au'ils furent amers ! Il en est de même de la vie errante de ce riche, noble et malheureux Alfiéri. On n'y voit que des ambassadeurs nobles, des voyages en poste continuels, des valets de chambre, etc. Oh \ qu'il fait bon être malheureux avec trente mille francs de rente! Non, non; excusez celte phrase. Vous savez combien le sais dé- >ouiIler le malheur de son entourage positif, et le contem- )ler dans son affreuse nudité, qui est la même pour toutes es conditions lorsqu'on a dansVâme quelque chose qui bat plus fortement pour nous aue pour la foule. Les sensations m'accablent. Je quitte la plume; je vais rêver. Riez, car là TOUS me reconnaissez tout entier, n'est-ce pas?

Je reprends la plume aujourd'hui 37 décembre. Je souffre, et toujours. J'ai eu des moments horribles ; mais je ne veux pas vous lasser encore de mes plaintes. Il est

LITTÉRATURE

la solitude el la nuit régnent. Je veille au coin d*un feu au quatrième étage de fi rue des Fossés-Sainl-Germaindes-Prés. Ma chambre, assez élégante, est seule, et je suis face i face avec ma tristesse et mon ennui. Croiriezvous que je n'aime plus les femmes ? Pas le moindre désir physique. 11 faut que la douleur m*absorbe entièrement. Mais je me laisserais facilement aller à de nouvelles rêveries. Venons au fait. Depuis longtemps je suis tréi-lié

avec

Je suis encore lie inlimemeul avec VÀu ^, Celui-là est encore plus expansif que*** ; il vous plairait davantage, surtout les premières (ois. N — a souvent les larmes sur le bord des paupières, tout en vous parlant. Il a ce que vous nommez de Vhumectmt dans toute sa personne. Il me témoigne une affection toute paternelle. On pourrait lui reprocher peut-être d'avoir trop d*indulgence pour les médiocrités, mais cela tient à sa grande bonté. ** tomberait dans l'excès contraire ; il ne verrait pas avec plaisir, je crois, un homme qu'il jugerait ordinaire. Vous me direz qu'il y a de ^amou^propre là ; mais si j'éuis obligé de me gêner avec vous, auUnt vaudrait ne pas vous écrire. Je passe tous les dimanches soirs chez N — . U se réunissent plusieurs hommes de lettres. J'y ai vu madame T— . j'y ai causé avec E-D-. P-, le baron T— . M. de C—, savant célèbre, qui s'intéresse beaucoup à moi; M. deR-, antiquaire et historien. EnOn M. J.— , que j'ai connu là, est un ami que j'espère avoir acquis. H est colossal par la pensée. S'il avait un peu plus de poésie dans l'âme, je n'hésiterais pas à le regarder comme un homme étonnant. Vous avez lu ses articles sur Waller Scott et d'autres. Ce n'est pas un médiocre dédommagement à ma douleur que d'être apprécié par un tel homme, d'autant plus qu'il est froid, sec. au premier abord, et surtout désespérant pour les médiocrités qu'il méprise, lors même qu'il les voit célèbres. M. J— ressemble à L— , il est beau de visage. Dessous sa sécheresse, il y a aussi beaucoup d'humectant, el dans tout lui, dans son accent, dans ses manières, une couleur montagnarde el anglaise. Il est né dans le Jura. H a été souvent à Genève. Nous sympalhisons par ja pensée, par les inductions, el par la difGculté de rendre ce que nous éprouvons

Je reviens à N— . Pour eu fluir sur lui, il a Tair et les goûts d'un gentilhomme de campagne. Je lui ai prêté vos poésies; il en est enchanté. P. L— va publier ses Voyages en Grèce, en vers. Je lui en ai entendu lire un fraj^ment, c'est ravissant, c'est poétique comme Byron ; mais il n'y a ni cette pensée féconde, ni ce génie vaste et souffrant qui nous prennent à la gorge dans le barde anglais el dans son rival de Florence. M. L— ressemble à Goethe (vous reconnaissez là ma manie de ressemblance). 11 lit ses vers d'une manière tout à fait particulière et pleine de charme ; il est simple, tranquille, réservé ; il a quelque chose de protestant dans sa personne. Il a beaucoup voyagé, il a un recueil de poésies en portefeuille; mais il a de la répugnance à les publier toutes, parce qu'il les trouve trop individuelles. Il a beaucoup goûté ma vie. Je vous dis en

B —, le (ils du poète, homme d'un esprit élevé. P — fait jouer son P— dans un mois. C'est un drame tout à fait romantique. F— a été au Cap et à la Martinique; du reste, c'est un homme d'un ton de cabaret. Il a un poème en portefeuille. On ne peut lui refuser un talent frais et gracieux; mais il ne faut pas le connaître pour aimer ses poésies. Quel désenchantement ! Je me rappelle que son Pêcheur, avant que Verre allât en Russie, nous émut jus-

3u'aux larmes ; et ie prétais à l'auteur quelque chose d'iéal, n'ayant jamais vu ce nom, et le lisant au bas d'un morceau tout rêveur, tout maritime ; j'en faisais un jeune ondin, etc. ; et c'est un mélange de commun el de soldat. V— (que j'ai vu une heure chez***) est un homme de sept pieds. Quand il parie à un honnête homme, son estomac

dessine une arcade et ses genoux un triangle. S'il e.<t a^sis. il se divise en deux pièces qui forment l'angle aigu. Ajoutez qu'il ne dit pas six roots sans un comme ça, qu'il est )iomme de bon ton de l'ancien régime, et maigre comme un lézard. 11 fait peur i contempler. Vous savez qu'il a fait la charmante bluette intitulée Sainle^P — . Il connaît L ~. A—, l'historien duelliste, a l'air d'un boucher civilisé. Quelque chose d'âpre, et pourtant d'imposant, le caractérise. 11 ne me reste pas de place pour vous parler d'Al —, des V— père et flls, de D - et M—, rédacteurs du G—, et de plusieurs autres littérateurs que je connais. Un mot sur S — : c'est un homme qui me parait tenir du charlatan, de rilluminé, du Durand,* du Swedenborg, et aussi du vrai poète. Il a un talent descriptif remarquable. Je n'ai eu qu'une entrevue avec lui ; j'en ai assez. 11 est vrai que le tête-à-tête a duré trois heures. Mais il y a Irop de crème fouettée dans ce cet veau-là pour

3ue je m'amuse à la faire mousser encore davantage. Je ois être présenté à Benjamin Constant par G—, bon garçon (le rédacteur de la /îei;— Prof— )♦ Je m'attendais à trouver en G— un grave |)asleur, el c'est un étourdi (jue j'ai trouvé; mais du moins un étourdi d'esprit et de mérite, quoique sans cénie. J'aurais encore mille choses intéressantes à vous aire, mais il faut clore ma lettre.

Vos Mélodies ont paru. Jolie édition. Je les ai lues et relues avec charme. Elles ont eu un article dans la A. J'en fais un pour le F.; je les ai recommandées au G. Ou en parlera dans la iV. Mais il faudrait pour le succès des prôneurs que vous n'avez pas. Il s'en vendra peu, je le crains. La poésie est dans un discrédit si complet qu*il faut être sur les lieux pour en avoir une idée. C'est cent fois pis qu'à Genève, personne ne lit de vers. On en achète encore moins. L., D. et '** font seuls exception à la règle. D'ailleurs, tout le monde fait bien les vers à Paris. On en lit tant de manuscrits, qu'un auteur étranger, qui n'a d'autre protection que son talent, ne peut percer que par un heureux hasard. Votre éloignement de Paris est nuisible aussi au succès de votre livre, mais il est favorable à votre bonheur. La grande Babylone vous saturerait de dégoût, de boue, de fatigue et de tristesse. J'ignore l'état de voire àme à Florence; mais à coup sur il serait pire à Paris : sans parler de l'extrême diinculté d'y vivre. Jusqu'à présent, je ne gagne rien ; et j'ai pourtant de vrais amis oui font leurs efforts pour me trouver quelque chose. On m a écrit aue vous étiez lié avec L — . Decrivez-le-moi de la cravate a la pantouQe. Est-ce bien ce aue j'ai rêvé, un lord Byron français, de l'insouciance, de la vanité, de TalTectation, du malheur, une pensée dévorante, du génie à flots, du bon ton, de l'élégance, enfln une aimosphère poétique étrangère qui n'a rien de commun avec la sale atmosphère de nos hommes de lettres parisiens ?L — n'est-u pas cet idéal de mon âme, où j'aime à retrouver jusqu'à ces petits défauts de vanité, de puérile affectation, qu'anciennement vous détestiez, et que vous avez^ finalement découverts en vous, comme on les découvrira toujours chez la plupart des poètes qui auront l'esprit d'analyse et la bonne foi de Tliomme supérieur? 11 est une heure et demie, j'interromps ma lettre. Je compte vous mettre encore quelques mots derrière la copie de deux élégies que vous trouverez ci-incluses.

Mon ami, je continue ma lettre bien anrés l'avoir commencée et reprise. Il est huit heures au soir, et nous sommes le 51 mars. Je suis fou de douleur, mon désespoir surpasse mes forces. J'ai souffert aujourd'hui ce au'il est à peine possible à un homme de se figurer. E n, un accès de fièvre m'a pris ce soir, c'était l'excès de la peine morale. Ecoutez. Si du moins je pouvais me persuader qu'un jour je serai heureux! mais l'avenir rembrunit encore le présent. Vous me connaissez; vous savez les bizarreries ae mon caractère. J'ai fait une découverte en moi, c'est que je ne suis réellement point malheureux pour telle ou telle chose, mais j'ai en moi une douleur permanente qui prend différentes formes. Vous savez pour combien de choses jusqu'ici j'ai été malheureux, ou plutôt sous combien de formes le foie,

la bile, ou enfin le principe qui nie tourmente s*est reproduit. Tantôt, vous le savez, c'élail de n*ètre pas né ' Anglais qui m'aflligeait : tantôl de n'être pas propre aux sciences; plus hahiluellemenl encore de n*élre y&s riche, de luUer avec la misère et les préju[çcs, d'être inconnu. Vous savez encore que depuis Genève il me semblait nue si jamais je parvenais i percer â Paris je serais enfin heureux. Eh bien , mon ami, je suis lié avec presque tous les littérateurs les plus distingués. Quelquesuns, tels que***, G. N — , etc., sont d'illustres amis avec qui je suis presque aussi familier qu'avec vous. Eh bien , ma vanité est satisfaite; souvent dans les salons j'ai des moments de satisfaction mondaine ; enfin quelquefois je suis enivré de ces petits triomphes d'une soirée, d*un instant ; et avec cela, le fond, la presque totalité de ma vie, c'est je ne dirais pas le malheur, mnis un chancre aride : un plomb liquide me coule dans les veines ; si l'on voyait mon Ame, je lirais nitié; j'ai peur de devenir fou. Depuis que je suis Ici, ma aouleur a pris cinq à six formes ; d'abord c'a été le regret de ma palcie, et mon incertitude de l'avenir ; ensuite le sentiment de mon isolement, de mon néant ; puis un vide occupé par cet affreux tumulte de sensations dont je vous ai tant parlé; enfin, depuis deux mois, toutes mes facultés de douleur se sont reunies sur un point. J'ose â peine vous le dire, tant il est fou ; mais, je vous en supplie, ne voyez là dedans qu'une forme de la douleur, qu'une des apparences de l'ulcère qui me ronge : ne me jugei pas d'après les régies ordinaires, et voyez le mal et non pas son objet. Eh bien , ce point central de mes maux — ' *" ** " * — ''" ^-^ -'^ *-

vous en su

rcux sont des monomanes comme moi, qui

idée, laquelle absorbe toutes leurs sensations. Bloj, dont

l*Ame a été en butte si longtemps à un tumulte si varié,

je suis monomane aussi maintenant.

Je lisais dernièrement Valérie, de madame de Krudener; je ne puis vous exprimer les sensations que j'en ai reçues. Ce livre étonnant m'avait ennuyé jadis; maintenant il m'a déchiré. C'est que Gustave est comme moi victime d'une passion dévorante, ou plutôt d'une énergie de sensations qui le dévore, et qui s'est portée sur un aliment naturel, l'amour, tandis que cette même énergie, luttant dans mon Ame avec le vide, y enfante des fantômes. Je lisais ce roman, aux premiers rayons du soleil du printemps, dans les vastes et tristes allées du Luxembourg. A chaque instant, je m'arrêtais anéanti.

Naintenaut, voici Torigine de ma passion pour TAn-

f^leleri'e. D'abord vous savez c^ue i'aime â revivre avec es morts, à connaître leur vie d'autrefois, à habiter avec eux, à les suivre dans les circonstances de leur existence, é me créer enfin des sympathies que pare l'illusion du temps et que la présence des individus ne puisse plus détruire. Eh bien , là, en Angleterre, j'aurais au moins cinquante p^^ëles d'une vie aventureuse, el dont les livres sont pleins d'imagination, de pensée, etc.; en France, je n'en ai ])as trois. Outre cela, j'aurais eu une patrie dont j'aurais aimé jusqu'aux préjugés; il y a tant de poésie dans les vieilles mœurs de l'Angleterre, et tant

la même langue un caractère différent. Quelles richesses littéraires! la vie du maniaque Cowper, si grand poète, a été écrite en trois volumes in-oclavo, celle de Johnson en quatre. C'est de celle-là que VValler Scott dit qu'on la. trouve dans toutes les maisons de campagne, etc. Et en- Goret qu'au seul nom de Johnson, un Anglais a devant les yeux une individualité, un personnage qui a le privilège d'être encore vivant, agissant au physique comme au moral, il y a trente poètes vivants, tous originaux, tous individnels, ne marchant point sur les traces les uns des autres, et trés-féconds. Que de richesses ! enfin quelles aventures que celles de ce malheureux Savage, de Shelley ! quel colosse c|n'un Byron ! que de trésors pour une Ame qui aime à fuir le monde, et A chercher ses amis dans son cabinet l Quels soins ont les Anglais de leurs auteurs ! ils les réimpriment sous tous les formats. Quel goût dans

leurs éditions! quelle imagination dans leurs vignettes! Voyez la nation elle-même, les hommes qui ont un air iVnoble sont aussi rares en Angleterre que le sont en France ceux qui ont Pair distingué 1 tout est excentric dans cette nation ; j'aime jusqu'à leur originalité, jours vêtements bizarres. Ce n'est que là que l'enthousiasme ré» gne sous mille formes; que là, qu'à côlé des idées positives les plus sévères, on trouve les billevesées les plus pittorej;ques. Ce pays réunit tout, le positif et l'idéal, la France et rAllemagne. C'est le seul qui soit assez fort pour tout comprendre, assez grand pour ne rien rejeter.

Quelle individualité! on reconnaît un Anglais entre mille, un Français ressemble à tout le monde. *

L'abondance des sectes religieuses en Angleterre prouve au moins de la bonne foi, des Aines qui ont besoin d'espoir, (lue la matière n'a pas desséchées. Les extravagances individuelles des jeunes Anglais prouvent des Ames agitées. Oh ! si vous voyiez la France, que vous en seriez dégoûté ! pour tout homme au monde, c'est un chagrin de se sentir déplacé. Cela vous faisait souffrir à Genève. Eh bien , je suis cruellement déplacé, moi qui ne me sens aucune sympathie avec la France, et ^i m*en trouve sur tous les points avec l'Angleterre; je me trouve cruellement déplacé, aii^ milieu d'une nation frivole, bavarde, impie, aride, et \?ineet froide, quand je songe qu'il en est une religieuse ou terriblement sceptique, niais au moins pas indiuérente; une où Ton trouve des amis fidèles, des Ames exallées, et où la frivolité même, extravagante el bizarre, n'a pas ce (on railleur et fadement insipide qu'elle a en France. Chez le restaurateur où je dîne, il y a des Français et des Anglais. Quelle différence! Presque tous les Français y sont gascons, braillards et communs; tous les Anglais, nobles et décents. Enfin, mon ami, je sens qu'un amant peut entretenir un ami de son amour, parce c|^iie cette passion trouve un écho dans toutes les Ames, il n'y a rien là de ridicule; m.iis tel est le surcroît de mes douleurs, aue je n'ose les confier, parce qu'elles sont trop individuelles, et doivent paraître trop ridicules à oui ne les a pas naturellemenl éprouvées. Ei cependant (je vous en conjure, soyez a>'scz exempt de préjugés pour me croire), cette folie me fait souffrir des douleurs épouvantables. Tout la réveHle, la vue d'un Anglais., d'un livre anglais en vente chez Bandry, les moqueries mêmes dont ils sont l'objet, tout cela me dévore; ce sont autant de coups de poignard qui ravivent ma douleur, comme, sans doute, tout ce qui rapnétle une mai- Irjesse nM)rte à un amant passionné. Enfin, ma manie me dégoûte même de la gloire. Je voudrais être célèbre en Angleterre, et, |)ar conséquent, écrire en anglais. D'ailleurs, mes douleurs m'agitent trop pour que je puisse écrire autre chose, et ne sont malheureusement pas des scyets poétiques. Je sais que, si (supposition absurde, comme toutes les suppositions) j'étais Anglais, je ne souffrirais pas moins avec mon tempérament maladif, mais cela me fait un eiïel tout différent. C'est ma raison seule qui me donne cette persuasion ; car, si je n'écoutais que la sensation, il me semble que, né An{|[lais, je pourrais supporter tous mes maux. Je me représente ce que je suis d'organisation et d'Ame; mais né lord anglais et ricite. Tous mes goûts, toutes mes vanités, tout serait satisfait ! Lorsque je compare ce sort au mien, je deviens presque fou.

Une réflexion ))ourtant m'est souvent venue; mais que peuvent les réflexions contre les passions? C'est celle-ci : si je n'étais pas exactement ce que je suis, je n'existerais

n'est content de ce qu'il est. Quelle contradiction ! Acceptons-nous ce que nous sommes. Je souffre tant qu'il me semble que je changerais volontiers, degré de douleur où je n'étais pas arrivé jusjqu'ici. Dans le fait, accepter le sort d'un autre, si c'était possible, ce serait mourir. La mort n'est que la destruction du moi. Mais que fais-je? (|uelle irrésistible manie m'entraîne? Ah! mon ami, plus je sonde notre nature et plus je me persuade que, pièces nécessaires d'un ensemble que nous ne voyons pas, nous

LITTÉRATURE

jouons UD rôle qui nouB sera révélé un jour. Si Ton me demiiudail : Croyez-vous é Texistence de Dieu, â l'immortalité de ]*Aroe ? Je dirais : Absurdes questions ! Dieu est parce qu'il esl nécessaire; et ji^ crois que nous sommes ici-bas dans un état faux, transitoire, intermédiaire. Avons* nous existé ailleurs? devons*nous revivre? Comment, avec nos langues bornées et nos idées tourmentées, aborder le

5rand inconnu? Oh ! Dieu ! Dieu! je le vois partout. Ce ésir ardent de le connaître et de deviner notre nature, ces pressentiments de Tinflni et ce mur d*airain. ce mur de l'impossible, du défendu, contre lequel viennent se briser non-seulement nos systèmes, mais jusqu'à nos élancements d*idces, tout cela me prouve un être. Non, la terre n'aurait pas, avec de la boue, produit des êtres si complexes et si bixarres. Ensuite, aller dIus loin me parait impossible. J'esnére et je me tais. Je sais seulement

Su ici-bas je me débats sous la douleur comme un torturé, es douleurs seront-elles compensées en ce monde ou ailleurs? Je n*en sais rien.

Mes maux ont été si vifs aujourd'hui que ce qui m'effraye le plus ordinairement je le regardais presque sans peur. A force de ^ffrir, la gloire, le bonheur, Tavenir, tout me semblait impossible, indifférent. Oh ! si vous saviez les suggestions infernales qui se mêlent à tout cela. Les idées affreuses (lui me passent |iar la tête, les tourments de doute: ^Tnlheureuxl je sais que je le suis. C'est là tout. — Ce qui me tourmente le plus, c'est que je vois des hommes que leur caractère pousse au bonheur. Je me dis alors : Si tous souffraient, une compensation générale, un paradis après la vie, me semblerait de rigueur. Mais il en est, quoi <|u*on en dise, il en est d'hèureiix (par le caractère). Ceux-U souvent s'embarrassent peu de i avenir, ils vivent imprévoyants et satisfaits ; ici-bas tout est pour eux. Le malheur né serait-il donc qu'une cruelle maladie? les malheureux, des pesliférés atteints d*nnc plaie incurable que leur organisation fait souffrir comme celle des heureux les fait jouir? Avec tout cela, j'espère, et j'avoue que Dieu me paraît tellement mêlé à toutes les choses d'ici-bas, qu'au résumé je me conGe en lui. Cour- Itons la tète, ami. Que sert de se rebiffer contre l'impossible? Souvent j'anatoinise mes douleurs, je les contemple froidement. L'idée ({ui prédomiiic chez moi, c'est que je n'y peux rien.

Depuis deux mots j'ai repris l'éluilc de l'anglais avec une telle énergie, que je lis facilement la poésie. Rasselas que je lis da^ ce moment. Voilà un livre prodigieux. Mon idée est xl'aller en Angleterre, et, après (luêlques années, d'écrire en anglais. J. L. — , avec lequel je suis trés-lié, me prête les poètes lakistes modernes de l'Angleterre; ils sont ravissants. J'ai chanj;é votre Gérando contre un Byron en un volume. J'en ai lu un petit poème, le Béve, qui m'a fait une impression foudroyante. Une dame anglaise, qui me donne des leçons, m'a ait qu'au bout de deux ans de séjour en Angleterre j'écrirai très-bien en anglais, parce que, dit-elle, j'écris déjà comme très-peu de Français. En effet, j'ai traduit du L — presque sans faute. Il est vrai que je travaille à l'anglais la moitié du jour.

Mes manies sont toujours cruelles. Quel ennui! enGn, partout où je tourne les yeux, je vois des douleurs. Mes moyens d'existence sont encore un tourment. Je travaille maintenant à une biographie ; mais j'ai besoin d'argent : je suis même dans un grand embarras.

Quand on Bonae que l'homme qui a écrit ceci est mort lé-dessus, des réflexions de toutes sortes débordent autour de chacune des lignes de cette longue lettre.

Quel roman, quelle histoire, quelle biographie que cette lettre! Certes, ce n'est pas nous qui répéterons les banalités convenues, ce n'est pas nous qui exigerons que toutes les souffrances peintes par l'artiste soient constamment éprouvées par l'artiste, ce n'est pas nous qui trouverons mauvais que Byron pleure dans une élégie et rie à son billard, ce n'est pas nous qui poserons des* limites é la création littéraire et qui blâmerons le poète de se donner artifldellement telle ou telle douleur pour Taualyser dans set convulsions comme le médecin s'inocule

telle ou telle flévre pour l'épier dans ses pan)xysroes. Nous reconnaissons plus qiie personne tout ce qu'il y a de réel, de vrai, de beau et de profond dans certaines études psychologiques faites sur des souffrances d'exception et sur des états singuliers du cœur par d'éroioents poètes contemporains qui n'en sont ps morts. Mais nous ne pouvons nous empêcher d'observer que ce qu'il y a de particulièrement poignant dans la lettre que nous venons de citer, c'est que celui qui l'a écrite en est mort. Ce n'est pas un homme qui dit : Je souffre, c'est un homme qui souffre; ce n'est pas un homme qui dit : Je meurs, c'est un homme qui meurt. Ce n'est pas l'anatomie étudiée sur la cire, ni même sur la chair morte, c'est l'anatomie étudiée nerf à nerf, flbre à fibre, veine à veine, sur la chair qui vit, sur la chair qui saigne, sur la chair qui hurle. Vous voyez la plaie, vous entendez le cri. Cette lettre, ce n'est pas chose littéraire, chose philosophique, chose poétique, œuvre de profond artiste, fantaisie au génie, vision d'Hoffmann, cauchemar de Jean-Paul, non^ c^est une chose réelle, c'est un homme dans un bouge qui écrit. Le voila avec sa table chargée de livres anglais, avec sa plume, avec son encre, avec son papier, pressant les lignes sur les lignes, souffrant et (lisant qu'il souffre, pleurant et disant qu'il pleure, cherchant la date au calendrier, l'heure à l'horloge, quittant sa lettre, la reprenant, la quittant, allumant sa chandelle pour la continuer, puis il va diner à vingt sous, il rentre, il- a froid, il se remet à écrire, parfois même sanst^op savoir ce qu'il écrit ; car son cerveau est tellement secoué par la douleur, qu'il laisse ses idées tomber pêle-mêle sur le papier et s'éparpiller et courir en désordre, comme un arbre ses feuilles dans un grand vent.

Et s'il était permis de remarquer dans quel style un homme agonise, il y aurait plus d'une observation à faire sur le style de cette lettre. En général, les lettres qu'on publie tous les jours, lettres de grands hommes et de gens célèbres, manquent de naïveté, d'insouciance et de simplicité. On sent toujours, en les lisant, qu'elles ont été écrites pour être imprimées un jour. M. Paul-Louis Courier faisait jusqu'à dix-sept brouillons d'un billet de quinze lignes. Chose étrange, certes, et que nous n'avons jamais pu comprendre! Mais la lettre d'Ymberl Galloix, c'est nien, selon nous, une vraie lettre, bien écrite comme doit être écrite une lettre, bien flottante, bien décousue, bien lâchée, bieu ignorante de la publicité qu'elle peut#i avoir un jour, bien certaine d'être perdue. C'est l'idée qui se fait jour comme elle peut, qui vient à vous toute naïve dans l'état où elle se trouve, et qui pose le pied au hasard dans la phrase sans (^aindre d'en déranger le pli. Quelquefois ce que celui qui l'a écrite voulait aire s''eu va dans un et csetera,* et vous laisse rêver. C'est un homme

aui souffre et qui ledit à un autre homme. Voilà tout, emarquez ceci, à un autre hommes pas à vingt, pas à dix, pas à deux, car, au lieu d'un ami, s'il avait deux auditeurs seulement, ce poète, ce qu'il fait là, ce serait une élégie, ce serait un chapitre, ce ne serait plus une lettre. Adieu la nature, l'abandon, le laisser-aller, la réalité, la vérité; la prétention viendrait. Il se draperait avec son haillon. Pour écrire une lettre pareille, aussi négligée, aussi poignante, aussi belle, sans ^tre malheureux comme l'était Ymbert Galloix, par le seul effort de la création littéraire, il faudrait du génie. Ymbert Galloix qui souffre vaut Byron.

Toutes les qualités pénétrantes, métapliysiques, intimes, ce style les a ; il a aussi, ce qui est remarquable, toutes les qualités mordantes, incisives, pitlores<iues. La lettre contient quelques portraits. Plusieurs ont été crayonnés trop à la hâte, et l'on sent que les modèles ont à peine posé un instant devant le peintre ; mais comme ceux qui sont vrais sont vrais! comme tous sont en {général bien touchés et détachés sur le fond d'une manière qui n'est pas commuiTe! métamorphose frappante, et qui prouve, pour la millième fois, qu'il n'y a que deux choses qui tassent un homme poëte, le génie ou la passion ! cet homme qui n'avait pour les biographies qu'une prose assez incolore et pour ses élégies qu'une poésie assez languissante, le voilà tout à coup admiroble écrivain dans

ET PHILOSOPHIB MÊLÉES.

une lettre. Du moment oà il ne songe plus à être prosateur ni poète, il est grand poète et grand prosateur.

Nous le redisons, cette lettre restera. C est Tamalgame d'idées le plus extraordinaire peut-être qu*ait encore produit <lans un cerveau humain la double action combinée de la douleur physi(|ue et de la douleur morale. Pour ceux qui ont connu Galloix, c*est une autopsie elTrayanle, l'autopsie d'une Ame. Voilé donc ce qu'il y avait au fond de eette éme. Il y avait cette lettre. Lettre fatale, convulsive, interminable, où la douleur a suinté {(oulle à goutte durant des semaines, durant des mois, où un homme qui saigne se regarde saigner, où un homme qui crie s'écoule crier, où il y a une larme dans chaque mot.

Quand on raconte une histoire comme celle d'Ymbert (ialloix, ce n'est pas la 'biographie des faits qu'il faut écrire, c'est la biographie des idées. Cet homme, en effet, n'a pas agi, n'a pas aimé, n'a pas vécu ; il a pensé ; il n'a fait que penser, et, à force de penser, il n rêvé, et, à force de rêver, il s'est évanoui de douleur. Ymhcrt Galloix est un des chiffres qui serviront un jour n la solution de ce lugubre et sioguner problème : — Combien la pensée qui ne peut se faire jour et qui reste emprisonnée sous le crâne met-elle de temps à ronger nn cerveau? --- Nous le répétons, dans une vie pareille, il n'y a pas d'événements, il n'y a que des idées. Analysez les idées, vous avez raconté l'homme. Un grand fait pourtant domine celte moroe histoire : Cest un penseur qui meurt de misère! Voilà ce

2ue Paris, la cité inlcUigente, a fait d'uye intelliji^ence. eci est à méditer. En général, la société a parfois d'étranges façons de traiter les poêles. Le rôle c^u'elle joue dans leur vie est tantôt passif, tantôt actif, mais toujours triste. En temps de paix, elle les laisse mourir comme MalGlâtre; en temps de révolution, elle les fait mourir com me And ré Chénier .

Ymbert Galloix, pour nous, n'est pas seulement Ymbert Galloix, il est un symbole. 11 represenle â nos jeux une notable portion de la généreuse jeunesse d'd présent. Au dedans a'elle, un génie mal compris qui la dévore; au dehors, une société mal posée qui l'étoufTe. Pas d'issue pour le génie pris dans le cerveau; pas d'issue pour l'homme pris sous la société.

En général, gens qui pensent et gens qui gouvernent ne s'occupent pas assez de nos jours du sort de cette jeunesse pleine d'instincts de tontes sortes qui se précipite avec une ardeur si intelligente et une patience si résignée dans toutes les directions de l'art. Celle foule de jeunes esprits ni fermentent dans Tombre a besoin de portes ouvertes, 'nir, de jour, de travail, d'espace, d'horizon. Que de mndes choses on ferait, si l'on voulait, avec cet.le légion a*inlelligences ! que de canaux à creuser, que de chemins à frayer dans la science ! que de provinces à conquérir, que de mondes a découvrir dans 1 art I Mais non, toutes les carrières sont fermées ou obstruées. On laisse toutes ces activités si divei-ses, et qui pourraient être si utiles, s'entasser, s*engorger, s'étouifer da|||j^ftles culs-de-sac. Ce pourrait être une armée, ce n'est qu'Eue cohue. La société est mal faite pour les nouveaux venus. Tout esprit a pourtant droit à un avenir. N'est-il pas triste de voir toutes ces jeunes intelligences en peine, l'œil fixé sur la rive lu* mineuse où il y a tant de cnoses resplendissantes, gloire, puissance, renommée, fortune, se presser, sur la rive obscure, comme les ombres de Virgile,

Palus ioainabilis unda Alltgal, et novies Slyx inlerfusa coercet.

Le Styx, pour le pauvre jeune artiste inconnu, c'est le libraire qui dit, en lui rendant son manuscrit ; Faitesvous une réputation. C'est le théAtrc qui dit : Faites-vous une réputation. C'est le musée qui dit : Faites-vous une réputation. Lh mais! laissez-les commencer! aidez-les. Ceux qui sont célèbres n'ont-ils pas d'abord été obscurs? Et comment se faire une réputation quel que soit leur génie, sans musée pour leur tableau, sans théêtre pour leur pièce, sans libraire (tour leur livre? Pour que l'oiseau vole, des ailes ne lui suffisent pas^ il lui faut de l'air.

Pour nous, nons pensons que dans l'art surtout, où un

but désintéressé doit passionner tous les génies, il est du devoir de ceux qui sont arrivés d'aplanir la route à ceux qui arrivent. Vous êtes sur le plateau, tant mieux, tendez la main «i ceux qui gravissent. Disons-le à l'honneur des lettres ; en" général, cela a toujours été ainsi. Nous ne pouvons pas croire A l'existence réelle de ces espèces d'ara i- G'nées littéraires qui tendent leur toile, dit-on, à la porte des théâtres, par exemple, et qui se jettent sans pitié sur tout pauvre jeune homme obscur qui passe là avec un manuscrit. Qu'on arrache ainsi les ailes a la mouche, la renommée, l'œuvre, et jusqu'à l'argent au malheureux poète inconnu et impuissant; pour Vhonneur de quiconque écrit, nous voulons l'ignorer, si cela est, et nous ne croyons pas que cela .soit. Quant à celui qui écrit ces lignes, tout poêle qui commence lui est sacré. Si peu de place qu'il tienne personnellement en littérature, il se rangera touiour.«i pour laisser passer le début d'un Jeune homme. T^i sait si ce pauvre étudiant que vous coudoyez ne sera pas Schiller un jour? Pour nous, tout écolier qui fait des ronds et des barres sur le mur, c'est peut-être Pascal; tout enfant qui ébauche un profil sur le sable, c'est peut-être Giotto.

Et puis, dans notre opiniou, les générations présentes sont appelées à de hautes destinées. Ce siècle a fait de grandes choses par l'épéc, il fera de grandes choses par la plume. Il lui reste à nous donner un grand homme liltérairc de la taille de son grand homme politique. Préparons donc les voies. Ouvrons les rangs.

Toute grande ère a deux- faces; tout siècle est un binôme, fl -4- ^, l'homme d'action plus l'homme de pensée, 3ui se multiplient l'un par l'autre et expriment la valeur c leur temps. L'homme d'action, plus l'homnie de pensée; l'Homme de la civilisation, plus l'homme de lart; Luther, pins Shakspeare; Richelieu, plus Corneille; Crom- ^'ell, plus Milton; Napoléon, plus Vinconnu. Laissez donc se dcgafjer l'Inconnu ! Jusqu'ici vous n'avez qu'un profil de ce siècle, Napoléon, laissez .se dessiner l'autre. Après l'empereur, le poélc. La physionomie de cette épo.|^ne ne sera fixée que lorsque la Révolution française, qui s'est faite homme dans la société sous la forme de Bonaparte, se sera faite homme dans l'art. El cela sera. Notre siècle tout entier s'encadrera et se mettra de lui-même en perspective entre ces deux grandes vies parallèles, l'une du soldat, l'autre de l'écrivain, l'une toute d'action, l'autre toute de pensée, r|ui s'expliaueront et se commenteront sans cesse Tune par l'autre. Marengo, les Pyramides, Austerlitz, la Moskowa, Monlereau, Walerloft^' quelles épo*

Eées : Napoléon a ses poèmes ; le poète aura ses batailles, aissons-le donc venir, le poète! et répétons ce cri sans nous las);cr ! Laissons-le sortir des rangs de cette jeunesse, où son front plonge encore dans l'ombre, ce prédestiné qui doit, en se combinant un jour avec Napoléon, selon la mystérieuse algèbre de la Providence, donner compléle à l'avenir la formule générale du dix-neuvième siècle.

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